«...La
culture c’est l’âme d’un peuple. C’est la matrice
du développement. On connaît un peuple qu’à travers
sa culture. Tous les étudiants qui sont partis étudier
à l'étranger l'on constaté...»
Abakar Adam
Abaye, dit « l’enfant noir » conteur de
son état avec des contes « Titimé-Titimé »savoureux, envoûtant qui font rêver et voyager était l’invité
du Festival interculturel du conte du Québec (Canada) qui a eu lieu du
26 septembre 2003 au 30 octobre de la même année. Notre
compatriote s’est produit aux Iles-de- la Madeleine, à
Trois-Pistoles,
à Montréal et à Sherbrooke. Il est l'invité du mois de Ialtchad Presse. Il
s'est ialtchadement ( chaleureusement) prêté à un entretien à bâton rompu, durant
lequel, nous avons abordé plusieurs questions. Notamment, celles
liées à sa carrière d'artiste, à la place et au rôle de l'artiste dans la
société tchadienne, à ses projets, aux difficultés
du métier etc. Bref, il est attachant, stupéfiant, captivant,
brillant et
rafraîchissant. Découvrez-le dans cette entrevue à coeur ouvert. Brahim
Wardougou.
Ialtchad
Presse :
Pour
commencer, parlez-nous un peu de vous et comment vous avez
entrepris ce que vous faites?
Abakar
Adam Abaye:
Je
suis simplement Abakar Adam Abaye, on m’appelle ‘l’enfant
noir’, c’est mon nom d’artiste. J’ai commencé tout petit
les contes, les légendes parce que ma mère est sage femme et
celle-ci dans la tradition raconte des histoires pour aider la
femme qui accouche à apaiser sa douleur.
Plus
tard, lorsque l’enfant commence à parler, on le fait venir
devant la sage femme de nouveau. Durant l’enfance, elle lui
raconte alors la première histoire de sa vie. Puis, à l’âge
de sept ans, on le fait revenir encore devant la sage femme qui
lui répète encore cette même histoire. Ce qui fait que, le récit
reste dans sa mémoire. C’est donc de cette façon que l’on
m’a raconté des contes, cela est demeuré dans ma mémoire,
j’ai grandi avec et maintenant je raconte des histoires
traditionnelles, des histoires léguées par les grands-parents.
De plus, je crée moi-même des histoires et je les raconte. A
part cela, je fais du théâtre, de la mise en scène à
d’autres troupes ou à ma troupe. Et puis voilà, je mélange un
peu le tout. Je suis artiste polyvalent, je me promène.
Ialtchad
Presse :
Peut-on
savoir le thème central de vos œuvres?
Abakar
Adam Abaye :
Il
y a toutes sortes d’œuvre, il n’y a pas de thème sauf si par
exemple je me produis dans une bibliothèque, dans un centre
culturel ou dans un festival de conte donné. Si le public réclame
que l’on aborde des contes sur des thèmes précis comme surla sorcellerie, des thèmes pour donner des directives à un
enfant, des thèmes de contes philosophiques pour les adultes; en
fait, ce sont les gens qui nous demandent et on en a de tous les
goûts. On peut comparer cela à une bibliothèque où on trouve
toutes sortes de livres sur la science, sur la philosophie, sur la
littérature etc. Un conteur est un peu comme cela, c’est une
bibliothèque qui se promène et qui a plusieurs histoires dans
ses tiroirs, et celles qu’on réclame, il les fait sortir.
Ialtchad
Presse : Vous
représentez le Tchad au Festival de Contes 2003 au Québec (Canada).
Qu’est ce qui a motivé le choix porté sur vous?
Abakar
Adam Abaye :En
France, j’ai participé à une journée professionnelle des conteurs
organisée par le « Festival Parole Divers » à Dino en décembre
passé; là, il y avait environ 300 programmateurs qui ont vu dix-sept
conteurs se produire. Chaque conteur disposait de 15 minutes pour
s’exprimer, ce qui fut mon cas. Ainsi, des programmateurs du Québec,
précisément de la 2 ème édition du Festival de Contes en îles des
îles de la Madeleine, de Sherbrooke, de Montréal, m’ont remarqué et
ont trouvé que mon travail était intéressant et que cela valait le
coup de venir participer ici à leur Festival de Contes. Et, me voilà
ici au Québec.
Ialtchad
Presse :
Quels
étaient les moments forts de cette semaine de contes?
Abakar
Adam Abaye :
Je
peux dire que tous les moments ont été forts. Ce sont des
moments où on raconte et on rencontre. Après le spectacle, on
rencontre le public pour discuter, parler de ce que l’on fait
etc. Lorsque tu arrives à le toucher (le public), c’est là, le
moment fort, car on vient raconter pour provoquer un peu la
discussion. Bref, si les gens sont touchés, ils viennent
directement vers vous. Un festival est en soi un moment fort.
Ialtchad
Presse : Vous
est-il arrivé de travailler en collaboration avec d’autres conteurs
ou conteuses, si oui, comment cela s’est-ilproduit?
Abakar
Adam Abaye :
Oui,
j’ai eu à me produire avec beaucoup d’autres conteurs et conteuses.
Par exemple lorsqu’on vient dans un festival établi, comme celui-ci (
Festival interculturel du conte du Québec) le programme est établi
d’avance. Donc, c'est dans ce cadre que les conteurs se retrouvent 10
à 15 minutes avant le spectacle pour mieux coordonner et lier leurs
contes afin que chaque histoire soit rattacher à une autre. Cela, pour
éviter que les histoires ne s’éparpillent comme des grains de mil
sur le sol. Ainsi, on harmonise nos histoires afin de ne pas faire une
« soirée compétitive » pour le plaisir du public.
Ialtchad
Presse :Quels
conseils donneriez-vous aux ialtchad qui voudraient suivre votre
exemple?
Abakar
Adam Abaye :
C’est
simplement d’aimer ce que l’on fait, car pour être artiste, il faut
aimer ce que l’on fait d’abord, cela tout le monde le sait. C’est
le cas pour n’importe quel autre métier. Mais pour l’art, c’est
tout autre chose. Il faut vraiment aimer être artiste, supporter toutes
les difficultés du métier etc. Le reste, c’est le travail. Et,
lorsque le travail est bien rodé, je pense que l’on peut voyager
n’importe où.
Ialtchad Presse :
Pouvez-vous
nous parler de vos activités actuelles et de vos projets à venir?
Abakar
Adam Abaye : Actuellement,
je suis en tournée pour six mois en Suisse, en France et au Canada.
Lorsque je terminerai cette tournée, j’irai au Tchad en janvier 2004
pour faire la première « Nuit de la Parole ». Vous vous
rendez compte, ça sera la première nuit que j’organiserai avec un
conteur burkinabé et un conteur nigérien. Comme autre projet, j’ai
en tête d’organiser un Festival de Contes dénommé « Titimé-Titimé ».
Ce sera un festival international de contes qui aura lieu en octobre
2004. Beaucoup de conteurs de divers pays seront invités: desfrançais, des suisses, des canadiens, des camerounais, des
maliens, des nigériens. C’est une grande édition et une première.
Tous ces gens vont se retrouver au Tchad pour raconter des contes du
pays et d’ailleurs pour le public tchadien afin qu’il comprenne que
le conte est non-seulement quelque chose qui nous parle mais aussi
quelque chose d’utile qui fait passer des messages.
Ialtchad
Presse : Quelle
est la place des conteurs et conteuses au Tchad?
Abakar
Adam Abaye : Je
pense que c’est comme toute autre activité qui a sa place. Prenons
l’exemple de la ville de N’djamena et un enfant de 12 à 15 ans.
Demandons-lui de nous raconter une histoire. Il vous répondra qu’il
ne sait pas, qu’il a oublié. Heureusement qu’il y a des individus
comme nous qui acceptons de raconter des histoires toute notre vie et
qui permettentà des enfants de
connaître l’histoire de leurs ancêtres; comment ces derniers ont vécu?
Comment il ont existé?. Il faut savoir que dans le conte lorsque l’on
écoute les histoires, on voit qu’elles nous représentent
directement. D’où on vient? Où l’on va? Qu’est ce que l’on
doit faire pour être utile aux autres hommes? C’était le conteur qui
devait enseigner tout cela à l’enfant pour lui pointer une direction,
lui donner des repères. Et, cela est aussi valable pour les adultes.
Donc, le conte est quelque chose qui regarde tout le monde. Le conteur
est un maître de la Parole.
Ialtchad
Presse :
Quelles
sont vos impressions par rapport aux Québécois et aux Canadiens?
Abakar
Adam Abaye :
Je
trouve que les gens sont sympathiques. Que ce soit aux îles de la
Madeleine, à Montréal, à Trois-Pistole, ils vous écoutent,
veulent discuter avec vous, ils désirent vous connaître, connaître
l’Afrique. C’est bien, c’est encourageant. On note une nette
différence entre les gens d’ici et ceux de la France. Cette
France qui nous a colonisé, celle dont on continue à parler la
langue; en France c’est différent.
Ici les gens sont beaucoup plus dynamiques, plus accueillants,
plus chaleureux.
En
France les gens sont plus méfiants. Méfiance qui s'est transformé
en peur contre les Noirs, contre l’Arabe et c’est dommage!
Ialtchad
Presse :
Y
a-t-il des organisations ou des organismes qui vous soutiennent?
Abakar
Adam Abaye:
Non!
Je ne suis soutenue par aucun organisme ni organisation. J’écris
mes contes, je participe à différents festivals, je raconte mes
contes et terminé point. Par contre, il y a des contes qui
parlent des causes, tel l’utilité des arbres, la lutte contre
la désertification, les contes par leurs simplicités et leurs
messages touchent tout le monde.
Ialtchad
Presse : Avez-vous
besoin de soutien particulier?
Abakar
Adam Abaye: Soutien..(
rire ).. soutien tout le monde en a besoin. Écoutez, le fleuve ne
dira jamais non si on lui rajoute de l’eau. Donc, J’ai besoin
de soutiens. Comme
je vous l’ai mentionné précédemment, je suis entrain
d’organiser un Festival de Contes en octobre 2004 au Tchad qui
aura lieu à N’djamena et dans la région N’gouri mon village
au Lac Tchad.
Donc
ce festival aura besoin de soutien. Où faudra t-il loger tous ces
participants?Comment
se fera le déplacement? Comment les nourrir? Comment faire les
affiches? Les publicités à la Télévision, à la radio, dans
les journaux. Tout cela nécessite beaucoup de moyens. S’il y a
des soutiens disponibles, ils sont les bienvenus. Je suis ouvert
à cela. J’attends. Aujourd’hui les gens ne comprennent pas
mais plus tard ce sera quelque chose pour tout le monde. On fait
de petites choses qui appartiendront à tout le monde dans le
futur parce que les contes sont populaires.
Ialtchad
Presse : Pourquoi
avez-vous choisi de résider au Burkina?
Abakar
Adam Abaye:
Je réside au Burkina depuis cinq ans mais souvent je pars au
Tchad. Je répète encore que je suis entrain de monter la
« première Nuit de la Parole » et je continue une
tournée qui va commencer à partir du mois de mars en Guadeloupe
et en France. Après, je retourne au Tchad préparer le Festival
qui va commencer en octobre 2004. Voilà pour ce qui est de mon
agenda. Je me suis installé au Burkina parce que c’est un peu la
capitale culturelle de l’Afrique. Il se passe beaucoup de chose
au niveau culturel. Il y a des festivals du cinéma, de théâtres,
de contes, de masques, de peintures, d’archers, d’artisanats
etc. Il y a tous les festivals au Burkina et c’est un paradis
pour un artiste de venir et de trouver un endroitoù la moitié de la population est artiste et ça travail
tout le temps. Si tu es artiste, tu rentre dans la danse et tu
travailles. Voilà l'une des raisons.Une autre raison, la plus importante, c’est parce que tu
rencontres beaucoup de gens et tu joues plusieurs fois. Quand on
joue plusieurs fois on grandit en âge mais on grandit aussi de façon
professionnelle. Onfait des rencontres et cela permet de voyager encore plus
longtemps. C’est pour toutes ces raisons que je réside au Burkina.
Ialtchad
Presse : Que
vous dit ialtchad?
Abakar
Adam Abaye:
( ...sourire...) Ialtchad c’est touchant, c’est personnel. Si
on dit ialtchad on parle du Tchad, c’est profond, c’est
symbolique, c’est fort, c’est quelque chose qui va nous
chercher au fort intérieur de nous-même. Tu passes dans la rue,
tu entends dire ialtchad, tu t’arrêteras pour savoir qui est-ce
qui est entrain de dire cela. C’est une partie de nous, c’est
l’ancêtre qui parle. C’est le souffle des ancêtres.
Ialtchad
Presse :Le
mot de la fin?
Abakar
Adam Abaye:
Je pense que quelque soit ce qu’on fait dans la vie, il y a
toujours quelqu’un qui dit quelque chose à propos de ce qu’on
fait. Donc, je dis à tous les ialtchad : « faites ce
que vous avez envie de faire dans la vie ». Vous avez envie
de faire de la musique faite-la, de la chorégraphie, de la littérature,
bref tout ce dont vous avez envie. La culture c’est l’âme
d’un peuple. C’est la matrice du développement. On connaît
un peuple qu’à travers sa culture. Tous les étudiants qui sont
partis étudier à l'étranger on constaté par exemple qu’on
organise certaines fêtes pour que chacun puisse montrer la danse
de son pays ou raconter une histoire de son pays, exhiber quelque
chose de culturel de son pays ou même apporter un repas de son
pays. Donc tout est basé sur la culture. Si on ne nous connaît
pas partout aujourd’hui, c’est parce que nos artistes n’ont
pas prit la parole. Donnons à ces derniers la parole, soutenons
les, parce que sans l’art on va toujours rester dans le noir,
dans un grand trou noir, un creux noir. Et, c’est l’artiste
qui fait que les gens savent parler de votre pays. Par exemple
lorsqu’on parle de la Côte d’ivoire, on identifie tout de
suite ce pays à Alpha Blondy, quand c’est le Sénégal c’est
Youssouf N’dour,le Mali c’est automatiquement Salif Keita, Oumou Sangaré.
Mais faudrait que ça soit aussi pour nous comme cela. Parce que
chez nous quand on est artiste, on prend une guitare et on chante,
on dit voilà, il est devenu ceci ou cela. C’est fini ce moment
là. C’est fini, nous nos oreilles ne veulent plus entendre
cela. Personnellementmes oreilles ne vont plus entendre ceci. Je fais tout ce
que j’ai envie de faire dans l’art. Je l’ai choisi. Je le
fais pour moi et pour mon pays. Et croyez-moi, je vais le faire jusqu'à
mon dernier souffle.