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Après moi le déluge !
15 ans après avoir entendu Habré ainsi s’exclamer à un moment
crucial de son règne, certains de ses camarades de l’Unir se
disent sûrement aujourd’hui que l’homme est un visionnaire. A
l’époque, mineur sans réelle connaissance de la chose
politique, je n’avais vu dans cette sentence que des
extravagances d’un égocentrique, un tyran dont le culte de la
personnalité avait fini par altérer toute faculté de
discernement. Et pourtant, si « le pouvoir… rend fou »
comme le disait Alain, le tyran Habré n’était point un fou au
pouvoir. Il était même peut-être plus lucide que l’ensemble
de ceux qui furent ses collaborateurs. L’actualité judiciaire sénégalaise
de l’affaire des « 40 000 morts et 200 000 victimes »
dont il se serait rendu coupable au temps de son règne illustre
le constat que loin d’être un halluciné, l’homme avait cette
capacité exceptionnelle d’anticiper. Le dilemme de « L’Aventure
ambiguë » dont seuls les Sénégalais en ont le secret et
dans lequel ils s’enferment volontairement en refusant de
choisir entre « juger ou extrader » malgré la mise en
demeure des organisations des droits de l’homme et de la justice
belge achève le constat que cet homme avait une sorte d’intuition juste de l’avenir.
De son avenir et de l’avenir du Tchad allais-je dire.
Son avenir, le tyran déchu l’avait
minutieusement préparé. Tout comme il a séduit les Tchadiens
qui, aujourd’hui, malgré sa culpabilité probable quant aux
exactions commises entre 1982 et 1990 refusent de se lever
ensemble comme un seul homme pour réclamer son extradition vers
le Tchad ou tout autre pays qui accepterait de le juger, Habré a
réussi à suborner les Sénégalais au point que ceux-ci, à défaut
de produire, devant l’opinion internationale, des preuves qui déculpabiliseraient
leur richissime hôte, brandissent, toute honte bue, la Téranga
pour le soustraire des mains de la justice.
Foin des « Bouts des bois de Dieu » !
Si certains auteurs français pense qu’une institution comme le
Parlement britannique « peut tout faire sauf changer un
homme en une femme », il est possible d’affirmer sans être
taxé d’arrogance qu’au Sénégal, la Téranga peut tout faire
sauf admettre qu’un riche tyran est un justiciable. Elle est
au-dessus des lois. Face à la Téranga, « Un code pour toi
et moi » ne suffit pas. Cela Habré l’avait compris très
tôt et avait agi en conséquence : pour mieux dorloter ses
fils et petits-fils avec « Les moutons d’Aminata »,
il a habilement complété son harem en épousant « La
Princesse de Tiali ». Désormais, il peut être sûr de
dormir tranquille, « Les gardiens du Temple »
veillent. Mais pas pour longtemps, car « De l’autre côté
du regard », de nombreuses familles endeuillées et « De
gens de sable » restent optimistes. Habré sera poursuivi,
traqué et recherché dans « Le ventre de l’atlantique »
s’il le faut pour être jugé vif ou à titre posthume. C’est
se faire trop d’illusions que de croire qu’on est condamné à
demeurer dans « Le labyrinthe de l’instabilité politique
au Tchad ». Justice sera rendue.
De l’avenir du Tchad, Habré en avait une vision
catastrophique. Après lui, « le déluge » avait-il prévenu
ses camarades de l’Unir tout en disant aux Tchadiens que si
« Deby veut le pouvoir je le lui laisse ». Deby avait
voulu le pouvoir. Habré le lui avait laissé. Après Habré ?
Le déluge ! Personne, ni même Deby lui-même, ne peut
aujourd’hui dire que le Tchad avait échappé à la prophétie
du tyran déchu. 15 années d’incompétence, de clientélisme,
de népotisme et d’injustice. 15 années de désolation, de débauche,
d’immoralité et d’anarchie totale. L’ampleur du désastre
est telle que l’arche de Noé n’y aurait pas échappée. La
preuve : 15 ans après avoir reçu du « libérateur »
un cadeau qui n’est « ni or ni argent mais la liberté »,
les Tchadiens vivent dans une misère morale et sociale jamais
constatée jusque-là. Malgré l’or noir et l’argent qui
coulent à flot, le Tchad est en ruine ; le peuple en désarroi.
En échange du cadeau, Deby s’est servi de la
richesse du pays pour entretenir « la kermesse du désordre ».
Au nom de la liberté, le Soldat de Bamina a encouragé la
corruption au point qu’aujourd’hui, le Tchad des hommes dignes
et pieux est devenu un pays infesté de malhonnêtes, champion
toute catégorie de la corruption. Ce mal est durement ancré dans
les mœurs des hommes au pouvoir qu’il agi désormais comme des
œillères. Le ministre de la « corruption », au lieu
de reconnaître l’objectivité (qui n’est guère exagérée)
du classement de Transperency International, n’a-t-il pas dénoncé
la satisfaction qu’éprouvent certains intellectuels tchadiens
quant à la position du Tchad dans ce classement ? Il avait même
poussé le ridicule en affirmant, tel un vulgaire mafioso, dans un
tissu d’insanités que « s’il y a des corrompus c’est
parce qu’il y a des corrupteurs ». Triste excuse. Pour sa
gouverne, ce ministre doit savoir que dans toute entreprise de
corruption, c’est l’attitude du corrompu qui détermine celle
du potentiel corrupteur. C’est au potentiel corrompu de savoir
contenir sa tentation et rappeler les indélicats à plus de
respect de sa personne et des institutions. En tout état de
cause, la corruption doit être reconnue comme une habitude détestable,
un mal qu’il faudra
conjurer et non comme un simple phénomène de société auquel on
peut trouver des plates excuses. Les juges sont corrompus, les
fonctionnaires de police sont corrompus, les médecins, les
enseignants sont corrompus, les agents des communes sont
corrompus, les fonctionnaires sont corrompus… toute
l’administration est corrompue dans l’ensemble de sa
structure. Doit-on se voiler la face et continuer à encourager
des pratiques immondes et immorales ?
La « liberté », cette « fable
convenue, imaginée par les gouvernants pour endormir les gouvernés »
et qui « ressemble beaucoup à une excuse » signifie
aussi « la responsabilité. C’est pourquoi les hommes la
craignent ». Or, jusqu’à présent, certains hommes de
l’ombre de Deby, occupés à déconstruire ce que les prédécesseurs
ont construit, ne semblent pas s’être posés beaucoup de
questions à ce sujet. Mais depuis quelque temps, ceux qui ont
participé activement au népotisme et à la faillite de l’Etat,
ceux qui ont mis au devant leurs propres intérêts au détriment
de l’intérêt de la nation, ceux-là même qui désignent les
personnes qu’il faut aux postes qu’il faut, qu’il s’agisse
des ERDIMI et frères ou de SOUBIANE et consorts, se désolidarisent
du dictateur. Après avoir 15 années durant nié que le régime
de Deby est un régime clanique, dictatorial et corrompu, les
« hommes de caverne» sortent un à un de leur abris-sous-roche et laisse le Soldat
de Bamina seul face à l’adversité. Le désastre est à son
comble.
Il est encore trop tôt pour s’interroger sur
les vraies raisons de ce « lâchage » qui est assurément
dû aux craintes d’avoir à répondre éventuellement devant la
justice au cas où Deby, affaibli, ne sera plus au pouvoir. Ce qui
est sûr, ce n’est pas seulement parce que le pouvoir est
clanique et dictatorial que ERDIMI et frères ont lâché le
tyran. S’il ne s’agissait que de cela, ils auraient pu tirer
leur révérence depuis bien longtemps, car au Tchad les
violations des droits de l’homme durent depuis 15 ans. Pour qui
connaît ERDIMI et frères, Deby ne serait qu’une marionnette
entre leurs mains. Le moment venu, on s’interrogera plus
longuement sur les raisons de ce retournement de veste.
Pour l’instant, on remarque que malgré
l’affaiblissement de son pouvoir, le Général se croit encore
capable de destruction et prévient ses frères d’armes partis
en rébellion qu’il n’est pas donné au premier soldat venu de
« marcher sur N’Djamena depuis l’Est ». Pour le
tyran, « ceux qui rêvent d’accéder à la magistrature
suprême par les armes doivent comprendre que cette époque est à
jamais surannée ». Que reste-il alors à faire ? Si
l’époque des coups d’Etat militaires est révolue, il doit
bien y avoir un autre moyen d’alternance politique à la plus
haute fonction de l’Etat. En tout cas ce moyen n’est pas la
succession par la voie des urnes. Celle-là, Deby l’avait écartée
depuis longtemps en rappelant à ses opposants qu’il n’est pas
venu au pouvoir par « un avion d’air Afrique ». Mais
il importe de lui rappeler que s’il a pu légitimer ses premières
années au pouvoir pour avoir chassé Habré, par la suite c’est
par effraction qu’il est entré et s’est installé au Palais
rose. Le peuple ne l’a jamais élu. Que faut-il donc faire ?
Peut-être faudra-t-il attendre qu’il trépasse avant de prétendre
le remplacer. Dans ce cas à quoi bon mobiliser les ressources
constitutionnelles chaque fois qu’il s’agit de justifier une
action répréhensible ?
La Constitution sert aussi à détruire sous le régime
Deby. Aux journalistes qui lui avaient fait des remarques sur ses
intentions injustifiées de modifier la loi sur les ressources du
pétrole, Deby
rappelle, en effet, que nul
n’a le droit de s’opposer à la « souveraineté »
d’un pays d’utiliser l’argent du pétrole pour se doter des
moyens de défense. Mais vous l’aurez compris, la « souveraineté »
alléguée n’est pas la souveraineté du peuple, mais celle
d’un individu que le hasard a porté au pouvoir comme le relève
amèrement S. KEBZABO. C’est dire qu’en réalité la sécurité
du pays n’est pas le souci du général. Ce qui importe, c’est
sa propre sécurité. On ne protège pas un pays en mettant en
place une armée clanique, arrogante et prédatrice. On ne protège
pas non plus un pays en favorisant ouvertement la corruption et
les détournements des deniers publics. La sécurité d’un pays
ne se résume pas à l’achat des armes. C’est une dynamique générale
qui induit outre la « liberté d’expression »,
une armée républicaine, une justice indépendante, un civisme
permanent, la sûreté et la tranquillité publique. Bref, la sécurité
d’un pays implique des citoyens capables de distinguer le bien
du mal. Définition on ne peut plus claire.
Si donc Deby se soucie du rayonnement de la
souveraineté du Tchad, il doit commencer par en donner
l’exemple en s’abstenant de se présenter aux élections de
2006 comme souverainement décidé par les Tchadiens en 1996. Alpha
Omar KONARE n’a pas cherché à s’accrocher au pouvoir et ce,
malgré le souhait du peuple malien. Aujourd’hui, il est respecté,
considéré et jouit d’une audience internationale reconnue par
tous. D’autres exemples en Afrique peuvent être cités : Bénin,
Niger, Nigeria etc. N’est-ce pas au premier magistrat d’un
pays de faire respecter la Constitution s’il voudrait que les
autres lui témoignent ce respect ?
Le référendum de 2005 a révélé les abîmes
d’un pouvoir qui a échoué sur tous les plans et qui semble
aujourd’hui plus que jamais contesté et rejeté. Au lieu de
continuer à imposer à un peuple une « mission exaltante »
qui ne lui a apporté quinze ans durant que désolation, Deby
ferait mieux de se rendre à l’évidence que le temps perdu ne
se rattrape pas. On ne peut passer toute son existence au pouvoir
et ne pas tenir compte des aspirations d’un peuple qu’on est
censé servir. On ne peut non plus diriger un pays sans avoir au
préalable un minimum de considération pour les droits
constitutionnels des citoyens. Et donc, lorsqu’on se sent
incapable d’assumer les responsabilités dont on se charge soi-même,
il vaudrait mieux s’en décharger et laisser ceux qui en ont les
compétences de s’en charger. Autant l’époque de
l’accession à la magistrature suprême par la voie des armes
est « surannée », autant celle de se maintenir ad
vitam aeternam au pouvoir remonte au déluge. L’heure est donc
venue de prendre congé avant d’être contraint à une retraite
carcérale. La trahison ne peut plus durer.
Lyadish AHMED
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Copyright.
« L’Aventure ambiguë », Cheikh Amidou KANE,
roman
« Les Gardiens du Temple », Cheikh Amidou KANE,
roman
« Les Bouts de bois de Dieu », Ousmane SEMBENE,
roman
« Le ventre de l’atlantique », Fatou DIOM,
roman
« Gens de Sable », Catherine NDIAYE, essai
« De l’autre côté du regard », Ken BUGUL,
roman
« La Princesse de Tiali », Nafissatou Niang DIALLO,
roman
« Un Code pour toi et moi », Fatou NDIAYE SOW,
code sénégalais de la famille
« Les Moutons d’Aminata » Fatou NDIAYE SOW,
histoire pour enfants, Livre
« Le labyrinthe de l’instabilité politique au Tchad »,
Derlemari NEBARDOUM,
politique
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