

|
 |
 |
| |
Dossier |
 |
|

|
Dossier: Les
Tchadiens du Cameroun 1e partie
«Quand
l’eldorado se transforme en cauchemar»
Par
Bétoubam Mbaïnaye
Article
paru le 09 février 2004 - Ialtchad
Presse |
|
« Quand
l’eldorado se transforme en cauchemar
»
Fuyant
les conflits et les persécutions ou poussés par le désespoir, un
grand nombre de Tchadiens se retrouvent aujourd’hui au Cameroun
voisin. Dans des conditions souvent précaires. Etat des lieux.
Ils
sont fonctionnaires de l’Etat, diplômés sans emploi, étudiants,
commerçants, simples paysans… Certains sont réfugiés statutaires ou
demandeurs d’asile. D’autres, des nomades ordinaires, des migrants
économiques ou des aventuriers tout azimut. A ce jour, nul ne peut
chiffrer avec précision le nombre de ces Tchadiens venus au Cameroun
dans l’espoir de sauver leur vie, d’échapper aux persécutions ou
de bénéficier de la relative prospérité du pays.
Selon
les sources, les chiffres varient : certains parlent de 500 mille
Tchadiens vivant sur le territoire camerounais ; d’autres, de 1
million. Le Haut Commissariat pour les Réfugiés, de son côté,
annonce le chiffre de 39.642 réfugiés tchadiens, rien que dans les
villes de Garoua, Yaoundé et Douala. Et chaque jour, il en arrive
d’autres. Djingaotoudji Issac, Président de la Colonie tchadienne au
Cameroun témoigne : « Ici, nous sommes nombreux, très
nombreux. Dans toutes les villes, dans tous les villages du Cameroun, on
a quatre chances sur deux de rencontrer un Tchadien (…) Et nous
constituons une main d’œuvre quasi gratuite dans les chantiers de
construction, dans les ports, sur le réseau ferroviaire… »
Mais
c’est surtout dans les champs de maïs de l’Adamaoua et les
plantations de coton de la localité de Garoua, au Nord du Cameroun, que
la communauté tchadienne est légion. « Chaque année, entre mai et septembre, mille à deux mille Tchadiens débarquent
au Nord du Cameroun. Par dizaines, ils sont recrutés par des propriétaires
terriens qui les exploitent dans des conditions souvent inhumaines »,
déclare en substance un fonctionnaire camerounais d’origine
tchadienne qui réclame l’anonymat. Il faut ajouter que certains, en
particulier des femmes, évoluent à la débrouille. Rassem Dorkass, 38
ans et mère de 5 enfants, est de ceux-là. Au bord de la grande voie
bitumée reliant le quartier Elig-Ezao au stade Omnisports au cœur de
Yaoundé, elle passe 10 à 15 heures par jour devant son petit commerce.
Indifféremment, Dorkass parle : « Cela fait 16 ans que je suis à Yaoundé. Mon mari est un gardien de
nuit dans un restaurant au quartier Mokolo. Il gagne 23.500 F CFA par
mois. Cela ne lui permet pas de payer à la fois le loyer, la
nourriture, le savon, des habilles, des médicaments et la scolarité
des enfants. Je suis alors obligée de me mettre dans la vente des
arachides grillées pour lui venir en secours. » A
quelques dix pas de l’étal de Dorkass, un groupe de vendeurs à la
sauvette se chamaille dans un arabe qui rappelle le marché central de
N’Djaména. Ce sont des jeunes Ouaddaïens qui se disputent l’ordre
de payement de leur tontine…
Exode
massif et continu
Selon
nos sources, la migration tchadienne vers le Cameroun n’est pas un phénomène
nouveau. Déjà en 1965, alors que le Tchad amorce une dérive
dictatoriale sous la mégalomanie de feu président Ngarta Tombalbaye et
que l’activité économique prend son essor au pays d’Amadou Ahidjo,
les Tchadiens commencent à migrer au Cameroun. Une migration alors
devenue unilatérale et qui, tout en fluctuant en fonction de la
situation politique et économique du Tchad, n’a jamais cessé. Les
seigneurs de la guerre qui se sont succédés au pouvoir au Tchad de
1975 à nos jours, n’ont fait qu’accélérer ce mouvement migratoire ;
tandis que la déperdition économique et la déréliction sociale qui
ont suivi et qui perdurent, servent de catalyseur à cet exode massif.
Mais
pour les milliers de Tchadiens qui traversent illégalement la frontière
vers « l’Ouest »,
le rêve de l’eldorado camerounais se transforme vite en cauchemar.
Car depuis toujours, ils sont victimes d’une xénophobie ambiante et
de la violence policière. Il faut rappeler qu’en 1988, huit à dix
mille Tchadiens, selon les sources, ont été expulsés sans bagages du
Cameroun. En 1991, un autre programme de refoulement de Tchadiens a été
annulé in extremis. En février
2002, les étudiants tchadiens de l’université de Ngaoundéré, dans
la province de l’Adamaoua au Nord du Cameroun, ont été l’objet
d’une violente agression dont les causes n’ont pas encore été précisées.
Aujourd’hui encore et en dépit de la Charte de la CEMAC qui appelle
à l’intégration entre les peuples des six Etats de l’Afrique
centrale, les tracasseries policières et « l’anti-tchadinisme » demeurent tenaces au Cameroun. A
l’évidence, nos sources indiquent qu’au moment où nous écrivons ces
quelques lignes, « pas moins de trois cents ressortissants tchadiens croupissent à la
prison centrale de Yaoundé » pour des motifs souvent
fallacieux ; tandis que bien d’autres sont régulièrement traqués
par la police à cause du permis de séjour. Précisons que le permis de
séjour au Cameroun pour les ressortissants de la CEMAC coûte 80.000 F
CFA pour une validité de deux ans.
« Tchadien,
mon chien »
« Ce
dernier temps, on sent que les autorités camerounaises jouent la carte
de l’apaisement ; parce que nous ne sommes pas aussi menacés
comme par le passé », observe Barka Youssouf, un ancien
élément de la Sécurité Présidentielle sous Habré, devenu vendeur
de chaussures au marché central de Yaoundé. Est-ce l’odeur des
royalties du projet pétrole de Doba, dont l’Etat camerounais est bénéficiaire
à hauteur de plus de 50 milliards de dollars, qui change ainsi la donne ?
Quoi
qu’il en soit, les efforts – bien intéressés – de l’Etat
camerounais pour améliorer le sort des Tchadiens n’ont pas survécu
à l’anti-tchadinisme longtemps ancré dans l’imaginaire du
Camerounais. Pour Gareng Prosper, bachelier tchadien installé depuis 7
ans à Yaoundé, « quand
un Camerounais t’appelle Tchadien, en appuyant sur le premier syllabe,
c’est qu’il te traite de chien. » Laoudoumaye Timothée,
employé à la boulangerie Caravelle à Yaoundé, ajoute :
« Ce qui me choque le plus dans
l’attitude des Camerounais, c’est le traitement qu’ils nous
accordent au travail. Quel que soit notre niveau d’étude ou notre
compétence, ils n’acceptent jamais nous payer au-dessus de 30.000 F
CFA quand bien même ils ne peuvent pas se passer de nous. Il y a dans
cette attitude du racisme et de l’esclavagisme. »
| Travailleurs
sans droits, enfants apatrides |
 |
Pour
le bureau de la colonie tchadienne, 3 Tchadiens sur 5 installés
dans les villes du Cameroun travaillent comme veilleurs de nuit ou
domestiques. Et l’immense majorité de ceux-ci gagne un salaire
ridiculement bas : « Ils
perçoivent en général entre 5 à 30 mille F CFA par mois »,
précisent nos sources. Entre-temps, une maison de deux chambres
à Yaoundé coûte en moyenne 15 mille F CFA le mois ; la
scolarité d’un enfant se situe entre 45 et 120 mille F CFA
l’année ; le kilo de riz coûte 750 F CFA ; les frais
médicaux sont pratiquement inaccessibles à ces nombreux
Tchadiens du Cameroun. |
|
Non enregistrés
à l'Etat civil du Tchad comme du Cameroun, ces enfants sont
"civilement morts" et manquent d'instruction. |
| Malgré
cette précarité de la situation des travailleurs tchadiens au Cameroun, la majorité de ceux-ci n’est ni immatriculée à la
Caisse nationale de prévoyance sociale, ni protégée par un
quelconque syndicat. Exits donc les droits des travailleurs
migrants chers au Bureau International du Travail (BIT) ; et
tant pis pour celui qui se fait arrêter ou renvoyer de son
boulot… |
Pour
tempérer ce calvaire, bien de Tchadiens se laissent embarquer dans les
partis politiques, en particulier le RDPC du président Paul Biya et
l’UDPC du nordiste Bello Bouba Maigari ; et obtiennent de ce fait
des cartes nationales d’identité camerounaise. Toutefois, le nombre
de ceux qu’on peut qualifier de « sans papier » reste important. Et ceux-ci continuent à
mettre au monde des enfants qui ne sont enregistrés ni au Cameroun, ni
au Tchad. Ces enfants seraient plus de 10 mille à être privés de
nationalité et n’ont aucune possibilité d’accès à
l’instruction.
Par
Bétoubam Mbaïnaye
Ialtchad
Presse
|