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   Chronique

Chronique: « La prophétie de Habré : 15 ans après »
Par Lyadish AHMED - Ialtchad Presse

Article paru 10 décembre 2005


« La prophétie de Habré : 15 ans après »

Après moi le déluge ! 15 ans après avoir entendu Habré ainsi s’exclamer à un moment crucial de son règne, certains de ses camarades de l’Unir se disent sûrement aujourd’hui que l’homme est un visionnaire. A l’époque, mineur sans réelle connaissance de la chose politique, je n’avais vu dans cette sentence que des extravagances d’un égocentrique, un tyran dont le culte de la personnalité avait fini par altérer toute faculté de discernement. Et pourtant, si « le pouvoir… rend fou » comme le disait Alain, le tyran Habré n’était point un fou au pouvoir. Il était même peut-être plus lucide que l’ensemble de ceux qui furent ses collaborateurs. L’actualité judiciaire sénégalaise de l’affaire des « 40 000 morts et 200 000 victimes » dont il se serait rendu coupable au temps de son règne illustre le constat que loin d’être un halluciné, l’homme avait cette capacité exceptionnelle d’anticiper. Le dilemme de « L’Aventure ambiguë » dont seuls les Sénégalais en ont le secret et dans lequel ils s’enferment volontairement en refusant de choisir entre « juger ou extrader » malgré la mise en demeure des organisations des droits de l’homme et de la justice belge achève le constat que  cet homme avait une sorte d’intuition juste de l’avenir. De son avenir et de l’avenir du Tchad allais-je dire.

Son avenir, le tyran déchu l’avait minutieusement préparé. Tout comme il a séduit les Tchadiens qui, aujourd’hui, malgré sa culpabilité probable quant aux exactions commises entre 1982 et 1990 refusent de se lever ensemble comme un seul homme pour réclamer son extradition vers le Tchad ou tout autre pays qui accepterait de le juger, Habré a réussi à suborner les Sénégalais au point que ceux-ci, à défaut de produire, devant l’opinion internationale, des preuves qui déculpabiliseraient leur richissime hôte, brandissent, toute honte bue, la Téranga pour le soustraire des mains de la justice.

Foin des « Bouts des bois de Dieu » ! Si certains auteurs français pense qu’une institution comme le Parlement britannique « peut tout faire sauf changer un homme en une femme », il est possible d’affirmer sans être taxé d’arrogance qu’au Sénégal, la Téranga peut tout faire sauf admettre qu’un riche tyran est un justiciable. Elle est au-dessus des lois. Face à la Téranga, « Un code pour toi et moi » ne suffit pas. Cela Habré l’avait compris très tôt et avait agi en conséquence : pour mieux dorloter ses fils et petits-fils avec « Les moutons d’Aminata », il a habilement complété son harem en épousant « La Princesse de Tiali ». Désormais, il peut être sûr de dormir tranquille, « Les gardiens du Temple » veillent. Mais pas pour longtemps, car « De l’autre côté du regard », de nombreuses familles endeuillées et « De gens de sable » restent optimistes. Habré sera poursuivi, traqué et recherché dans « Le ventre de l’atlantique » s’il le faut pour être jugé vif ou à titre posthume. C’est se faire trop d’illusions que de croire qu’on est condamné à demeurer dans « Le labyrinthe de l’instabilité politique au Tchad ». Justice sera rendue.

De l’avenir du Tchad, Habré en avait une vision catastrophique. Après lui, « le déluge » avait-il prévenu ses camarades de l’Unir tout en disant aux Tchadiens que si « Deby veut le pouvoir je le lui laisse ». Deby avait voulu le pouvoir. Habré le lui avait laissé. Après Habré ? Le déluge ! Personne, ni même Deby lui-même, ne peut aujourd’hui dire que le Tchad avait échappé à la prophétie du tyran déchu. 15 années d’incompétence, de clientélisme, de népotisme et d’injustice. 15 années de désolation, de débauche, d’immoralité et d’anarchie totale. L’ampleur du désastre est telle que l’arche de Noé n’y aurait pas échappée. La preuve : 15 ans après avoir reçu du « libérateur » un cadeau qui n’est « ni or ni argent mais la liberté », les Tchadiens vivent dans une misère morale et sociale jamais constatée jusque-là. Malgré l’or noir et l’argent qui coulent à flot, le Tchad est en ruine ; le peuple en désarroi.

En échange du cadeau, Deby s’est servi de la richesse du pays pour entretenir « la kermesse du désordre ». Au nom de la liberté, le Soldat de Bamina a encouragé la corruption au point qu’aujourd’hui, le Tchad des hommes dignes et pieux est devenu un pays infesté de malhonnêtes, champion toute catégorie de la corruption. Ce mal est durement ancré dans les mœurs des hommes au pouvoir qu’il agi désormais comme des œillères. Le ministre de la « corruption », au lieu de reconnaître l’objectivité (qui n’est guère exagérée) du classement de Transperency International, n’a-t-il pas dénoncé la satisfaction qu’éprouvent certains intellectuels tchadiens quant à la position du Tchad dans ce classement ? Il avait même poussé le ridicule en affirmant, tel un vulgaire mafioso, dans un tissu d’insanités que « s’il y a des corrompus c’est parce qu’il y a des corrupteurs ». Triste excuse. Pour sa gouverne, ce ministre doit savoir que dans toute entreprise de corruption, c’est l’attitude du corrompu qui détermine celle du potentiel corrupteur. C’est au potentiel corrompu de savoir contenir sa tentation et rappeler les indélicats à plus de respect de sa personne et des institutions. En tout état de cause, la corruption doit être reconnue comme une habitude détestable,  un mal qu’il faudra conjurer et non comme un simple phénomène de société auquel on peut trouver des plates excuses. Les juges sont corrompus, les fonctionnaires de police sont corrompus, les médecins, les enseignants sont corrompus, les agents des communes sont corrompus, les fonctionnaires sont corrompus… toute l’administration est corrompue dans l’ensemble de sa structure. Doit-on se voiler la face et continuer à encourager des pratiques immondes et immorales ?

La « liberté », cette « fable convenue, imaginée par les gouvernants pour endormir les gouvernés » et qui « ressemble beaucoup à une excuse » signifie aussi « la responsabilité. C’est pourquoi les hommes la craignent ». Or, jusqu’à présent, certains hommes de l’ombre de Deby, occupés à déconstruire ce que les prédécesseurs ont construit, ne semblent pas s’être posés beaucoup de questions à ce sujet. Mais depuis quelque temps, ceux qui ont participé activement au népotisme et à la faillite de l’Etat, ceux qui ont mis au devant leurs propres intérêts au détriment de l’intérêt de la nation, ceux-là même qui désignent les personnes qu’il faut aux postes qu’il faut, qu’il s’agisse des ERDIMI et frères ou de SOUBIANE et consorts, se désolidarisent du dictateur. Après avoir 15 années durant nié que le régime de Deby est un régime clanique, dictatorial et corrompu, les « hommes de caverne»  sortent un à un de leur abris-sous-roche et laisse le Soldat de Bamina seul face à l’adversité. Le désastre est à son comble.

Il est encore trop tôt pour s’interroger sur les vraies raisons de ce « lâchage » qui est assurément dû aux craintes d’avoir à répondre éventuellement devant la justice au cas où Deby, affaibli, ne sera plus au pouvoir. Ce qui est sûr, ce n’est pas seulement parce que le pouvoir est clanique et dictatorial que ERDIMI et frères ont lâché le tyran. S’il ne s’agissait que de cela, ils auraient pu tirer leur révérence depuis bien longtemps, car au Tchad les violations des droits de l’homme durent depuis 15 ans. Pour qui connaît ERDIMI et frères, Deby ne serait qu’une marionnette entre leurs mains. Le moment venu, on s’interrogera plus longuement sur les raisons de ce retournement de veste.

Pour l’instant, on remarque que malgré l’affaiblissement de son pouvoir, le Général se croit encore capable de destruction et prévient ses frères d’armes partis en rébellion qu’il n’est pas donné au premier soldat venu de « marcher sur N’Djamena depuis l’Est ». Pour le tyran, « ceux qui rêvent d’accéder à la magistrature suprême par les armes doivent comprendre que cette époque est à jamais surannée ». Que reste-il alors à faire ? Si l’époque des coups d’Etat militaires est révolue, il doit bien y avoir un autre moyen d’alternance politique à la plus haute fonction de l’Etat. En tout cas ce moyen n’est pas la succession par la voie des urnes. Celle-là, Deby l’avait écartée depuis longtemps en rappelant à ses opposants qu’il n’est pas venu au pouvoir par « un avion d’air Afrique ». Mais il importe de lui rappeler que s’il a pu légitimer ses premières années au pouvoir pour avoir chassé Habré, par la suite c’est par effraction qu’il est entré et s’est installé au Palais rose. Le peuple ne l’a jamais élu. Que faut-il donc faire ? Peut-être faudra-t-il attendre qu’il trépasse avant de prétendre le remplacer. Dans ce cas à quoi bon mobiliser les ressources constitutionnelles chaque fois qu’il s’agit de justifier une action répréhensible ?

La Constitution sert aussi à détruire sous le régime Deby. Aux journalistes qui lui avaient fait des remarques sur ses intentions injustifiées de modifier la loi sur les ressources du pétrole,  Deby rappelle, en effet, que  nul n’a le droit de s’opposer à la « souveraineté » d’un pays d’utiliser l’argent du pétrole pour se doter des moyens de défense. Mais vous l’aurez compris, la « souveraineté » alléguée n’est pas la souveraineté du peuple, mais celle d’un individu que le hasard a porté au pouvoir comme le relève amèrement S. KEBZABO. C’est dire qu’en réalité la sécurité du pays n’est pas le souci du général. Ce qui importe, c’est sa propre sécurité. On ne protège pas un pays en mettant en place une armée clanique, arrogante et prédatrice. On ne protège pas non plus un pays en favorisant ouvertement la corruption et les détournements des deniers publics. La sécurité d’un pays ne se résume pas à l’achat des armes. C’est une dynamique générale qui induit outre la « liberté d’expression », une armée républicaine, une justice indépendante, un civisme permanent, la sûreté et la tranquillité publique. Bref, la sécurité d’un pays implique des citoyens capables de distinguer le bien du mal. Définition on ne peut plus claire.

Si donc Deby se soucie du rayonnement de la souveraineté du Tchad, il doit commencer par en donner l’exemple en s’abstenant de se présenter aux élections de 2006 comme souverainement décidé par les Tchadiens en 1996.  Alpha Omar KONARE n’a pas cherché à s’accrocher au pouvoir et ce, malgré le souhait du peuple malien. Aujourd’hui, il est respecté, considéré et jouit d’une audience internationale reconnue par tous. D’autres exemples en Afrique peuvent être cités : Bénin, Niger, Nigeria etc. N’est-ce pas au premier magistrat d’un pays de faire respecter la Constitution s’il voudrait que les autres lui témoignent ce respect ?

Le référendum de 2005 a révélé les abîmes d’un pouvoir qui a échoué sur tous les plans et qui semble aujourd’hui plus que jamais contesté et rejeté. Au lieu de continuer à imposer à un peuple une « mission exaltante » qui ne lui a apporté quinze ans durant que désolation, Deby ferait mieux de se rendre à l’évidence que le temps perdu ne se rattrape pas. On ne peut passer toute son existence au pouvoir et ne pas tenir compte des aspirations d’un peuple qu’on est censé servir. On ne peut non plus diriger un pays sans avoir au préalable un minimum de considération pour les droits constitutionnels des citoyens. Et donc, lorsqu’on se sent incapable d’assumer les responsabilités dont on se charge soi-même, il vaudrait mieux s’en décharger et laisser ceux qui en ont les compétences de s’en charger. Autant l’époque de l’accession à la magistrature suprême par la voie des armes est « surannée », autant celle de se maintenir ad vitam aeternam au pouvoir remonte au déluge. L’heure est donc venue de prendre congé avant d’être contraint à une retraite carcérale. La trahison ne peut plus durer.

Lyadish AHMED
______________  

Copyright.
« L’Aventure ambiguë », Cheikh Amidou KANE, roman
« Les Gardiens du Temple », Cheikh Amidou KANE, roman
« Les Bouts de bois de Dieu », Ousmane SEMBENE, roman
« Le ventre de l’atlantique », Fatou DIOM, roman
« Gens de Sable », Catherine NDIAYE, essai
« De l’autre côté du regard », Ken BUGUL, roman
« La Princesse de Tiali », Nafissatou Niang DIALLO, roman
« Un Code pour toi et moi », Fatou NDIAYE SOW, code sénégalais de la famille
« Les Moutons d’Aminata » Fatou NDIAYE SOW, histoire pour enfants, Livre
« Le labyrinthe de l’instabilité politique au Tchad », Derlemari NEBARDOUM, politique


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