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Le
26 juillet 2007 à Dakar au Sénégal, le président français
Nicolas Sarkozy livrait à la jeunesse africaine un discours
fleuve dans lequel il accusait les Africains d’avoir vendu leurs
frères aux négriers européens. Ce discours, il le prononça dans
le temple de Cheick Anta Diop, à un jet de pierre de l’île de
Gorée (tout un symbole!) où se suicidèrent les millions
d’esclaves noirs qui refusèrent d’embarquer dans les négriers
français en partance pour l’Amérique. Voilà que trois mois
après, le 29 octobre 2007, survient au monde un évènement qui,
comme commandé par les forces de la Nature, rappelle exactement
ce qui s’était réellement passé pendant l’esclavage. Cet
évènement, c’est l’enlèvement de 103 enfants tchadiens, organisé
par l’Ong française dénommée l’arche de Zoé, sous le faux
prétexte humanitaire que ceux-ci étaient des orphelins.
Pourtant, même dans le cadre des activités de l’Onu en zone de
guerre, on n’a jamais vu une opération d’envergure impliquant la
trappe officieuse de plus de 100 enfants en plein jour.
Le président français a officiellement critiqué l’action de
l’arche de Zoé, la Secrétaire d’État aux affaires étrangères a
présenté la France sous un beau jour, le ministre de la justice
a évoqué l’aspect illégal de la procédure de l’Ong, mais aucun
membre du gouvernement français n’a pu, au nom la France,
demander les excuses officielles auprès du gouvernement
tchadien, et personne n’évoquera la question des réparations aux
familles tchadiennes. Ce qui a paru plutôt beaucoup plus simple
et évident aux yeux du président français, c’était d’appeler le
président tchadien, Idriss Déby, et de lui demander de libérer
les membres de l’arche de Zoé impliqués dans l’opération.
Pourtant, la réalité est plus grave qu’elle ne parait. Car, en
effet, il n’existe pas un autre terme plus parlant pour décrire
les activités de l’arche de Zoé en Afrique que celui de
l’«esclavage», entendu comme commerce des Noirs. Comment croire
en cet humanisme qui veut qu’en 2007 de l’ère chrétienne, des
négriers aéroportés soient encore à quitter la France pour aller
au Tchad arracher à leurs parents des centaines d’enfants âgés
de deux à cinq ans? Les Français peuvent-ils s’imaginer un seul
instant l’inverse, pour avoir une idée claire de ce que
ressentent les Africains face à ce crime? Les familles
françaises dormiraient-elles si les avions tchadiens
atterrissaient dans les campagnes de France et arrachaient les
petits enfants français pour les vendre aux familles tchadiennes
– Car, il faut le dire, l’arche de Zoé ne remet pas ces enfants
gratuitement aux familles françaises – ? On a l’impression
d’assister à de scènes de trappe dans la jungle, et on ne
résiste plus à la question de savoir si nous sommes encore
vraiment des hommes.
Nous avons désormais la preuve de ce que décrit l’historien
guadeloupéen Jean-Philippe Omotunde, lorsqu’il démontre que
c’est en créant les conditions de guerre civile en Afrique que
la France et ses alliés européens trouvèrent le moyen de remplir
leurs cargaisons d’esclaves noirs, et que ce furent les quatre
cents ans que dura le crime qui permirent à l’Europe de
construire sa fortune actuelle sur le dos de l’Afrique. Nous
assistons donc là aux derniers gémissements d’une pratique qui
n’a que trop duré et dont la France a de la peine à s’en
défaire. Car, tout comme les esclavagistes du 15ème
au 20ème siècle, l’arche de Zoé ne s’est pas souciée
de l’état d’esprit dans lequel se retrouveront ces enfants une
fois qu’ils auront pris conscience de leur vraie histoire. Et
comme elle ne doit certainement pas être à son premier coup,
l’arche de Zoé ne s’est pas souciée des pleurs des parents, des
lamentations des femmes qui les ont mis au monde, du mal
qu’elle cause à la démographie africaine, de l’illégalité qui
entoure sa pratique. Ce dont elle s’est souciée, c’est encore et
toujours cet orgueil qui vient de la race; c’est encore et
toujours cette appartenance à un grand pays : la France. Si
l’arche de Zoé avait vraiment aimé l’Afrique et ses enfants, si
son œuvre avait vraiment été humanitaire, elle n’aurait pas
contribué à valider la pauvreté et les dictatures qu’ont
toujours soutenues les gouvernements français en Afrique. Elle
n’aurait pas exploité le contexte de pauvreté dans lequel
vivaient ces enfants pour se faire de l’argent auprès des
familles françaises. Non, elle n’aurait pas fait de cette
pauvreté la raison d’être de ses propres pratiques
esclavagistes: elle aurait lutté pour l’instauration de
véritables démocraties en Afrique; elle aurait approché les
gouvernements de France et d’Europe, et leur aurait dit :
« L’Afrique n’est pas pauvre. Elle a plutôt été appauvrie. Et
nous sommes pour une grande part responsables de son malheur.
Ayons le courage de contribuer à changer son destin. »
L’arche de Zoé serait alors devenue, pour les Africains, l’arche
de Noé.
La France s’est donc empressée de sommer le président Idriss
Déby de libérer les neuf Français de cette opération épervier.
Le président français s’est rendu personnellement au Tchad pour
s’occuper de cette libération, se contentant de dire que les
conditions d’un procès impartial ne seront pas réunies au Tchad.
Or, ce n’est pas en France qu’elles le seront. La partialité de
la justice française sera à la mesure du service que l’arche de
Zoé, à travers cet enlèvement, lui aurait rendu. Examinons de
plus près à quoi aurait ressemblé ce service.
Les femmes françaises et les enfants adoptés:
On n’a jamais suffisamment critiqué l’action de ces Français(es)
qui, au lieu de lutter auprès de leurs gouvernements pour
changer le destin de l’Afrique francophone, se contentent des
solutions rafistolées en adoptant les enfants de ces pays
appauvris. Lorsque ces femmes et ces hommes, nombreux qu’ils
étaient dans cet aéroport parisien à attendre les 103 enfants
tchadiens, privilégient les plaisirs de la vie et la profession
au détriment de la maternité, ils ne rendent pas justice à
l’humanité, car par leurs actes, ils soutiennent la chasse aux
enfants dans les pays appauvris au nom de la satisfaction d’un
certain rêve; ils font mal aux femmes d’autres pays qui ont
connu les douleurs d’enfantement, au nom d’un certain droit à
l’adoption. Déjà, par leur attente organisée à l’aéroport
parisien, ils ont légitimé la complicité du gouvernement
français et on se demande si cette complicité n’est pas liée à
la nouvelle politique de l’immigration choisie.
L’Immigration choisie et l’esclavage post-moderne:
Si l’esclavage du 15ème au 20ème siècle
consistait à vider l’Afrique des hommes et des femmes adultes
pour des besoins pratique de main d’œuvre, il se trouve qu’une
telle pratique aujourd’hui est presque impossible en raison de
la mondialisation et de l’augmentation du niveau
d’intellectualité des peuples. Dans les démocraties
occidentales, on recourt depuis un certain temps à la politique
d’immigration qui consiste à attirer les intellectuels. Or, en
Amérique du nord par exemple, les études ont démontré qu’il
faudrait au moins deux cents ans à une population immigrante
pour se sédentariser au point d’adopter les mœurs locales. Du
coup, les candidats à l’immigration ayant des enfants sont les
plus sollicités et les mieux traités. Ils jouissent des
avantages sociaux énormes et les administrateurs ne manquent
d’affirmer que l’avenir de la nation repose non sur eux, mais
sur leurs enfants. La pratique de l’immigration choisie dans sa
formule actuelle en France semble donc présenter des lacunes
sérieuses, car l’intellectuel africain adulte qui arrive en
Hexagone ne peut se laisser transformer en dix ou vingt ans. À
faire de lui une marionnette de chef d’État africain ne garantit
nullement la poursuite de la politique postcoloniale française.
La nouvelle génération des hommes d’États africains ne sera pas
faite d’enfants de cœur. Elle sera constituée des jeunes nés
après les indépendances, des jeunes qui n’ont pas connu le fouet
colonial et la subordination aux ordres du « maître » blanc. Ce
sera donc une génération différente de celle de Paul Biya, de
Omar Bongo, de Sassou Nguesso, d’Eyadema, etc. Pour le
prolongement de sa politique postcoloniale, la France ne saura
certainement pas faire avec elle. Il faudra d’autres stratégies,
il lui faudra des enfants qui n’auront pas connu leurs parents
géniteurs, des enfants qui n’auront connu de pères et de mères
que les «Blancs» et les «Blanches» de France et qui, ayant subit
« la bonne éducation », pourront, d’une part, mieux intégrer les
valeurs de la France pour ne pas avoir à mettre les banlieues à
feu, et, d’autre part, rentrer gouverner le pays africain pour
lequel, arbitrairement ou non, ils auront, depuis le bas âge,
reçu la nationalité. Ils pourront alors gouverner un pays comme
le Tchad en ne rendant de compte qu’à Paris, ou encore un grand
pays comme le Congo-Belge, qui regorge tant de richesses et où
trône le Non-Congolais Kabila.
L’arche de Zoé nous rappelle ainsi les souffrances de nos pères
et de nos mères. Elle nous rappelle les conditions dans
lesquelles l’esclavage et la colonisation eurent lieu et comment
ce fut possible que quatre cents millions d’Africains fussent
déportés et déplacés pendant plus de quatre siècles. Voici qu’au
cinquième siècle de la déportation, nous vivons la même pratique
et souffrons de la même souffrance.
Mais nous espérons qu’un de ces jours, l’Afrique se libérera et
cessera de considérer la France comme la malédiction qui
s’abattit sur elle.
Maurice NGUEPE, Ottawa
Secrétaire exécutif de la JAC (Jeunesse Africaine du Canada)
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