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  Chronique 

Chronique: « Si le Darfour n’était pas au Darfour ? »
Par Lyadish AHMED 

Article paru le 05 janvier 2006 - Ialtchad Presse

« Si le Darfour n’était pas au Darfour ? »

Un rien pouvait changer la face du monde car « Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face du monde aurait changé » selon Pascal. Mieux, l’histoire peut se réécrire avec des « si ». Illustration caricaturale des affres de la causalité déduites de l’aphorisme du philosophe: si le Darfour n’était pas au Darfour, Deby n’aurait jamais été chef d’État ; il serait resté militaire de son état et peut-être aurait-il était promu Général. Surtout si le Darfour n’était pas au Darfour, Deby n’aurait jamais souhaité comme il l’a fait aujourd’hui au sommet extraordinaire des chefs d’Etat de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) que « le Darfour puisse être placé sous mandat onusien ».

On l’avait pressentie insipide très tôt cette déclaration manifestement calculée. L’acharnement médiatique pour déplacer le curseur du conflit tchado-tchadien vers un conflit avec le Soudan laissait présager des intentions machiavéliques du régime de N’Djamena à solliciter l’appui d’une force internationale aux fins de se prémunir contre une offensive sérieuse venant des rebelles officiant depuis le Darfour. Cette fois-ci, ce ne sont pas des pseudo maquisards des MDJT occupés à se faire du bakchich en trafiquant des éléments égarés d’Al-qaïda surpris dans les grottes du Tibesti qui lui déclarent la guerre. Ce ne sont moins encore des Codo orphelins de Laoukein Mbardé ni même des bandits d’Abdoulaye Miskine écumant l’Oubangui-chari qui le provoquent. Les hostilités viennent du Darfour et, il faut le souligner, le Darfour est au Darfour et non pas à Sebha en Libye moins encore à Golongosso en République centrafricaine. Vaste région du Soudan proche de N’Djamena par rapport aux grottes du BET, le Darfour est aussi une planque, un lieu de repli et d’assaut de toutes les organisations tchadiennes aux ambitions subversives et destructrices au nombre desquelles figure le très célèbre Mouvement Patriotique du Salut. Toute menace venant de cette région n’est pas à sous-estimer. Deby ne l’ignore guère. L’offensive meurtrière du 18 décembre 2005 lui avait fait « reprendre » conscience que lui-même avait lancé son ultime attaque contre Habré depuis l’Est du Tchad et donc du Darfour voisin. Son état-major a constaté de visu la force de frappe des organisations rebelles et l’a prévenu. Le Darfour n’est pas un lieu commun. C’est un «no man’s land» selon le ministre Younousmi. La présence au Tchad des « des milliers de réfugiés soudanais qui croupissent encore sous le poids… de la psychose permanente » témoigne de la singularité de l’endroit. Du Darfour tout est possible : repli stratégique, enrôlement forcé ou négocié des enfants, paysans affamés et autres brigands de grands chemins, possibilité d’être soutenu matériellement et financièrement sinon par des hordes des fanatiques soudanais en mal de domination, d’islamisation et de diabolisation des Tchadiens du moins par les dirigeants soudanais « qui arment les “ ennemis du Tchad ” » comme le prétend Younousmi. Deby en sait quelque chose et on ne le rappellera jamais assez. Le Darfour est tout sauf un paradis. Les âmes qui y vivent n’hésitent pas à se faire chair à canon.

C’est dire donc que du placement sous tutelle d’une organisation comme l’ONU de cette région, niche des rebelles, Deby espère en tirer incontestablement un énorme avantage sur ses adversaires en termes de préparation pour une éventuelle offensive. La tutelle onusienne est un pare-feu ininflammable contre les lance-flammes du RDL. Mais ce mouvement est désormais fondu dans un groupe plus important fort selon Alwihda de quelques dix mille hommes. L’ONU acceptera-t-elle, sous prétexte de sécurisation du Darfour, de protéger un régime politique qui est non seulement rejeté par les populations mais plus encore critiqué et mis depuis quelques jours sous observation par une institution comme la Banque mondiale qui lui est rattachée ?

Si l’ONU ne le fait pas, Deby semble toujours pouvoir compter sur ses lugubres amis de l’Union africaine à qui il a demandé de s’abstenir de confier la prochaine présidence de l’organisation au Soudan. Gageons que la confiance accordée à Konaré et Obasanjo ne sera pas trahie pour des considérations sommes toutes basses et machiavéliques. D’autant plus que le régime tchadien souhaite renvoyer les réfugiés soudanais au Darfour alors même que son ministre d’État disait de cette région du Soudan qu’elle est un «no man’s land». La protection que Deby cherche pour lui-même il doit aussi la garantir aux « milliers de réfugiés soudanais qui croupissent encore sous le poids de la misère et de la psychose permanente ». C’est violer une fois de plus la Constitution de la République du Tchad que de chercher à remettre entre les mains de leurs bourreaux des populations auxquelles il ne reste plus que la peau sur les os. Le souhait de voir ces réfugiés « regagner très rapidement leur lieu d’origine » est un non sens. Car, du prétexte du Soudan déstabilisateur, il ne doit pas en résulter pour les populations sinistrées la sujétion de regagner un « no man’s land » craint par des âmes bien-pensantes qui pourtant se disent puissantes et capables d’exercer leur « droit de poursuite ». Où sera exercé ce droit de poursuite sinon au Darfour où seront renvoyés les réfugiés déjà éprouvés par des années de guerre et de misère ?

Le temps n’est plus aux incohérences et aux pratiques mensongères dignes d’une autre époque. Reconnaître que le conflit actuel est une résultante des années de gabegies, de clanisme, de népotisme, de corruption et de dictature (n’en déplaise à Sabre-Fadoul et ii) serait faire un pas vers une solution pacifique dans l’intérêt des Tchadiens. Les désertions constatées ces derniers temps sont motivées toutes ou presque par le souci de rétablir l’ordre républicain et d’instaurer plus de démocratie dans notre pays. Le Tchad n’a jamais été une démocratie et cela chaque jour les dirigeants de ce pays nous le prouvent dans leur discours. Hier c’était Khoulamallah le fayot qui déclarait préférer « la mauvaise démocratie de Deby à une bonne dictature ». On ne sait pas ce que signifie une « mauvaise démocratie » sachant que d’une « bonne dictature » découlent toujours des effets bénéfiques en terme de bien-être pour les populations les plus démunies. Si de la « mauvaise démocratie »,  les parvenus comme khoulamallah arrivent à se faire une place au soleil, les populations les plus démunies en pâtissent sans nul doute. La « mauvaise démocratie de Deby » est pire qu’une dictature même mauvaise. Venant du Darfour, elle nous a produit des prototypes des responsables politiques rares et d’un genre indéterminé à l’exemple du ministre d’État Younousmi qui s’adonne à des calembredaines à faire vomir : « le Tchad est un Etat démocratique. Le président Deby est une personne, donc il est mortel comme tout autre personne, il va à un moment donné, laisser le pouvoir.» Voilà les conséquences d’une mauvaise démocratie. Dans une dictature au moins, garde-t-on l’espoir, même infime, de voir le dictateur renversé. Dans la mauvaise démocratie, seule la mort est libératrice. Or celle-là Dieu seul en reste dépositaire. Mais du temporel, les hommes doivent en disposer dans l’intérêt de leurs populations. C’est cela le sens actuel du conflit à l’Est : une réécriture de l’histoire à partir du Darfour. Car, comme le Darfour sera toujours au Darfour, les Sara n’auront pas besoin « des montagnes et des grottes » pour s’y réfugier après la débandade du régime actuel. Ils s’attelleront à reconstruire le Tchad selon les rêves de bien de Tchadiens fatigués par 25 années de dictature.

Lyadish AHMED
Ialtchad Presse

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