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  Chronique 

Chronique: « Présidentielle 2006 :
faut-il soutenir Deby ?
»

Par Lyadish AHMED 

Article paru le 28 février 2006 - Ialtchad Presse

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« Présidentielle 2006 : faut-il soutenir Deby ? »
Par Lyadish AHMED

Tant s’en faut, naturellement ! Dans une démocratie consolidée une telle question apparaîtra manifestement impertinente. Les échecs accumulés par un pouvoir quel qu’il soit n’étant guère réversibles, solliciter un mandant supplémentaire sous prétexte de rattraper le temps perdu est tout simplement suicidaire. Aucun mauvais chef d’État n’a été réélu dans quelque démocratie que ce soit. Les plus lucides des mauvais dirigeants parviennent même à tirer les conséquences de leur échec en se retirant de la vie politique. On n’agit pas impunément contre la volonté populaire. Plus rigoureusement on doit même, devant l’ampleur des protestations, 
s’abstenir de se présenter aux élections par respect pour la confiance souverainement accordée mais délibérément trahie.

Dans le contexte tchadien, ce que toutes ces attitudes à adopter ont en commun, c’est qu’elles n’expriment pas autre chose qu’une aspiration légitime et limpide : Deby doit partir ! Mais quand et comment ? Le chef de l’État, on le sait, ne s’est pas encore prononcé sur sa candidature à la prochaine présidentielle dont la date a été fixée au 3 mai prochain. On pourra encore lui accorder le bénéfice du doute quant à son souhait de se présenter à sa propre succession. Et pourtant, on ne se fait guère d’illusion sur sa volonté de conserver le pouvoir. L’actualité politique la plus récente fournit les indices nécessaires au soupçon d’une possible candidature. D’une part, les défections inattendues au sein de son propre « clan » confirment à elles seules, s’il en est besoin, les réactions aux pointes d’une envie irrésistible de s’éterniser à la magistrature suprême. Les déclarations du groupe de  « traîtres » atypiques constitué de Soubiane, des frères Erdimi et du général Seby Aguid confortent le soupçon. D’autre part, l’activité diplomatique déployée par Deby en Afrique et en France afin de parer à l’offensive qui se prépare à l’Est du pays témoigne sinon d’une volonté d’associer la communauté internationale à la cause du Darfour du moins de l’espoir de se barricader jusqu’aux élections. Plus décisif, l’agitation suspicieuse du chef de l’État à trouver des solutions rapides aux mouvements sociaux qui couvent un peu partout dans les institutions ; suspicions confortées après les déclarations du Ministre des Finances (voir site Internet de la primature) qui dit vouloir destiner l’essentiel des prochaines recettes pétrolières aux paiements des salaires, bourses et retraites. Face à tous ces indices, il serait incohérent de ne pas supposer que Deby veuille se présenter à sa propre succession.

Mais pour la majorité des Tchadiens, Deby doit quitter le pouvoir et non pas faire l’inverse. Une modification de la Constitution, aussi justifiée soit-elle, ne suffit pas à délier un potentiel candidat des engagements qu’il a pris publiquement en 2001 et qui consistent pour lui à ne pas se présenter à la présidentielle de 2006. Le respect de la parole donnée est une vertu cardinale qui doit se manifester par le courage de ses actes. Paradoxalement, toutefois, je me pose la question de savoir s’il ne faut pas encourager le chef de l’État à présenter sa candidature. Il est certes regrettable d’en arriver à une telle solution, le personnage n’étant point recommandable. 15 années de pouvoir ne nous ont-elles pas prouvé l’incapacité du pouvoir à proposer aux Tchadiens autre chose qu’un spectacle navrant d’incompétence, de corruption et d’immoralité ? Parallèlement, ces 15 années ne nous ont-elles pas aussi démontré dans les mêmes proportions les limites d’une opposition politique occupée à stigmatiser et condamner théoriquement plutôt qu’à s’engager fermement dans la voie de la mobilisation populaire ?

Pour autant qu’elle ne constitue pas une entité isolée et qu’elle s’inscrit dans les perspectives d’une sollicitation des suffrages populaires (au même titre que le parti au pouvoir) l’opposition politique reste, à mon avis, assujettie aux obligations qui résultent du bon usage de la démocratie. Il n’est pas besoin d’un guide-âne illustré pour savoir que la mobilisation populaire est le seul et unique moyen efficace pour mesurer le poids politique d’une opposition face au pouvoir. Sans glaner des exemples dans les démocraties occidentales c’est tout autour de nous, en Afrique, qu’on on observe l’efficacité de la mobilisation populaire et ce, que ce soit au Sénégal (Diouf a dû quitter le pouvoir face à la popularité incontestée de Wade) en Afrique du Sud (quoique le contexte soit un peu différent) ou encore en Côte d’Ivoire (si Gbagbo est toujours en place ce n’est pas qu’il s’y accroche contre la volonté populaire, mais bien parce qu’il se sert de sa popularité pour s’opposer aux provocations des rebelles et à l’impérialisme de la France et de l’ONU). Au Tchad malheureusement, hormis le député Yorongar qui a su efficacement mobiliser et réunir autour de lui une importante frange de la population (le nombre de ses députés à l’Assemblée en est l’illustration), les autres aspirants à la plus haute fonction de l’État se singularisent par leur frilosité. Qu’il s’agisse d’Ibni Oumar Mahamat Saleh (personnage charismatique aux yeux de la population et qui gagnerait pourtant à être moins regardant sur son passif pour avoir travaillé avec Deby et plus audacieux pour la cause actuelle), d’Alingué Boyeu (dont l’effacement est dû plus à la peur que signe d’une quelconque timidité) ou encore de Saleh Kebzabo (politique dont la voix chaleureuse reste malheureusement imperceptible au-delà des frontières de Léré), la popularité des leaders de l’opposition  reste à démontrer malgré les années d’expériences démocratiques dans notre pays. Il suffit de constater l’absence totale de manifestations organisées par l’opposition en réaction à telle ou telle attitude du gouvernement pour se rendre compte de sa capacité à s’illustrer autrement que par son incapacité de convaincre de l’utilité des manifestations. Ce n’est pourtant pas des motifs qui manquent pour appeler la population à descendre dans la rue. Or, on voit bien qu’une opposition politique existe et semble prête à dénoncer, mais du fait qu’elle reste étrangement éloignée de la masse, cette dernière ne se reconnaît pas en elle. Se surajoute à cela, le fait que tous ses leaders actuels se soient associés à un moment ou à un autre de leur carrière politique à la gestion désastreuse de la chose publique.

Cela étant, suffit-il d’être populaire pour gagner les élections  au Tchad ? Le ridicule serait de répondre par l’affirmatif. Mais c’est justement là le nœud de la question. Deby veut rester pouvoir alors même qu’il est indubitablement impopulaire. Ses opposants quant eux sont tous incontestablement impopulaires et semblent vouloir rester dans l’opposition. Chacun est apparemment décidé de garder sa place. Mais si pour le chef de l’État, il est plus confortable de conserver sa place même en étant impopulaire, est-il raisonnable que l’opposition politique refuse d’ores et déjà de faire campagne sous prétexte de ne pas avoir été associée à l’organisation de la prochaine élection ? L’argument me paraît boiteux d’autant que la présence des membres des partis politiques aux instances électorales n’est pas, à elle seule, gage de transparence des résultats. S’il en était ainsi, Deby serait actuellement entrain de végéter dans les mêmes conditions que les politico-militaires qui le traquent. La raison principale à la décision de ne pas participer aux prochaines échéances se trouve à mon avis dans l’incapacité de mobilisation qui caractérise l’opposition laquelle, au lieu de se prendre franchement en main, préfère la fuite en avant pour ne pas avoir à mesurer le poids de son inaction. Il sera facile d’exciper le taux d’abstention au référendum de 2005 pour se donner bonne conscience, mais la bêtise serait de croire que le taux de participation fait la démocratie. On a bien vu que malgré la participation quasi nulle au référendum modificatif du nombre des mandats présidentiels, la révision a été démocratiquement décidée.

Aussi, le refus de se présenter face à Deby le 3 mai prochain n’est pas une attitude à encourager. Ce n’est pas en refusant d’affronter les urnes pour des inquiétudes relatives à la transparence qu’on aura servi le principe démocratique, bien au contraire. Tout boycott, dans le contexte actuel, ne sera interprété autrement que par une absence manifeste de popularité. Ne dit-on pas au Quai d’Orsay que la France peine à trouver parmi les hommes politiques tchadiens un remplaçant à Deby ? Or, le président incarne aux yeux de la population tchadienne le symbole de la déchéance de l’État. C’est cette image négative qu’il conviendra d’exploiter durablement en démontrant lors de la campagne électorale que le personnage est en fin de carrière et qu’il lui faudra un remplaçant. L’argument sera d’autant plus convaincant que l’opposition se sera servie des exemples des défections récentes des membres du « clan » et des déboires de chef de l’État face à la Banque mondiale. Mais puisque l’opposition semble vouloir s’abstenir sans condition, ne faudra-t-il pas soutenir Deby ? S’il est ridicule dans un contexte démocratique de répondre par l’affirmatif à cette question, face à la démission de l’opposition politique et pour éviter la prise de pouvoir par les armes qui ne fera qu’empirer l’état dans lequel se trouve actuellement notre pays, il me paraît sage de conseiller un soutien populaire à Deby. Tant que l’opposition politique ne prendra pas ses responsabilités en appelant les populations à descendre dans les rues malgré les refus d’autorisation administrative de manifester, elle ne présente pas encore des gages de maturité pour la lutte contre la tyrannie. C’est quand même sidérant de voir des populations entières autorisées à manifester contre des soi-disant provocations à l’Islam dont elles ne saisissent même pas la portée et refuser aux fonctionnaires le droit de manifester pour réclamer leur dû. Entre la raison et la bêtise, la première doit l’emporter. Mais la restauration de la raison passera par la bêtise s’il le faut. C’est pourquoi, à défaut de pouvoir voter pour un parti d’opposition digne de cette estampille, un soutien à Deby me paraît justifier. Sous toutes réserves !

Lyadish Ahmed
Ialtchad Presse

Pour vos observations :
lyadishahmed@yahoo.fr

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