Goukouni
Weddeye est né vers 1944 à Zouar, dans le
Tibesti. C’est l’un des fils du Derdé Kihidémi,
le chef traditionnel des Toubous… un chef
dépossédé de son autorité par la colonisation.
Le Derdé, qui était jusqu’ici le détenteur
unique du pouvoir politique et judiciaire est
cantonné à un rôle d’arbitre et reçoit le statut
de juge coutumier. Il reste toutefois un homme
important dans le Tibesti : «Son déplacement,
se souvient Goukouni, était l’occasion de
fêtes pour les populations des localités
visitées. Elles accueillaient le Derdé à
l’entrée du village et l’escortaient jusqu’à son
lieu de résidence déjà aménagé. Le Derdé, durant
son séjour, réglait alors les jugements en
suspens ». Goukouni Weddeye passe une bonne
partie de son enfance dans les zones de
pâturages, il veille avec ses amis sur les
troupeaux de chameaux. « Nous luttions ou
faisions des courses, raconte-t-il,
nous modelions des chameaux avec de l’argile ou
avec des plaques de pierre ».
Après la décolonisation, le pouvoir central
installe dans le Tibesti de jeunes officiers
tchadiens, Maurice Allafi et Samuel Rodai dont
le comportement va alimenter le ressentiment de
la population. Ils ordonnent aux nomades de
cultiver. Et répriment la population du
Tibesti : « Pour punir les fauteurs,
raconte Goukouni Weddeye, ils ont commencé à
faire payer l’amende très cher aux pauvres gens.
Ils gavaient les gens avec de l’eau jusqu’à ce
qu’ils perdent connaissance. Il leur arrivait
même de raser totalement la tête des femmes.
C’est interdit chez nous, c’est interdit dans
nos mœurs…» En 1965, une dispute entre
jeunes de Bardaï et militaires conduit à la mort
d’un soldat. Il y a de nombreuses arrestations
et humiliations au sein de la population. C’est
un traumatisme collectif. Un affront qui, selon
Goukouni Weddeye, a joué un grand rôle dans la
mise en place de la rébellion au Tibesti.
Le
comportement des officiers tchadiens va
également pousser le Derdé, le père de Goukouni,
à l’exil. Le sous-préfet Maurice Allafi le
convoque à Bardaï en prétextant qu’il s’oppose à
la culture des champs. Le Derdé craint une
arrestation et de nouvelles humiliations. Il
quitte son pays pour la Libye du roi Idriss1(voir
notes en pied de page).
Il est suivi par des dizaines de nomades qui
s’exilent avec lui. « Le Derdé était venu
dans l’idée de demander une aide militaire au
roi pour retourner combattre l’administration en
place. » Il n’aura pourtant pas les moyens
qu’il espérait.
Au
milieu de ces années 60, d’autres mécontents du
régime de François Tombalbaye2
cherchent également à s’organiser. Des militants
de l’UNT, l’Union Nationale Tchadienne ont eux
aussi dû quitter le pays : Ibrahim Abatcha,
Aboubakar Djallabo, Mahamat Ali Taher... Ils
passent par le Ghana et l’Algérie3.
L’alliance avec le FLT (Front national de la
Libération du Tchad)4 d’Hassan Ahmat
Moussa leur permet de créer le FROLINAT (Front
de Libération Nationale du Tchad) au Soudan en
juin 66. Leur action porte dans un premier temps
sur le Centre-Est du Tchad, mais ces activistes
envisagent également d’ouvrir un Front Nord. Ils
envoient donc Mahamat Ali Taher en Libye pour
consulter le Derdé. « Après avoir obtenu
l’accord du Derdé, Mahamat Ali Taher a pris
contact avec les personnalités touboues se
trouvant à Benghazi », raconte Goukouni
Weddeye. Un jeune, Ali Sougoudou, aide également
pour la prise de contact avec les étudiants d’El-Beïda.
Mahamat Ali Taher recrute, puis va au Tibesti
ouvrir ce nouveau front au début de 1968.
Goukouni Weddeye, lui, est fonctionnaire à la
préfecture de Faya-Largeau. Il voit passer le
courrier confidentiel qui transite entre les
sous-préfectures et Fort-Lamy. Il recommande à
son père, dans une lettre, de ne pas tenter
l’aventure armée seul et de se rapprocher du
FROLINAT. Il voit son petit frère, Suleymane,
interrompre ses études pour rejoindre le front.
Il envisage lui-même un départ avec son frère
Annour de la garde nomade. Et finit par
rejoindre les combattants à Moursou, dans la
« passe de Moursou », un passage de montagne où
l’on peut se cacher dans de nombreuses grottes.
Il y trouve des combattants assez peu politisés,
qui ne reconnaissent pas vraiment l’autorité de
Mahamat Ali Taher. Il intègre le FROLINAT le 25
avril 1968.
En
avril 1969, la France s’engage dans une
intervention militaire au Nord du Tchad pour
lutter contre la rébellion. Goukouni Weddeye se
souvient des dégâts humains et matériels
«
immenses »
causés pendant cette intervention : « Des
villages et des palmeraies ont été dévastés et
incendiés partout dans le BET5.
A l’époque, les légionnaires combattaient avec
des forces tchadiennes. »
Mahamat Ali Taher « Abadi » est tué le 6
septembre 1969 lors d’une intervention de
légionnaires héliportés et de forces terrestres
sur le village de Bédo. A 25 ans, Goukouni
Weddeye est, de fait, porté à la tête de la 2e
armée du FROLINAT6.
1971-1974 : De l’opposition à Sidick à la
création du CCFAN avec Habré
Le
FROLINAT a également changé de secrétaire
général depuis la mort d’Ibrahim Abatcha en
février 1968. Un long processus de succession
voit le docteur Abba Sidick7
s’imposer au fil des mois. Abba Sidick
s’installe en Libye, car Tripoli a finalement
décidé de soutenir la rébellion « en
répliquant aux facilités de recrutement et
d’ouverture de camps que le gouvernement de
Tombalbaye accordait aux mouvements de
l’opposition libyenne », explique Goukouni
Weddeye.
La
gestion d’Abba Sidick est contestée par la 2e
armée qui lui reproche notamment de favoriser
les forces du Centre-Est. « Nous qui
agissions à partir de la Libye, raconte
Goukouni, nous aurions normalement dû
recevoir directement les vivres, les
médicaments, les munitions, les armes. Mais
comme Abba Sidick avait une préférence [pour la
1ère armée du Centre-Est], il ne se préoccupait
pas d’obtenir de l’aide de la Libye pour nous la
donner. »
Entre en scène Hissène Habré, qui n’a pas encore
trente ans. Il rencontre le Derdé en Libye. Puis
cherche à approcher Goukouni Weddeye. Abba
Sidick est persuadé qu’Habré est un agent du
président Tombalbaye et le fait expulser par les
Libyens. Habré tente tout de même d’écrire un
courrier à Goukouni Weddeye sous couvert du
bureau du FROLINAT à Tripoli. Mais la lettre est
interceptée par Abba Sidick, qui avoue son geste
lors d’une conversation avec Goukouni. Colère de
l’intéressé : « dans ce cas… dans ce cas
précis… Si Hissène ne vient pas ici, la rupture
entre vous et moi est totale. » Hissène
Habré sera autorisé à venir. Mais il s’associe à
Goukouni pour réclamer un congrès du FROLINAT
qui sera refusé. Habré est expulsé. Goukouni est
placé plusieurs semaines en résidence
surveillée. Les deux hommes parviennent pourtant
à se retrouver pour rejoindre ensemble le front.
Ils créent le CCFAN, le Conseil de Commandement
des Forces Armées du Nord. Goukouni Weddeye
pousse la candidature d’Hissène Habré à la
présidence de ce CCFAN.
1974-1977 : L’affaire Claustre et la rupture
avec Habré
La
rupture avec Abba Sidick permet à Goukouni et
Habré de rapprocher le commandement rebelle du
terrain. Mais elle a surtout une conséquence
immédiate : elle prive le CCFAN de
l’approvisionnement Libyen. Les rebelles doivent
envisager une autre solution pour alimenter la
lutte. Hissène Habré propose d’enlever un
occidental pour l’échanger contre des armes. Il
y a dans le Tibesti un médecin allemand,
Christophe Staewen qui pourrait être capturé.
Goukouni est d’accord pour un kidnapping, mais
il s’oppose à la capture du Docteur Staewen.
Habré mettra pourtant en œuvre l’idée. Le 21
avril 1974, les rebelles capturent Christophe
Staewen, mais aussi le coopérant Marc Combe et,
presque par accident, l’archéologue Françoise
Claustre8.
Les
négociations débouchent rapidement avec
l’Allemagne, elles piétinent avec la France.
Françoise Claustre doit partager la vie des
femmes touboues. Captive, mais bien traitée
selon Goukouni Weddeye :
« On
avait lancé des ultimatums contre Mme Claustre,
etc. Mais dans notre esprit nous n’avons jamais
pensé à l’éliminer. Loin de là. Que nos demandes
aient été satisfaites ou non, personne parmi
nous n’avait l’idée de faire du mal à Madame
Claustre. Elle se promenait avec les femmes,
elle causait avec elles, elle vivait avec elles.
On lui préparait la sorte de galettes qu’elle
préférait. Elle s’habillait de la même manière
que les femmes touboues. Elle avait sa maison
dans un village.»
Le commandant Pierre Galopin, négociateur
français au Tchad auprès des rebelles,
arrêté et exécuté en avril 1975.(Photo : AFP
)
Sur
la demande insistante de Tombalbaye, le
commandant français Pierre Galopin est envoyé
pour négocier la libération de Françoise
Claustre et Marc Combe. L’homme n’est pas
inconnu des combattants toubous : ils l’accusent
d’avoir provoqué la division dans les rangs
rebelles en mars 1969, et d’avoir été à
l’origine de luttes fratricides. Les rebelles
décident de l’arrêter, pour l’échanger contre
des armes.
A
l’expiration de l’ultimatum, selon Goukouni
Weddeye, les chefs du CCFAN reçoivent pourtant
des menaces : « Est-ce que c’est le
gouvernement français qui l’a envoyé ? Est-ce
que c’est un fauteur de trouble du côté du
gouvernement tchadien -c’est à dire des
militaires tchadiens- qui nous a fait parvenir
ce message ? Nous ne savons pas. Mais nous avons
donc reçu un message de Bardaï qui disait à peu
près : "libérez Galopin, vous n’aurez rien. Si
vous ne le libérez pas, vous serez décimés, vous
les loqueteux". » Les rebelles, selon
Goukouni Weddeye, prennent ces menaces très au
sérieux. Ils décident d’exécuter le commandant
Galopin… et se préparent à accueillir une
attaque qui n’arrivera jamais.
Le
13 avril 1975, le général Felix Malloum prend le
pouvoir au Tchad. Il prend contact avec la
rébellion du Nord, mais celle-ci décline dans un
premier temps les offres de négociation : elle
se dit mécontente des émissaires envoyés par le
régime. Fin juin 1976, un incident avec une
patrouille libyenne qui s’est aventurée à Omchi
va pourtant amener les rebelles à de meilleures
dispositions. Aussitôt après avoir remis leurs
prisonniers à des représentants de la Libye, les
rebelles décident lors d’une réunion qui se
tient à Yebbi-Bou de faire une offre de paix à
Malloum. Le congrès de Gouro appuie le choix de
la réconciliation. Habré n’approuve pas cette
orientation. A l’occasion d’un désaccord autour
de la présence à Gouro d’un autre chef rebelle,
Mohamed El-Baghalani, il quitte la position
rebelle et rompt avec Goukouni Weddeye.
L’offre de dialogue du CCFAN ne débouche pas.
Les rebelles doivent donc envisager un nouveau
rapprochement avec la Libye. Tripoli semble,
dans un premier temps, leur préférer la faction
d’El-Baghalani, l’armée Volcan9. Mais
après la mort d’El-Baghalani et la libération
des époux Claustre le 1er février 1977, les
Libyens vont finalement reprendre leur aide aux
rebelles toubous.
1977-1979 : La conquête du Nord, Habré à
N’Djamena
Cette nouvelle aide libyenne permet à la
rébellion de réaliser plusieurs victoires
militaires dans le Nord du Tchad, et de lancer
le 29 janvier 1978 l’opération « Ibrahim Abatcha»,
du nom de l’ancien secrétaire général du
FROLINAT, contre la ville de Faya-Largeau.
Goukouni Weddeye affirme que les missiles
anti-aériens SAM 7 fournis par la Libye lui ont
alors assuré le contrôle du ciel… que les 300
combattants qui ont lancé dans un premier temps
l’attaque sur Faya sont devenus plus d’un
millier au cours du siège, et qu’il a pu obtenir
la victoire grâce à un coup de pouce libyen le
dernier jour des combats… Une opération appelée
« opération gratis » : les Libyens pilonnent
Faya-Largeau et poussent les troupes présentes
dans la ville à se rendre.
Après la « libération » de Faya, des
représentants de la 1ère armée, la 2e armée, et
l’armée Volcan se réunissent dans la ville du 12
au 16 mars 1978. Lors de cette « conférence
extraordinaire », ils tentent de réunifier leurs
rangs et créent les FAP, les Forces Armées
Populaires… L’unité est de courte durée : deux
mois plus tard, une crise ouverte éclate entre
le chef d’état-major des FAP, Adoum Togoï (issu
de la 2e armée) et le 3ème adjoint, Ahmat Acyl
(qui vient de l’armée Volcan). La crise démarre
sur une affaire de troupes et d’équipements
venus de Libye. Elle éclate véritablement après
qu’Acyl ait échoué à « libérer » la localité
d’Ati.
Deux
incidents graves se déroulent au cours de l’été
1978 : les combattants proches d’Ahmat
Acyl saccagent les bureaux du FROLINAT à Tripoli
et à Sebha. Adoum Togoï est blessé lors de
l’incident de Sebha… Son retour à Faya déclenche
des affrontements entre combattants toubous et
arabes. Les combats reprennent au mois d’août à
l’instigation, selon Goukouni Weddeye, des
éléments de soutien libyens basés à l’aéroport
de Faya-Largeau. Les éléments fidèles à Goukouni
prennent le dessus. Les FAP10
demandent à la Libye de retirer les 800 soldats
qu’elle possédait à l’époque en territoire
tchadien (dans les localités de Zouar,
Faya-Largeau et Salal).
1979-80 : Batailles pour N’Djamena
Pendant ce temps, Hissène Habré, lui, s’est
rapproché du pouvoir. Dès septembre 1977, il a
signé les accords de Khartoum à la suite
desquels il est revenu à N’Djamena pour occuper
le poste de Premier ministre. Là aussi des
craquements finissent par se faire sentir. En
février 1979, les premiers combats éclatent dans
N’Djamena entre les FAT, les Forces Armées
Tchadiennes11 fidèles à Malloum et
les FAN12 d’Hissène Habré. Deux
colonnes des FAP sont venues prendre position à
Diguel, aux portes de N’Djamena, et à Mao.
Le 3 mai 1979, le ministre de la Défense
Hissène Habré et le ministre de l’Intérieur
Goukouni Weddeye. (Photo : AFP )
Selon
Goukouni Weddeye, les dirigeants des FAP
penchent à l’époque pour une attaque, sans
distinction des forces de Malloum et de Habré.
Mais les combattants FAP refusent d’aller
affronter les FAN à Arada : « La majorité
refuse de combattre des frères musulmans qui
sont en guerre avec les chrétiens»,
explique-t-il.
C’est la même logique régionale qui va pousser
a contrario les combattants FAP à
s’engager début mars 1979 dans la bataille à
N’Djamena : ils tentent alors d’assurer la
protection des Nordistes de la capitale.
« Nos combattants se sont engagés dans ce combat
en aidant les forces d’Hissène Habré,
raconte Goukouni.
La situation dans les zones habitées par les
musulmans étant très critique et les FAN ne
pouvant pas empêcher seules l’avance inévitable
des FAT, les responsables FAP n’ont pas trouvé
une autre alternative que de s’impliquer dans
les combats sans conviction. »
Les
combats qui ont déchiré N’Djamena poussent la
communauté internationale à organiser une
première conférence entre belligérants
tchadiens : la conférence de Kano I. Malloum et
Habré acceptent de démissionner. Goukouni
Weddeye est placé à la tête d’un Conseil d’Etat.
Deux semaines plus tard, à la reprise des
pourparlers (Kano II), le Nigeria et la Libye
demandent aux quatre groupes signataires de Kano
I de composer avec d’autres factions, soutenues
par Tripoli. Goukouni et Habré refusent. Ils
sont confinés dans leurs villas, la conférence
s’ouvre sans eux. Mais des indiscrétions leur
permettent de comprendre ce qui se passe :
« La nuit, vers 23 heures, raconte Goukouni
Weddeye, le chef de la délégation soudanaise
envoie discrètement Hadjero Senoussi chez
Hissène Habré. Il l’informe que les pays
participants ont pris une position ferme à notre
égard. La Libye et le Nigeria incitent les
factions tchadiennes à former un gouvernement
qui sera présidé par Mahamat Abba Seïd et qui
aura son siège au sud du pays. Ce gouvernement,
une fois mis en place, aura toute la légitimité
pour nous combattre afin de nous chasser de
N’Djamena avec le soutien des mêmes pays. »
Habré et Goukouni décident d’envoyer des
émissaires à N’Djamena, en passant par deux
routes différentes, pour aller prévenir leurs
partisans : « Ils sont chargés d’informer nos
deux directions de la situation dans laquelle
nous nous trouvions à Baggawda localité où
se tient la conférence dite de Kano II.
Ensuite, ils ont des instructions pour mobiliser
nos deux forces pour prendre en otage les forces
neutres, composées exclusivement de Nigérians,
afin de demander notre libération. » La
neutralisation des forces nigérianes réussit,
Goukouni et Habré sont autorisés à rentrer dans
la capitale. Mais Kano II se termine sans rien
décider.
Les
relations entre FAP et FAN sont tellement
mauvaises que, revenus à N’Djamena, Goukouni et
Habré doivent placer un troisième homme à la
tête des institutions : le chef du MPLT (le
Mouvement Populaire pour la Libération du
Tchad), l’une des factions présentes dans la
capitale, leur propose Lol Mahamat Choua qui
prend la tête du 1er GUNT (Gouvernement d’Unité
Nationale du Tchad) le 29 avril 1979. Hissène
Habré est ministre de la Défense. Goukouni
Weddeye occupe –lui- le ministère de
l’Intérieur :
« Le
1er GUNT n’a duré que trois mois et c’était un
gouvernement qui n’était reconnu de nulle part :
ni des pays voisins, ni de l’extérieur. Nous
étions refermés sur nous-même. Le GUNT a au
moins maintenu l’unité et la cohésion de ses
composantes jusqu’à la conférence de Lagos. »
Les
différentes tendances tchadiennes se retrouvent
lors de la conférence de Lagos II, en août 1979.
Goukouni Weddeye raconte avoir accepté de venir
à Lagos en raison d’une nouvelle dégradation des
relations entre FAP et FAN : « nous avons
analysé que notre allié Hissène Habré ne
cherchait pas autre chose que la disparition de
notre mouvement. Il cherchait à nous affaibilir. »
Les discussions cette fois-ci rassemblent toutes
les sensibilités : onze factions13
sont représentées. Lol Mahamat Choua cède sa
place. Goukouni Weddeye lui succède après la
signature, le 21 août 1979, de l’accord de
Lagos. Il s’est discrètement réconcilié avec les
Libyens.
Ce
nouveau GUNT, comme le premier, ne parvient
pourtant pas à gérer le pays : le territoire est
morcelé : « Chaque mouvement avait sa zone,
se souvient Goukouni, sur laquelle il
avait le contrôle exclusif, et où il levait des
taxes. Le Ouaddaï et le Batha c’était pour le
CDR14. Le Kanem, le BET et
une partie du Chari-Baguirmi, c’était pour les
FAP. Le Salamat et le Guera, c’était pour la
1ère armée. Le Sud était en totalité sous le
contrôle du comité permanent du général Kamougué.
Le Chari-Baguirmi et N’Djamena, c’était presque
la « représentation » de tous ces mouvements
avec leurs hommes armés. Ce qui fait que le GUNT
a vraiment eu des marges de manœuvre très
limitées. » L’administration territoriale
est toujours en place, mais elle doit obéir à
une hiérarchie parallèle, celle des groupes
armés qui occupent les différentes parties du
pays.
Selon Goukouni Weddeye, ce sont les ambitions d’Hissène
Habré qui vont conduire à l’éclatement de la
« guerre de 9 mois » à N’Djamena : « Mon
analyse est que Hissène envisageait de prendre
le pouvoir à N’Djamena. Pour prendre le pouvoir,
il fallait prendre le contrôle de certaines
zones. C’est ainsi qu’il a cherché à affaiblir
la 1ère armée, récupérer Am Dam, récupérer le
Guera, puisque ses forces étaient basées dans le
Ouaddaï. » Les FAN attaquent ainsi la
localité de Mongo, dans le Guéra, qui est un
bastion de la première armée. Ce qui vaut aux
FAN de N’Djamena d’être victimes de représailles
sanglantes dans la nuit du 20 mars 1980. Des
combattants FAN sont assassinés dans le camp EMB.
Les affrontements s’étendent à la ville :
« Il s’agit d’une guerre entre les partisans de
la coalition du GUNT et les opposants du GUNT.
Les FAN d’Hissène Habré, le FROLINAT originel d’Abba
Sidick et le FROLINAT fondamental d’Hadjero
Senoussi se coalisent contre les factions
restées loyales aux accords de Lagos. »
Le
conflit s’enlise. Goukouni Weddeye pressent que
les FAN risquent de chasser ses hommes de la
ville. Il demande à la Libye d’intervenir :
« L’ampleur de l’intervention libyenne a été
immense. Puisque non seulement leur intervention
militaire a eu lieu au niveau de N’Djamena, mais
la Libye nous a aidés à libérer Faya-Largeau,
Biltine, le Batha avant la fin de la guerre à
N’Djamena. Elle a vraiment mobilisé une force
colossale pour mettre un terme aux combats de
N’Djamena. » Le 15 décembre 1980, les FAN d’Hissène
Habré quittent la capitale.
1980-1982 : de la présence libyenne à la chute
du GUNT
La
Libye n’est pas un allié désintéressé. Trois
semaines après la victoire sur les FAN, Goukouni
Weddeye est à Tripoli. Un communiqué conjoint
qui prend tous les observateurs par surprise est
publié : la Libye et le Tchad annoncent qu’ils
ont décidé de s’unir totalement « dans une
seule Jamahiriya »15.
Beaucoup a été dit et écrit sur cette signature.
Goukouni explique en fait que « la signature
de ce communiqué ne cache ni un marché en
contrepartie de l’engagement militaire libyen,
ni des menaces de la part des Libyens. J’ai
signé le communiqué pour la simple raison que la
Libye nous avait beaucoup soutenu dans notre
combat contre les FAN et que nous voulions
répondre aux vœux ardents du Guide d’une part,
et d’autre part, montrer à l’opinion nationale
et internationale que nous étions unis et
solidaires face à nos ennemis. » Face au
tollé que ce communiqué crée, ses signataires
décident finalement de revenir en arrière.
Muhammar Kadhafi revient pourtant à la charge,
plus tard, à Sebha. Mais cette fois-ci Goukouni
Weddeye refuse. Et ce refus, selon lui, lui vaut
les foudres du Guide de la Révolution libyenne.
Elles ont bien failli s’abattre sur lui à
l’occasion d’une visite au Tchad du
vice-président Libyen, le commandant Djalloud.
La veille de son arrivée à N’Djamena, dans la
nuit du 25 au 26 octobre 1981, le commandement
militaire libyen déploie ses chars face à la
présidence tchadienne. Pendant son séjour, le
commandant Djalloud va plus loin : il suggère à
plusieurs cadres tchadiens de renverser « le
gouvernement réactionnaire du GUNT » en leur
offrant de l’argent. La tentative est déjouée
grâce au refus d’Acyl Ahmat, le chef du CDR.
Mais il faut, plus que jamais, envisager un
rapprochement avec la France de François
Mitterrand. Goukouni Weddeye se souvient :
« j’ai été obligé d’envoyer discrètement le
Secrétaire Général de la Présidence, M. Gali N’Gothé
à Paris pour informer les autorités françaises
des préparatifs de coup d’Etat et solliciter en
même temps des munitions pour les Kalachnikovs.
Le Président français étant à Cancun, mon
émissaire a été reçu par des hauts
fonctionnaires du quai d’Orsay qui ont aussitôt
saisi le Président Mitterrand. Vu l’urgence de
la situation en ébullition à N’Djamena, le
Président Mitterrand a demandé depuis Cancun à
l’OUA d’accélérer le processus de constitution
d’une force panafricaine… pour l’envoyer au
Tchad afin de préserver l’indépendance du pays
face aux prétentions étrangères. Nous avons
aussi réceptionné et introduit discrètement une
importante quantité de munitions Kalachnikov
stockées au Cameroun par la France. » Un
conseil des ministres est convoqué. Il décide le
retrait des forces libyennes du pays.
N’Djamena redevient alors une ville à portée de
main pour les FAN d’Hissène Habré. Elles
traversent tout le pays et s’approchent de la
capitale sans grande résistance. Goukouni
Weddeye se sent trahi par certains de ses
alliés, et par les Forces d’Intervention
Africaines, qui selon lui sont « complices
des FAN » et « accueillent à bras ouverts
les forces armées du nord à Ati, à Moussoro…
celles de N’Djamena sont prêtes à en faire
autant. » Las, il se prépare ce 6 juin 82 à
l’entrée des FAN dans la capitale : « Arrivé
à la maison, j’ai ordonné aux éléments de ma
sécurité d’évacuer la famille vers le sud, mais
moi advienne que pourra… ça ne me faisait rien
de rester pour mourir… j’étais dégoûté en
quelque sorte, à cause du comportement des mes
collaborateurs, de mes propres compagnons.
C’était fini pour moi, désormais les choses
étaient claires. » Le lendemain, il traverse
la frontière avec le Cameroun. C’est Hissène
Habré qui préside désormais aux destinées du
Tchad.
1982-1990 : le Tchad dans la main d’Hissène
Habré
Chassé de N’Djamena, trahi par ses proches,
Goukouni Weddeye hésite à reprendre la lutte
armée. Le président algérien, Chadli Benjedid,
le pousse à reprendre contact avec Muhammar
Kadhafi. Et après cette rencontre avec le Guide
libyen, l’opposition tchadienne se retrouve à
Alger, puis à Sebha en Libye. La rébellion est
relancée, elle a décidé de créer un
« Gouvernement du Salut National ». La
mobilisation de combattants reprend vers
septembre 82. Près de 4000 partisans de
l’opposition (combattants et leurs familles)
transitent par Cotonou.
Même
si la Libye est de plus en plus présente aux
côtés de l’opposition armée, Goukouni Weddeye
affirme qu’il conserve à l’époque la direction
des opérations : « Les Libyens nous
apportaient la logistique, c’est à dire nos
besoins pour la réussite des opérations. Aussi
en ce qui concerne l’armement, le chef
d’état-major discutait avec eux. Des fois on les
informait des opérations, des fois la Libye
elle-même suggèrait : "au lieu de rester comme
ça, faîtes quelque chose" mais ils n’ont jamais
dirigé des opérations sur le terrain ni
recommandé ou forcé à faire cela ou ne pas faire
cela. On était maîtres de nos activités
militaires et politiques. » Les rebelles
sont pourtant accompagnés par un propagandiste
du livre vert, Ahmad Ibrahim, qui tente de faire
passer sous sa coupe des cadres rebelles formés
à la pensée du Guide libyen : « J’ai compris
au fil des jours qu’il avait une idée préconçue
pour rattacher l’administration des zones
libérées à Benghazi et à Sebha par
l’intermédiaire des agents initiés au livre
vert. On avait envoyé des cadres pour se former
au livre vert, et il leur donnait des idées pour
qu’arrivés sur le terrain, ils gardent leurs
attaches avec lui, avec la Libye plutôt que de
se mettre au service du GUNT. » Selon
Goukouni Weddeye, Ahmad Ibrahim freine ses
activités quand il comprend que la rébellion a
vu clair dans son jeu.
De
juin à août 1983, le Nord du Tchad va assister à
des percées successives des forces rebelles et
gouvernementales. Le 23 juin, les forces du GUNT
attaquent Faya-Largeau. Puis début juillet elles
occupent Fada, Oum Chalouba, Arada, Biltine. Le
9 juillet 1983, elles prennent Abéché…
Occupation de courte durée, puisque les FANT
dans les jours qui suivent reprennent Abéché et
repoussent les rebelles. Faya revient entre les
mains des combattants d’Habré le 30 juillet. Le
GUNT, lourdement appuyé au sol et dans les airs
par la Libye, contre-attaque et reprend
Faya-Largeau les 10 et 11 août.
En
août 1986, les affrontements de Fada entre deux
composantes du GUNT, le CDR et les FAP, servent
de déclencheur à un renversement d’alliances
historique : Adoum Togoï et Adoum Yacoub, des
FAP, accélèrent les contacts avec le régime d’Hissène
Habré, et négocient un rapprochement entre les
FAP et les FANT16. Ils se préparent à
abandonner l’alliance avec les Libyens.
Goukouni Weddeye est en résidence
surveillée à Tripoli, mais dans une interview à
RFI, le 17 octobre, il fait comprendre à ses
combattants qu’il est d’accord pour le lancement
de discussions avec Habré, sans conditions. La
sécurité libyenne l’entraîne dans un traquenard
le 30 octobre 1986. Il est blessé et
hospitalisé. Les Libyens tentent de lui faire
lancer un appel à ses troupes, sans succès. FAP
et FANT désormais alliées font reculer les
troupes libyennes. En mars 87 elles prennent
Ouadi-Doum, Faya-Largeau, Ounianga-Kébir. FAP et
FANT, selon Goukouni Weddeye, ne parviennent
cependant pas à trouver un accord politique.
Après avoir décliné une première proposition de
Muhammar Kadhafi, le chef rebelle envisage donc
de reprendre la lutte armée : « Après l’échec
de nos pourparlers avec les FAN, nous avons fait
un pas en arrière pour nous organiser
militairement et montrer à Habré qui refusait de
signer un accord avec nous que tout était
possible, même la reprise des armes. C’est ainsi
que nous sommes retournés encore en Libye. Je ne
suis pas resté ici à Alger.
On est partis en Libye, on s’est organisés, on
s’est préparés pour créer une nouvelle force.
C’est pendant nos préparatifs et nos démarches
que l’Action du 1er Avril est née. »
1990-… Les années Déby
« L’Action du 1er Avril »,
marque le départ en rébellion d’un groupe de
combattants dirigé par Idriss Déby Itno, Hassan
Djamouss et Brahim Mahamat Itno. Des trois chefs
de file, seul Idriss Déby atteint le Soudan.
Goukouni Weddeye explique qu’il a demandé à
Adoum Togoï de faire parvenir des munitions et
du carburant, et qu’il leur a dépêché des
combattants zaghawas. Adoum Togoï tente
pourtant, selon lui, de récupérer le mouvement
naissant à son profit : « Après la sortie
d’Idriss Déby et Hassan Djamouss, Adoum a
commencé à se présenter devant les Libyens comme
un interlocuteur incontournable de l’Action du
1er Avril. D’ailleurs, il considérait Idriss
Déby comme un gamin prêt à tout lui brader.
C’était un petit proche de lui, c’était un
parent, donc il devait être prêt à lui céder la
direction pour qu’Adoum devienne président.
C’est ce qu’Adoum Togoï disait aux Libyens. »
Les Libyens, pourtant, cernent vite l’importance
d’Idriss Déby et lui apportent leur soutien au
détriment des FAP. Idriss Déby prend le pouvoir
à N’Djamena.
Du
15 janvier au 7 avril 1993, le Tchad accueille
une Conférence Nationale Souveraine qui amène
Goukouni Weddeye à effectuer un long séjour dans
la capitale tchadienne. Il envisage de revenir
au pays, puis se ravise : « La mort d’Abbas
Koty et les tueries de civils innocents
ouaddaïens dans la capitale tchadienne et au
Ouaddaï m’ont découragé de revenir là-bas puique
j’ai compris que si je venais m’installer à
N’Djamena je risquais de cautionner les bavures
d’Idriss Déby. » Il repart en exil.
Goukouni Weddeye affirme qu’en dépit de contacts
préalables avec Youssouf Togoïmi, il n’a pas
participé à la mise en place du MDJT, le
Mouvement pour la Démocratie et la Justice au
Tchad, la rébellion qui s’est réveillée dans le
Tibesti en octobre 1998. La décomposition
progressive du mouvement après la mort de son
fondateur pousse pourtant Goukouni Weddeye à
envoyer sur place un collaborateur, Choua Dazi,
chargé d’éviter une dérive des combattants du
MDJT. Selon Goukouni Weddeye Choua Dazi,
pourtant, décide de voler de ses propres ailes
et tente de prendre la tête du MDJT.
Persuadé que l’époque des luttes
armées au Tchad est révolue, Goukouni Weddeye
tente actuellement de mettre en place une table
ronde inter-tchadienne, condition de son retour
à N’Djamena : « Le
Tchad, c’est mon pays. Un jour je reviendrai au
Tchad, mais pas dans les conditions actuelles.
Dernièrement j’étais au Gabon, j’ai même discuté
avec le président Bongo et je lui ai dit que
j’étais prêt à aller à N’Djamena. Mais dans les
circonstances actuelles, si je pars à N’Djamena
je n’apporterai rien au pays, ce sera considéré
comme un simple ralliement. Donc il vaut mieux
que je contribue à la réconciliation au Tchad.
C’est dans cet esprit que je suis même allé à
N’djamena, j’ai pris contacts avec plusieurs
opposants et nous sommes en train de lutter
autour de ça. »
Par
Laurent Correau (RFI)
18 Aout 2008
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texte des entretiens de Goukouni Weddeye avec
Laurent Correau (143 pages, cartes et photos).