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  Focus-Akhbar

Focus-Akhbar:
« Le mercredi aux longs couteaux »

Par
Bétoubam Mbaïnaye

Article paru le 15 juin  2004 - Journal Ialtchad Presse


« Le mercredi aux longs couteaux »
Pourquoi le principe de révision de la Constitution a-t-il été approuvé
 par le parlement tchadien ? Que va-t-il se passer après tout?

     Il faisait l'objet de tous les calculs, de toutes les craintes et de beaucoup de récriminations. Il mobilisait tous les courants socio-politiques, suscitait des ambitions et provoquait de vives  tensions. Le projet de loi portant révision de la constitution du Tchad, à l'initiative du dernier congrès du Mouvement patriotique du salut (MPS), parti du président Idriss Déby, était et continue d'être aux cœurs d'une sérieuse crise politique. Qui, inexorablement, laisserait de traces profondes dans le Landerneau politique tchadien.

Finalement, le mercredi 26 mai, et en l'absence de l'opposition parlementaire qui avait claqué la porte de la séance consacrée à l'examen du principe de révision de la Constitution, le projet de loi a été adopté par un vote à main levée à 123 voix pour, zéro voix contre et une abstention.  En attendant le referendum à l'occasion de laquelle le peuple tchadien devra trancher, l'on s'interroge : que va-t-il se passer si le " Oui " l'emporte au referendum, dont la date reste à fixer ? Que perdra la majorité présidentielle si les anti-révisionnistes ratissent large à la consultation ? En tout état de cause, la crise liée à cette révision de la Constitution qui jusque-là restait latente, se cristallise, ouvrant la voie à ce que Ibni Oumar Mahamat Saleh, président du Parti pour les libertés et la démocratie (Pld) appelle " la supercherie qui mènera inexorablement à la guerre civile. "

Déjà, dans la matinée de ce " mercredi aux longs couteaux ", pour reprendre les termes d'un observateur indépendant, N'Djaména la capitale, mais aussi les principales villes du pays, en particulier, Abéché, Sarh, Moundou et Bongor semblaient perdre leur fébrilité habituelle. Selon les responsables religieux de ces différentes villes que nous avons joint au téléphone, 60 à 80 % des populations de ces localités ont observé le mot d'ordre de " ville morte " à l'appel conjoint du collectif de 9 associations de défense des droits de l'homme et de 29 partis de l'opposition, réunis au sein d'une plate-forme dénommée Comité des partis politiques pour la défense de la Constitution du 31 mars 1996 (CPDC).

A N'Djaména notamment, l'ambiance ce 26 mai a été on ne peut plus délétère. Tout autour du Palais du 15 Janvier, siège provisoire du parlement, les éléments de la police anti-émeute, de la brigade anti-criminalité, de la brigade routière et de la police urbaine ont été mis en branle. A part les véhicules des députés, des membres du gouvernement et de quelques diplomates accrédités au Tchad, la circulation a été complètement paralysée. L'accès à l'esplanade du Palais a été, sinon minutieusement filtré, du moins purement interdit au public convié, la veille par l'opposition, à venir massivement empêcher " le coup d'Etat constitution " que préparait le MPS et ses "députés aux ordres ".

Pendant que les tractations entre policiers et le public allaient crescendo à l'entrée du Parlement, M. Nassour Guelengdouksia Ouaïdou, président de l'Assemblée nationale (PAN), apparemment sur les nerfs, ordonne à 10H25mn l'ouverture de la séance et demande au premier secrétaire de séance de procéder à l'appel nominal des parlementaires. Sur les 155 élus du peuples, 6 ont répondu absent. En outres, l'on remarque l'absence de Yorongar Ngarledjy et Mbaïnaye Le Békoutou du groupe parlementaire fédéraliste, de Pahimi Padaké Albert  et Abdoulaye Lamana  du groupe parlementaire démocratique.

Le quorum de 103 étant atteint, les travaux devaient toutefois démarrer. Alors, une voix s'élève du milieu du groupe parlementaire MPS : " Monsieur le président, avant que les travaux ne commencent, je voudrais savoir pourquoi le parlement est aujourd'hui en Etat de siège, ce qui ne s'est jamais passé dans l'histoire politique du Tchad ? " La réponse du président de l'Assemblée (PAN) ne s'est pas fait attendre : " Des gens ont proféré des menaces de mort contre moi et contre certains députés ici présents. Aussi, conformément aux dispositions de l'article 82 du règlement intérieur de l'Assemblée, j'ai l'obligeance en ma qualité du président de l'institution d'assurer la police de l'assemblée et d'assurer la sécurité des parlementaires à l'intérieur de l'Hémicycle. " Un cohue diffuse monte de la salle en réaction à la mise au point du PAN. Dans la foulée, il introduit l'ordre du jour.  M. Ouchar Tourgoudi, président de la Commission politique générale, institutions, lois, affaires administratives et judiciaires, maître d'œuvre du projet de loi sur le plateau, prend la parole, se félicite du travail abattu par son équipe, puis passe la parole à M. Djiddi Bichar Hassane, pour l'exposé du rapport de la Commission.

Au menu dudit rapport, on apprend que la République du Tchad, proclamée le 28 novembre 1958, s'est dotée de sa première Constitution le 31 mars 1959. Outre cette première, il a été dénombré 4 autre Constitutions, 3 Chartes nationales et un Acte fondamental. La Commission rappelle surtout que la Constitution dont la révision est à l'ordre du jour  tirait ses grandes lignes de la conférence nationale souveraine qui, en 1993, a réuni près de 1000 Tchadiens issus de toutes les couches sociales. Les 239 articles de ladite constitution ont été concoctés par une batterie de constitutionnalistes tchadiens et français. Enfin, elle a été adoptée le 31 mars 1996 par referendum, avec un pourcentage quasi-soviétique de 61,46 %, alors que l'opposition dans sa majorité avait fermement battu campagne contre. Mais alors, que s'est-il passé pour qu'en moins de 10 ans le parti au pouvoir trouve obsolète la constitution qu'il a pourtant taillée à sa mesure ?

Pour le bureau politique nationale du MPS, dont les principaux ténors sont Moussa Faki, chef du gouvernement, Mahamat Hissène, Moussa Khadam, Idriss N'Délé Moussa et Assaïd Gamar Sileck, tous députés, " l'expérience a montré que certaines dispositions de la Constitution en vigueur sont en rupture totale avec les réalités actuelles du Tchad. " D'où la nécessité d'une révision ample, touchant aussi bien le fond que la forme. A l'audition du rapport présenté à la plénière, la Commission politique générale n'a pas caché son approbation de la thèse soutenue par le MPS en faveur de la modification de la Constitution. " Même les constitution qui ont inspiré le monde démocratique ont subi des modifications et ne sont pas exemptes de révision, conclut la Commission (…) Aussi, la commission approuve-t-elle [le projet de révision] à la majorité de ses membres et recommande à la plénière son adoption. "

Littéralement satisfait, Nassour Guelengdouksia Ouaïdou, maître de la séance, reprend la parole et la donne derechef à M. Yokabdjim Mandigui, ministre Secrétaire général du gouvernement Chargé des Relations avec le Parlement. Au même moment, une main se lève dans l'escarcelle des députés de l'opposition. C'est le député Abdelkader Kamougué qui demande la parole. Au nom de toute l'opposition parlementaire, il introduit sur fond d'un vice de procédure une motion sur le principe de report de l'examen du projet de loi à l'ordre du jour. Qui, selon lui, n'a jamais été porté à la connaissance de l'opposition. Très rapidement, le président de l'Assemblée le tourne casaque : " Kamougué, a-t-il déclaré en substance, votre longue absence au parlement vous a vraiment privé de beaucoup de bonnes expériences (…) Voilà, votre motion, conformément à l'article 104 de notre loi organique, est fausse ; complètement fausse ! " Un bruit de désapprobation monte dans la rangée de l'opposition ; dans le camp des députés MPS, on s'éclate de rire. Le président de l'Assemblée qui ne s'arrêtait pas jusqu'alors de rabrouer le député Kamougué, écorche sur sa lancée le député Saleh Kebzabo, au motif que celui ne voulait pas partager des informations avec ses collègues de l'opposition, passant tout son temps à informer la presse des confidences de l'Assemblée. Aussitôt, l'interpellé réagit : " Monsieur le président, je suis interpellé à travers vos déclarations. Mais laissez-moi vous faire comprendre qu'ici, nous ne sommes pas dans un club de copains ; vous n'avez donc pas à me tutoyer ou à m'apostropher… " Il n'a pas eu le temps de terminer ses propos ; le PAN le reprend, très vigoureux cette fois : " Kebzabo, nous avons l'habitude de nous tutoyer… En tout cas, je t'ai interpellé ; je t'accuse…D'ailleurs, je ne discute pas avec toi, je ne veux pas t'écouter, tu n'as pas la parole ! " Le micro auquel parlait Kebzabo est coupé. Tout le camp de l'opposition se met débout. Chacun se met à parler, à crier presque. C'est à croire que l'hémicycle allait se transformé en un ring géant ! Comme par enchantement, Nassour Guelengdouksia ne lâche pas prise : " Vous pouvez sortir et aller raconter tout ce que vous voulez, à qui vous voulez comme vous en avez l'habitude. Je vous connais, vous n'êtes pas à votre premier coup, perturbateurs !… Du reste, passons au vote de la question préalable posée par le député Kamougué !"

Blessée dans son orgueil, mais consciente de l'enjeu de la question à l'ordre du jour, l'opposition parlementaire se ressaisit, permettant le vote de la question préalable de Kamougué, rejetée à la majorité de 118 voix contre, zéro voix pour et 6 abstentions, l'opposition ayant refusé de voté.

Le ministre Chargé des Relations avec le Parlement est alors convié à se prononcer sur le rapport présenté par la Commission politique générale, institutions, lois, affaires administratives et judiciaires. En une dizaine de minutes, Yokabdjim Mandigui a exprimé aux parlementaires  le satisfecit du gouvernement.

Immédiatement après le ministre, une main se lève à nouveau dans le camp de l'opposition.  C'est encore le député Saleh Kebzabo qui revient à la charge. " Monsieur le président, commence-t-il, je suis bien désolé de ce qui vient de ce passer. Mais pour une question d'une grande portée politique pour l'avenir de notre pays comme celle qui se pose aujourd'hui, il faudrait bien que chacun se ressaisisse et fasse preuve de pondération, de responsabilité devant… " Une fois encore, il n'a pas eu le temps de finir ses propos ; une fois encore le président de l'Assemblée le prend de court : " Je n'ai de leçon à prendre de personne, Kebzabo ! Depuis 2 ans, vous n'êtes jamais venus à l'Assemblée, et c'est aujourd'hui seulement que vous venez perturber les gens ? J'ai dit, vous n'avez plus la parole ; arrachez-moi le micro à ce perturbateur ! "

A nouveau, toute l'opposition est débout. Comme une bûchette craquée dans une poudrière, les propos du président de l'Assemblée attisent l'oriflamme de la haine, de la cassure ! Dans une ambiance de chaos total, une voix féminine lâche : " Pour qui nous prend-t-il, ce chef de bande de députés décrétés et enchaînés ? N'as-tu pas honte, Ouaïdou ? N'as-tu pas honte de te comporte aujourd'hui comme un névrotique? " Acculés dans leur dernier retranchement, les députés de l'opposition vide la salle, sous l'applaudissement du groupe parlementaire MPS. Et la suite des événements s'est déroulée comme une joyeuse kermesse pour les députés de la majorité.

   Ainsi, le principe de la révision de la Constitution est acquis, haut les mains, par le pouvoir MPS. Entre-temps, les ministres et les principaux dignitaires du régime s'ébranlent déjà en campagne dans les perspectives du referendum. Mais théoriquement, la partie qui se joue au Tchad est loin d'être jouée d'avance. 
Car il s'agit d'une bataille, dont les protagonistes - parti au pouvoir, opposition démocratique, société civile, mouvements politico-militaires - avancent pour l'instant à visage masqué. On ignore tout ou presque de leur ambition, de leur stratégie et des forces dont ils disposent à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Une chose, cependant, est sûre :le risque de conflit interne lié à cette révision de la Constitution, issue de la conférence nationale souveraine, est réel. Alors que faire ?


Par Bétoubam Mbaïnaye
Ialtchad Presse


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