

|
 |
 |
| |
Dossier
Pétrole |
 |
|
PROJET
PÉTROLIER, INFLATION ET PAUVRETÉ AU TCHAD
|
|
La
montagne accouchera-t-elle d’une souris?
|
|
|
Réalisé
par :
BIAKA TEDANG Djoret
Ingénieur Statisticien Économiste 08 BP 3
Abidjan 08 Tél : (225) 05 00 80 44
E-mail :
tbiaka@hotmail.com
|
|
NB:
L’auteur
remercie ses collègues pour leurs remarques constructives.
Il tient également à exprimer ses remerciements anticipés
aux lecteurs pour les remarques, critiques et suggestions
qu’ils ne manqueront sans doute pas d’apporter à cette
version provisoire de ses réflexions qui ont pour ambitions
d’alimenter le débat sur ce fameux projet, espoir de
toute une nation. Mais il tient à remarquer que les
opinions exprimées dans ce document n’engage que
l’auteur.
Abidjan le 30 mars 2002
INTRODUCTION
Jadis connu comme l’un des pays les plus
pauvres et où sévit une guerre interminable, le Tchad est
aujourd’hui en passe de devenir un des pays les plus médiatisés
à cause de l’exploitation de son pétrole. Le pétrole
tchadien semble attirer plus d’un regard alors même que
le peuple tchadien semble surpris et que des débats
contradictoires semblent aujourd’hui s’estomper. Derrière
les Institutions de Breton Wood, l’on semble s’être
s’accordé sur l’idée que ce projet, actuellement le
plus important d’Afrique de part le montant des
investissements, et unique en son genre pour son approche en
terme de réduction de la pauvreté et de gestion des
ressources, constitue une chance unique pour sortir le pays
de la misère et d’une situation structurellement
chaotique.
Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux projections et aux
investigations de l’esprit. Le pays vit réellement l’ère
pétrolière quoique aucune goutte de pétrole ne soit
encore sortie du sous-sol. Il n’y a qu’à examiner les
indicateurs macroéconomiques du pays (emploi,
investissement, etc.), l’ effervescence qui a gagné
le peuple tchadien, les investisseurs privés intéressés
par l’Afrique et de descendre dans la zone pétrolière (Doba,
Moundou, Komé) pour avoir une idée sur la fièvre qui a
atteint tout le pays.
L’heure
semble donc avoir sonné pour commencer à analyser
l’impact de ce projet sur l’économie tchadienne et en
particulier sur le niveau de vie et la pauvreté.
Le
projet pétrole tchadien, projet défini par la Banque
Mondiale comme un projet de lutte contre la pauvreté, est
un vaste chantier destiné à forer et transporter le pétrole
brut de Doba vers une facilité de stockage représenté ici
par le port camerounais de Kribi, est réputé pour le Tchad
réduire la pauvreté et mettre le pays sur la voie de la
croissance économique. Or, la théorie économique est
claire sur ce point : la croissance économique à
court terme a un effet néfaste sur l’inflation.
En
effet, la croissance économique dans ce contexte se
traduira non seulement par un accroissement du revenu des ménages,
la hausse de l’emploi mais aussi et surtout par un
accroissement des dépenses de l’Etat. La hausse du revenu
aura pour conséquence une hausse artificielle des prix mais
aussi une hausse de la demande en biens et services. La
hausse de l’emploi se traduira quant à elle par une
augmentation de nouveaux agents sur le marché des biens et
services, ce qui contribuera à accroître la demande intérieure.
Quant aux dépenses de l’Etat, ses conséquences seront
directes sur la demande intérieure. Une fois née,
l’inflation devra ensuite s’auto-entretenir par ses
effets sur les coûts de productions. Dans un premier temps,
par ses effets sur les coûts de la matière première et
ensuite sur le niveau des salaires, les salariés devant
chercher à maintenir, sinon améliorer leurs pouvoir
d’achat. Tout ceci se traduit par un gonflement de la
demande. Il faut nuancer ces propos toutefois. En effet, la
hausse de la demande intérieure se partage entre biens échangeables
et biens non échangeables. Il peut y avoir des effets de
substitution et des arbitrages à faire entre ces biens. En
outre, les investissements peuvent se traduire par un
accroissement de la demande en biens importés plus
important qu’en biens intérieurs. Malgré tout cependant
on doit assister à la hausse des prix des biens non échangeables
et même des biens échangeables si l’Etat ne favorise pas
la concurrence au niveau du secteur des entreprises
d’import-export.
Or
à court terme, l’offre est rigide ; l’ajustement
se fait alors par les prix. En outre l’inflation baisse le
pouvoir d’achat des ménages, ce qui provoque du même
coup un accroissement de la pauvreté. Il semble donc
qu’il y ait une contradiction apparente à court terme
entre les objectifs de réduction de la pauvreté et ceux de
croissance économique. Il se pose ainsi, à court terme, le
problème de la formulation de la politique économique à
mettre en oeuvre pour endiguer les effets contradictoires liés
à l’exécution de ce projet. Quelle politique économique
le gouvernement tchadien doit-il mettre en oeuvre, à court
terme, pour atténuer les effets néfastes de la croissance
sur la pauvreté ?
Dans
le cadre du Tchad, pays sous-développé où l’économie dépend,
jusqu’ici, fortement des aléas climatiques, cette problématique
de la réduction de la pauvreté par la croissance est
encore plus importante. Il y a de nombreuses contraintes
sur les capacités de productions et de nombreux aléas
(climatiques, volatilité des cours mondiaux du pétrole,
etc.). L’ajustement de l’offre nationale,
essentiellement agricole, à la demande sur le marché des
biens pourra-t-il se réaliser rapidement de sorte à résorber
le déficit et réduire l’inflation ? En outre, les
commerçants n’auront-ils pas toujours tendance à accroître
continuellement et cela de manière artificielle les prix ?
D’autre part, le regain d’activité dans le secteur privé
dans un contexte où le marché d’emploi est restreint ne
va-t-il pas accentuer l’inégalité sociale urbaine
entre salariés du secteur public et ceux du secteur privé ?
Quels en seront les conséquences sur le degré de
motivation des agents de l’Etat? Par ailleurs, en ce
qui concerne la population rurale, l’inflation ne
va-t-elle pas accentuer la pauvreté à long terme de la
population rurale dont le revenu est soumis aux
desiderata des conditions climatiques et incapable d’accroître
leur offre ? Quel sera le comportement des décideurs
politiques dont l’objectif est de faire de bons mandats ?
Mais avant tout, le pays ne dispose pas encore d’un
appareil statistique solide pouvant mesurer l’évolution
des impacts du projet pétrole sur la population. Il est à
relever par exemple que pour les prix, la base de l’indice
est 1988, soit avant le rétablissement des salaires normaux
en 1990, avant la dévaluation de 1994, ce qui pose
aujourd’hui le problème de la fiabilité de l’indice et
qui plus est, ne rends compte que de la situation de la
ville de N’djamena. Or le pôle d’inflation, s’il y en
a, est situé dans la zone pétrolière. Il est alors
fondamental de se demander quel est la véritable ampleur de
la situation, puisque le taux d’inflation officielle
calculée, de 2,5% en 2000 semble manifestement minimiser le
phénomène. La mise en oeuvre du projet pétrole tchadien
suscite donc bien des interrogations.
D’abord,
quel est le niveau réel de l’inflation aujourd’hui ?
Comment va-t-elle évoluer dans le futur ? Quel impact
l’inflation va-t-elle jouer sur l’objectif de réduction
de la pauvreté ? Quels sont les conséquences sur
l’inégalité et sur le marché de l’emploi au Tchad ?
Quelles peuvent alors être les politiques économiques à
mettre en oeuvre pour résoudre les problèmes engendrés ?
Ce papier tente, à partir des hypothèses sur l’évolution
de l’économie et sur le comportement des décideurs
politiques, d’analyser l’impact que ce projet qui
suscite tant d’espoir aura sur l’économie et sur la
pauvreté. Il tentera de donner des pistes d’options de
politiques économiques à mettre en œuvre afin qu’il
puisse combler les attentes qu’il créée aujourd’hui.
Il mettra un accent particulier sur les conséquences que
peut avoir l’inflation sur l’efficacité des politiques
envisagées pour réduire la pauvreté.
Aussi,
dans un premier temps, nous analyserons l’évolution des
indices de prix actuellement calculés et montreront que ces
indices sont loin de la réalité.
Ensuite,
nous décrirons les conséquences d’une probable inflation
sur l’économie du pays. Nous analyserons particulièrement
les insuffisances des politiques économiques envisagées en
rapport avec la pauvreté.
Enfin, dans
un troisième temps, nous recenserons les différentes
sources de l’inflation et proposerons les mesures de
politiques économiques à mettre en œuvre pour réduire
ses effets sur la pauvreté.
1.
L’indice officiels des prix minimise l’inflation
Lorsqu’on
examine le graphique ci-dessous donnant l’évolution de
l’indice des prix, on en arrive à la conclusion selon
laquelle l’inflation au Tchad est faible sur la période
de 1995 à 2000.
Graphique 1 : évolution de l’indice officiel des
prix à la consommation à N’djamena (base 100 en 1988) :
source INSEED.
En
ce qui concerne la période 2000-2001, l’on semble imputer
la hausse des prix à la sécheresse qu’a connu le pays
durant cette période. Il faut en effet relever
effectivement au vu du graphique ci-dessous que l’indice
des prix a été fortement influencé par les prix des
produits alimentaires et principalement ceux des céréales.
Graphique 2 : Indice trimestriel des prix de quelques
postes (base 100 en 1994)
Finalement la conclusion à laquelle
aboutissent beaucoup d’analystes de la vie économique du
pays comme la Banque Mondiale, le FMI, les journaux tels
Jeune Afrique Economie est que l’inflation est faible et
ensuite qu’elle est même maîtrisée. Si le première
constat est erronée, il en est de même de la logique qui
les amène à conclure que la croissance du niveau des prix
est maîtrisée. En effet, les statistiques officielles sont
loin de la réalité et les populations tchadiennes qui
vivent la situation en sont biens conscients. Déjà à
l’examen du graphique ci-dessous, l’on se demande
pourquoi les fluctuations dans la production agricole des
années précédentes n’a pas produit les mêmes effets
sur le niveau général des prix que pour la campagne
agricole 1999-2000. En outre, l’examen approfondi du
graphique montre que tous les indices ont eu la même
inflexion à la hausse en début d’année 2000 (sauf les
services). En réalité, la mauvaise pluviométrie ne semble
qu’un prétexte à la hausse des prix des denrées
alimentaires, l’origine de la hausse serait ailleurs.
Graphique 3 :
Évolution de la production céréalière de 1990 à 2000
(en milliers de tonnes)
En
pointillé : prévision de 2001. (Source :
document AFRISTAT et INSEED)
Principalement deux raisons tendent à prouver que les
indices de prix ne reflètent pas la réalité :
-
Dans un premier temps, l’indice des prix officiel
est un indice capital, comme dans la majeure partie des pays
de la zone franc. Or les conditions de vie de N’Djamena ne
peuvent être facilement généralisées à l’ensemble du
pays. Il faudra pour cela montrer que les structures de
consommation sont homogènes et que les prix évoluent de la
même façon dans tous le pays. Ce qui est loin d’être le
cas pour le Tchad. En effet, en ce qui concerne les produits
vivriers par exemple, les prix dépendent des quantités
produites qui elles-même sont fonction de la répartition géographique
de la pluviométrie dans le pays. Si deux villes voisines
peuvent avoir la même tendance d’évolution des prix
(comme c’est le cas de Moundou et Sarh) il n’en va pas
de même pour des régions éloignées car les moyens de
communication ne sont pas très développés, surtout en
saison de pluie. Le champ pétrolière est situé au sud du
pays. Et l’accroissement de la population occupée dans
cette zone et les compensations effectuées dans le cadre
des déguerpissements ainsi que le fort accroissement de la
population expatriée crée une forte croissance de la
demande de biens et services. Cette croissance de la demande
se caractérise aussi et surtout par un gonflement de
besoins nouveaux : logements décents, restauration,
produits frais, pour ne citer que ceux-là. Ainsi, la zone pétrolière
est un pôle important d’inflation. Cela a commencé à se
répandre et à se faire sentir au loin. A Kélo, une ville
moyenne située à une centaine de kilomètres de Moundou
par exemple, le prix de l’œuf a triplé en intervalle de
deux ans, passant de 25 Francs à 75 Francs aujourd’hui. A
Moundou, on enregistre une forte demande en logements,
modernes comme traditionnels. Les expatriés, disposant de
revenus importants, ajoutent au phénomène. En effet,
ceux-ci ne discutent pas les prix fixés par les commerçants,
ce qui amènent ces derniers à avoir une certaine
flexibilité dans leur politique de prix.
-
Dans un second temps, il faut noter que même pour la
ville de N’Djamena l’évolution de l’indice des prix
ne reflète pas la réalité. En effet, les coefficients
budgétaires sont ceux de 1988. Or, depuis cette date, il y
a eu un certain nombre de changements importants qui, à
notre avis, ont affecté durablement la structure de
consommation des ménages. Il s’agit entre autre de :
-
Le relèvement du niveau des salaires
intervenu au Tchad en 1990 après la longue période de
demi-salaire tristement célèbre auprès des fonctionnaires
tchadiens ;
-
Les changements politiques intervenu tour à
tour : changement de régime, démocratie qui se
traduisent par une autre appréciation du climat social ;
-
Les politiques d’ajustement structurel
notamment la dévaluation du franc CFA intervenu en 1994, la
libéralisation des prix, les privatisations, etc. qui ont
affecté, comme dans la plupart des économies de la sous-région,
les ménages. Un des effets attendus de cette dévaluation
est justement que les ménages se tournent vers les biens de
consommation locales. L’autre conséquence de cette
politique monétaire est qu’elle a diminué le pouvoir
d’achat des ménages.
-
La reprise de la croissance économique de ces
dernières années caractérisée principalement
aujourd’hui par la baisse du chômage.
Ces
éléments sont à notre avis de nature à rendre caduque
les coefficients de pondération des indices de prix. Il est
à notre avis raisonnable de supposer qu’une correction de
cette base pourrait se traduire par une croissance plus
forte de l’indice général des prix.
En
effet, en ce qui concerne les deux premiers éléments par
exemple, ils se traduisent par un relèvement du revenu des
ménages et donc une hausse de la consommation finale des ménages.
La dévaluation quant à elle, a pour conséquence, du moins
théoriquement, une réallocation des ressources des
produits importés, devenus plus chers, vers les produits
locaux. Mais il faut noter ici que cela ne peut se réaliser
que si les quantités consommées de ces produits importés
peuvent soit être substitués soit être réduites. Or en
ce qui concerne le Tchad où existe un tissu industriel très
léger et où la propension à consommer les biens importés
est un phénomène plutôt culturel qu’économique, on ne
peut s’attendre véritablement que ces quantités importées
baissent. Par ailleurs, en ce qui concerne les ménages
rurales agricoles, l’autoconsommation étant forte,
l’augmentation des recettes tirées des produits exportés
pourrait se traduire, comme dans le cas du Togo, par un
accroissement de la demande en produits importés Quant au
dernier élément cité, on peut raisonnablement supposer
qu’il introduit sur le marché des biens une autre classe
de consommateurs, plus jeunes, plus nanties puisque d’une
manière générale employés de grandes firmes
internationales et du secteur privé, d’une manière générale.
Il fut ajouter à ce titre également l’introduction de
nouveaux produits sur le marché.
2.
L’inflation est bien réelle
Le
phénomène est donc, à notre avis bien réel. Et l’on
est en droit de s’attendre à ce que cela s’intensifie
et se généralise sur tout le territoire tchadien. En
effet, la croissance économique annoncée est à venir et
il faut donc s’attendre à ce que lorsque les différentes
sources de l’inflation se soient réalisées, l’on
arrive à la situation de certains pays tels le Gabon où le
coût de la vie est très élevé et où les populations
rurales sont restées très pauvres.
Montrons
dans cette section que l’augmentation des prix n’est pas
prête à s’estomper. Pour cela examinons l’évolution
de la demande et de l’offre.
3.
Déséquilibre structurel entre offre et demande
En
effet, d’après la théorie économique, l’effet de la
croissance sur les prix n’est qu’un effet transitoire
car la hausse de la demande devra être suivie d’une
hausse de l’offre. Dans le cas du Tchad, que va-t-il se
passer ?
Il
est certain que le tissu industriel du Tchad, encore très légère,
laisse une grande place à de nouvelles unités de
production. De même, en ce qui concerne les structures déjà
en place, la faiblesse de la production accompagnée des
techniques de production très vieillissantes peuvent
favoriser leur essor. Cependant, à ces opportunités théoriques
de développement s’oppose des difficultés structurelles
qui, à notre avis, sont de nature à constituer des
obstacles, ou du moins ralentir le développement industriel
du Tchad par apport des investissements directs étrangers.
L’un des obstacles les plus importantes est
l’enclavement du pays. En fait, il s’agit moins de l’état
d’enclavement que de la mondialisation et des
regroupements régionaux. En fait, il s’agit ici de dire
que pour qu’une entreprise internationale puisse
s’installer ou se développer dans ce nouveau contexte, il
faudra qu’il trouve des avantages concurrentiels à long
terme dans le pays, dont l’un des plus importants est la
compétitivité en terme de prix. Dans le cas du Tchad, le
climat politique tend à s’assainir, il y a des programmes
importants de construction d’infrastructures routières.
Du coté des juridictions, beaucoup d’efforts restent à
faire, en ce qui concerne la mise en œuvre des législations
internationales, en matière de droits des affaires, OHADA
notamment. Le point d’achoppement se trouve surtout au
niveau des coûts de production. En effet, dans un contexte
inflationniste et sur un marché de l’emploi restreint où
le recours au personnel expatrié est important, pour
qu’une entreprise s’installe, il faut que dans les pays
voisins elle ne puisse pas avoir des avantages
concurrentiels. Notre propos ici est que si l’Etat
tchadien ne met en place un système incitatif et
n’assainie pas le climat économique (maîtrise de
l’inflation), l’accroissement de la demande intérieure
favorisera le développement des pays voisins, notamment le
Cameroun et le Nigeria qui disposent des avantages
concurrentiels importants en terme de main-d’œuvre,
d’infrastructure et qui, en plus ont l’avantage de
partager une longue frontière avec le Tchad (ce qui réduit
les coûts de transport). Ce qui se passera alors simplement
c’est l’accroissement des importations puisque les
accords de libre échange (que cela soit dans le cadre du
CEMAC ou du GATT) ne peuvent permettre au Tchad de faire du
protectionnisme. Les entreprises d’import-export se développeront
fortement (c’est déjà le cas aujourd’hui). Mais les
avantages que confère le secteur informel pourront-ils
inciter les opérateurs à accroître la taille de leurs
structures pour être visible ? Dans ce schéma, le
devoir de l’Etat est de mettre en place un programme économique
qui puissent rendre le pays compétitif. Cela passe évidemment
par la maîtrise de ce qui se passe sur le marché de
l’emploi : maîtrise de la hausse des salaires,
efforts importants en matière de formation professionnelle.
Mais en plus de cela, il faut mettre en place une politique
d’industrialisation assez lourde de sorte à réduire les
coûts de production des petites unités : secteur énergétiques,
secteur des bâtiments, secteur minier.
4.
Réapparition du syndrome hollandais grâce à la démocratie ?
Il
est cruciale de se demander quel sera le comportement des
dirigeants politiques durant cette phase d’exploitation.
On sait en effet que l’objectif de tout parti politique
c’est de conquérir le pouvoir et d’y rester. Il se pose
ainsi le problème de la compatibilité de l’objectif
d’une planification de long terme avec les objectifs de
court terme du parti au pouvoir. Ce dernier en effet,
cherchera, une fois au pouvoir de mener des actions de
nature à se faire réélire : politique sociale
hasardeuse, investissement de prestige et absence d’une
politique restrictive favorisant une croissance de long
terme. N’assisterons-nous pas alors à des politiques budgétaires
expansionnistes favorisées par l’assurance de disposer
des ressources nécessaires au financement des dépenses
d’éducation, de santé et autres signés dans le cadre
des accords avec les bailleurs ? En clair,
l’existence du Comité de gestion des recettes pétrolières
ne favorisera-t-elle pas une gestion calamiteuse des autres
recettes de l’Etat ? Nous répondrons de notre part
par l’affirmative. En outre, il faut signaler que les
recettes fiscales pétrolières sont en réalité très
volatiles, ce qui pose finalement un problème de gestion
budgétaire aiguë aux décideurs économiques. La crainte
à ce niveau serait alors que de déficits budgétaires
importants puissent exister et que ces déficits soient
financés par endettement extérieur.
5.
Finalement quel impact sur le revenu réel ?
La
recherche effrénée de la croissance économique ne doit
pas nous faire oublier les années difficiles de
l’ajustement structurel. Car si l’objectif de croissance
élevée est fondé, l’on doit avoir à la tête qu’une
bonne croissance est une croissance « qui génère le
plein-emploi et la sécurité des moyens de subsistance,
encourage la liberté et le contrôle de l’individu sur sa
destinée, distribue les avantages équitablement et
favorise la cohésion et la coopération sociale et préserve
l’avenir du développement humain ».
Le projet pétrolier est certes une occasion unique pour
remettre le pays sur la voie du développement économique.
Mais cela correspondra-t-il à une bonne croissance économique ?
Ne sera-t-elle pas plutôt une croissance appauvrissant ?
Dans les paragraphes qui suivent nous tenterons d’analyser
l’impact que ce projet aura sur l’économie et surtout
sur le bien-être des populations.
Comme
nous l’avions souligné plus haut, pour l’instant,
l’effet que les populations urbaines ressentent, c’est
la reprise de l’emploi et l’inflation. Abordons la
question sous l’angle de l’influence de l’inflation
sur le niveau de vie des ménages.
Nous
ne nous attarderons pas outre mesure sur les conséquences
classiques courantes de l’inflation, sujets que la littérature
économique a traité de manière approfondie. Signalons
seulement au passage qu’une inflation forte :
-
réduit le contenu informationnel des prix, ce qui
les empêchent de jouer leurs rôles dans l’allocation des
ressources ;
-
a un impact psychologique négatif sur la population ;
-
a un effet négatif sur l’investissement.
Il
est indéniable que le projet pétrolier aura un impact
positif sur le revenu nominal des populations urbaines et
rurales. Mais l’augmentation des prix viendra atténuer
cet effet. Et la question essentielle à ce niveau est de
savoir quel effet l’emportera.
v
Au
niveau des populations urbaines :
L’effet
a ce niveau est indéniable : l’impact du projet pétrolier
est favorable sur l’emploi et sur les salaires. Au niveau
de l’emploi, on pourrait enregistrer une baisse importante
du chômage due à la hausse de la demande des sociétés pétrolières
mais aussi des autres sociétés annexes qui s’installent.
En ce qui concerne les sociétés pétrolières uniquement,
il est prévu que le projet crée environ 4000 emplois
directs. Les restructurations intervenues dans les secteurs
bancaires et des télécommunications et la croissance qui
s’en est suivie sont autant d’opportunité qui se sont
crées pour les jeunes tchadiens qui ont une certaine
formation professionnelle. A l’exemple de l’ensemble du
secteur moderne tchadien, le graphique suivant donne l’évolution
de l’emploi au sein de 5 entreprises suivies par le
service de la Comptabilité Nationale du Tchad. Le graphique
d’après donne, quant à lui, le niveau moyen des salaires
au sein de ces entreprises.
Graphique 4 :
Effectif moyen employé dans 4 entreprises modernes suivies
par le service de la Comptabilité Nationale (source :
INSEED)
Graphique 5 :
Evolution du salaire moyen mensuel dans 5 entreprises
modernes de la ville de N’djamena.
Si la reprise de l’emploi est nettement visible sur le
graphique 1, par contre le niveau moyen des salaires ne reflète
pas une amélioration des revenus. Si l’on y ajoute
l’effet de l’inflation on pourrait arriver à la
conclusion que sur la période il y a une baisse du pouvoir
d’achat des ménages concernés.
En
ce qui concerne le secteur public, l’on n’a pas assisté
à une augmentation des salaires depuis les ajustements
effectués au lendemain de la dévaluation du franc CFA.
L’évolution des salaires dans ce secteur ne peut ne peut
être continu comme celui du secteur privé où les salaires
sont, au moins théoriquement, négociés au moment de la
signature des contrats. Il faut noter déjà que le niveau
des salaires à la fonction publique tchadienne est plus
faible. Et si l’on suppose en plus que ces salaires ne
peuvent évoluer que par sauts successifs dont l’amplitude
ne peut être indexé au coût de la vie, l’on se rends
compte combien la croissance engendrera une inégalité
sociale importante entre salariés.
Quelles conséquences pour le service public ?
On
peut se rendre compte que cette situation ne pourra que
favoriser la corruption et le clientélisme et créer de la
démotivation. Comme on peut le constater dans certains pays
tels la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le salaire bas,
source de demotivation, devant le coût de la vie, en perpétuelle
hausse, engendre une paupérisation qui n’est supportable,
pour les fonctionnaires, que grâce aux pots de vin.
v
Au
niveau des populations rurales
Sans
investissement important on ne peut assister à une amélioration
de la production des cultures vivrières habituelles. Tout
au plus on pourrait assister à une spécialisation dans
certaines cultures nouvelles telles les salades afin de répondre
aux besoins nouveaux. En effet, pour qu’il y ait hausse de
la production dans un contexte où les techniques agricoles
sont rudimentaires et où la production dépends des aléas
climatiques, il faudra prévoir des investissements
importants, ces investissements devant être axés entre
autres sur les techniques d’amélioration des rendements
et la lutte contre l’exode rural. En effet, le développement
de l’éducation, l’attrait pécuniaire des villes accélérerons
la baisse de la population active agricole et mettront en péril
le développement de ce secteur. Pour l’agriculture
d’exportation, le schéma auquel on doit s’attendre est
l’abandon progressif de la culture du coton surtout que
les cours de cette matière première ne cessent de chuter.
Il est possible que la réorientation se fasse au profit des
cultures vivrières destinées pour la commercialisation
dans les centres urbains (salade, oignons, tomates, etc.).
En
outre, en ce qui concerne l’élevage, effectivement dans
ce secteur, on peut s’attendre à une intensification de
l’élevage de poulets de chair, porcs, etc. qui répondent
aux besoins nouveaux. Il est cependant illusoire de penser
que les moyens de production pourront permettre de réaliser
des gains substantiels à moins que les ONG de développement
intensifient leurs actions dans le sens de la distribution
de crédits et l’assistance technique. Sans cela, on ne
peut assister à une accumulation de capital suffisant à même
de financer les activités. Il faut noter également que le
secteur élevage est très peu organisés. On constate tout
au moins quelques opérateurs, qui, le plus souvent sont
dans le cercle du pouvoir et qui s’accaparent de tous les
bénéfices en imposant des prix qui sont très peu corrélés
aux coûts de production. Il est connu des noctambules des
quartiers Diguel, ; Dembé et Chagoua que
l’exportation du bétails sur pieds se fait la nuit sur le
ponts Charles de Gaulle, au mépris des législations en la
matière.
Examinons
maintenant l’évolution des dépenses.
Il
est impossible que l’inflation puisse s’arrêter au
niveau des centres urbains. L’on doit en effet
s’attendre à ce qu’elle se propage des pôles vers la périphérie.
En effet, le renchérissement des biens importés ne peut
s’arrêter aux milieux urbains. En outre, en ce qui
concerne les produits locaux, on ne peut éviter que la
hausse des salaires dans les centres urbains se répercute
au niveau des prix des biens produits. Certes, il est vrai
que le développement des infrastructures routières atténuera
les coûts de transports de ces biens. Mais dans le même
temps, il permettront l’ouverture sur d’autres biens de
consommation. Du coté des services publics, le programme de
développement arrêté de concert avec la Banque Mondiale
est que les ressources devront servir, dans une grande part
aux secteurs tels la santé, l’éducation, l’agriculture
et les infrastructures. L’Etat fera ainsi en sorte que les
services publics soient disponibles pour ces populations.
Mais peut-on envisager la gratuité de ces services ?
Il ne peut en être évidement le cas. On peut donc
s’attendre à ce que les besoins des populations rurales
s’accroissent alors même que leurs ressources ne pourront
leur permettre de s’en offrir. La question qu’il importe
de se poser est donc de savoir quel sera l’impact sur leur
perception de bien-être ? C’est pourquoi la
politique consistant simplement à réduire la pauvreté
d’existence par l’offre de services publics ne peut être
considérée comme une politique efficace de réduction de
la pauvreté. La réduction de la pauvreté implique, comme
l’ont souligné Geoffrey J & Al.,
que les pauvres puissent participer à la croissance et non
simplement bénéficier des fruits de cette croissance. En
plus, l’imprévisibilité des cours du pétrole ne peut
assurer une stabilité des recettes budgétaires. Ce qui se
traduira alors par une instabilité de la qualité (prix,
disponibilité, etc.) des services offerts à moins de
recourir au fonds pétrolier ou à l’endettement, ce qui
n’est pas à exclure.
CONCLUSION
On a semble-t-il tout dit sur le très médiatisé
projet pétrolier tchadien. On a tout dit mais on n’a pas
dit l’essentiel. En effet, si le débat sur les conséquences
écologiques sont en train de s’estomper, si celui
concernant le partage « inéquitable » des
revenus pétroliers entre le consortium, le Cameroun et le
Tchad tient encore en haleine les Tchadiens, manifestant
subitement un nationalisme hystérique, si par ailleurs
l’on spécule sur le comportement qu’adopteront les
dirigeants politiques, l’on s’est très peu interrogé
sur les politiques macroéconomiques envisagées, leurs
efficacités et les conséquences de ce vaste projet sur le
niveau de bien-être de la population.
L’un des phénomènes qui marquent
aujourd’hui durablement la zone pétrolière et la
capitale est la croissance continue des prix du panier de la
ménagère depuis quelques années déjà. De 1994 à 2001,
les prix ont augmenté de plus de 57% entre les deux dates
dans la capitale (voir tableau ci-dessous). Et seulement
entre 2000 et 2001, on a enregistré une croissance de
23,4%. Ces taux sont au dessus de la moyenne de la zone
CEMAC.
Evolution de l’indice officiel des prix à la
consommation de 1994 à 2001 (base 100 en 1994)
|
Année
|
1994
|
1995
|
1996
|
1997
|
1998
|
1999
|
2000
|
2001
|
|
Indice
des prix
|
100
|
109,01
|
121,95
|
129,15
|
134,83
|
123,34
|
127,67
|
157,50
|
Dans la zone pétrolière, la forte
croissance du coût de la vie n’est malheureusement pas
appréhendée par les statistiques officielles, mais d’après
les témoignages qui nous parviennent de la zone, on doit
s’attendre à une hausse plus importante depuis deux ans
au moins. Durant la même période cependant, le niveau des
revenus des salariés n’a pas augmenté dans la même
proportion. Que dire des ménages ruraux, soumis aux
desiderata climatiques, au cours des marchés du coton en
chute depuis plusieurs années et incapable d’accroître
leurs productions. Quelles conséquences aura l’exode
rural sur le niveau de la production agricole et les prix
des produits agricoles ? Quel sera le comportement des
dirigeants politiques devant la grogne sociale qui ne
manquera pas de se manifester face à la détérioration
continue du pouvoir d’achat ?
En ce qui concerne le premier point, on peut
remarquer que la hausse des prix des produits agricoles est
artificiellement créée par les commerçants mais aussi par
la hausse de la demande. Et cela ne profite pas aux
producteurs, peu organisés et qui sont plus ou moins déconnectés
des marchés sur lesquels les commerçants échangent avec
les consommateurs finaux. Même si croissance des prix au
niveau des marchés ruraux il y a, on ne peut imaginer
qu’elles puissent compenser la perte en pouvoir d’achat
due à l’accroissement des charges dont fait face les ménages
ruraux (coûts de production, prix des biens industriels, coûts
de la santé, etc.).
L’attrait de plus en plus croissant
qu’exerce les villes sur les jeunes ruraux créera
certainement un déficit en production agricole et
renforcera la croissance des prix agricoles. On assistera
alors à une forte dépendance vis à vis de l’extérieur
et gare alors à l’inflation importée ! Cette
inflation importée sera d’autant plus forte que le
pouvoir en place ne favorisera pas la concurrence dans le
secteur des entreprises d’import-export. En effet, si une
poignée de personnes détient le monopole de
l’importation de certains biens, elles pourront fixer, de
manière discrétionnaire, les prix dans un contexte de libéralisation
des prix.
Quel sera alors le comportement des dirigeants
politiques tchadiens ? On sait que le but de tout parti
politique est de conquérir le pouvoir et d’y rester. On
comprendra donc que les objectifs des dirigeants politiques
soient de conserver l’électorat et de dorer leurs images
politiques. Dans le contexte particulier du Tchad on ne sera
pas surpris de constater que le pouvoir cherchera à
satisfaire la grogne sociale en augmentant les salaires à
chaque revendication, à se lancer dans les politiques budgétaires
expansionnistes dans le seul but de faire un bon mandat,
sans souci du lendemain et sans assurance de la stabilité
des recettes publiques. Syndrome hollandais et démocratie,
tout un débat….. Au niveau du secteur privé, la
faiblesse de l’offre de travail qualifiée face à une
demande croissante créera d’elle-même une augmentation
des salaires. Et un spirale inflationniste se mettra alors
en place…
A quoi peut-on alors s’attendre au bout de
quelques années ? Il n’est pas illusoire de penser
qu’on aurait atteint la situation du Gabon dont le
contraste est saisissant entre le milieu urbain, Libreville
notamment, dont le revenu par tête est l’un des plus élevé
d’Afrique et la zone rurale demeurée extrêmement pauvre.
A qui profitera la croissance économique ? La Banque
Mondiale table sur les conditions d’une croissance à long
terme en insistant sur l’investissement en éducation,
santé et infrastructures. D’ici là, il faut que la
population ressente une amélioration de son bien-être pour
assurer une stabilité politique. Ces mesures envisagées de
concert avec le gouvernement sont donc insuffisantes. Ce
qu’il faut, c’est de chercher absolument à ce que les
pauvres participent à la croissance et non pas leur faire bénéficier
bonnement les fruits par une simple politique sociale de
redistribution. Ainsi, l’Etat devra absolument mettre en
place une politique permettant d’accroître la production
nationale (agricole comme industrielle) et endiguer
l’accroissement des importations. Il devra également,
sans tarder, favoriser la formation professionnelle de sorte
à ce que l’ajustement de l’offre à la demande sur le
marché de l’emploi ne se fasse pas par les prix et un
recours à la main-d’œuvre étrangère. Cette politique
devra permettre aussi de se mettre à l’abri de la menace
que constituent l’intégration économique et la
mondialisation pour l’économie nationale fragile et très
peu compétitif à ce stade. L’attrait de l’économie
devra se faire aussi par un effort d’industrialisation
lourde (mine, énergie, bâtiment) favorisant
l’installation d’industries plus légères. Par
ailleurs, une politique des dépenses publiques responsable
devra prévaloir durant toute la période d’exploitation,
de sorte à ce qu’un recours à un endettement important
pour financer les déficits publics (ce risque est très
important puisque les recettes pétrolières sont indexées
sur les cours du pétrole qui sont de nature très volatile)
ne réduise à néant l’objectif consistant à épargner
les revenus du pétrole pour les générations futures.
Moi, j’en veux pour preuve ce vieux proverbe
Peul: « il faut creuser les puits
aujourd’hui pour étancher les soifs de demain » !!
Problèmes économiques n°2.510-511
(p.69)
Finances &Développement,
Décembre 2001, p49
|
|
Les
autres articles de la rubrique Regard sur l'Économie |
CEMAC: le bloc
économique régional en difficulté pour atteindre l'idéal du marché
unique
Par
L
Rapatriement
des fonds destinés à la génération future! Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
Tchad,
quelle vision face à la mondialisation ? Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
La
filière coton en crise
Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
STEE,
patrimoine bradé Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
Budget
2005 : Grandes orientations et perspectives
Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
Économie: entre défis et enjeux
Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
La
conjoncture économique actuelle face au conflit du Darfour. Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
Chômage :
y a-t-il une réelle politique d’emploi au Tchad ?
Par
Lona
Ouaidou,Ramadan
Déficit
Administratif : obstacle à la gestion des ressources pétrolières ?
Par
Lona
Ouaidou
R.
Projet
pétrolier, inflation et pauvreté au Tchad Par
BIAKA
TEDANG Djoret
|
|
Aller
au Salon d'Entreprises     |
|