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Vous
êtes mécontents de votre situation ? Vous voulez rapidement
accéder aux sommités de l’Etat et aux privilèges reluisants ? Vous
avez des comptes à régler avec X ou Y tribu ? Rien de plus facile…
Il vous suffira devenir un « rebelle » ou plus pudiquement « un
politico-militaire ». Cela n’est pas très difficile, mais il
faudra respecter les procédures jusqu’au bout pour gagner le gros
lot.
Comment ça se passe en gros ? Vous prétextez d’une des nombreuses
injustices criardes qui font le quotidien du Tchadien et vous
passez de l’autre côté de la frontière. Attention, pas la mauvaise
frontière surtout ! Car vous devez viser un pays rompu dans l’art
de déstabiliser ses voisins et qui nourrit des ambitions
hégémoniques sur le vôtre. Bien arrivé, vous vous mettez en
contact avec les responsables des services secrets de ce pays pour
être pris en charge et obtenir un parrainage sûr. Si vous êtes
intéressant comme mercenaire, vous aurez droit à des avantages que
même les citoyens dudit pays n’ont pas : passeport diplomatique,
prise en charge de vos déplacements, séjour gratuit dans un bon
hôtel ou dans une villa huppée surveillée, etc.
Vous
proposez vos services pour la destruction de votre pays – pardon –
du pouvoir en place à N’djaména qui a nécessairement des problèmes
avec votre pays d’accueil. Vous devenez une carte de réserve au
cas où une occasion se présenterait d’en découdre avec le patron
des bords du Chari. Comme la géographie fait bien les choses, vous
allez vers vos parents (ceux de la même ethnie que vous) exilés ou
réfugiés dans le pays parrain. Avec l’argent et les moyens mis à
votre disposition, il vous suffira de les convaincre massivement
de la revanche à prendre sur le clan ou la tribu au pouvoir, pour
en recruter des centaines, surtout des jeunes désoeuvrés
facilement manipulables. Des camps d’entraînement militaire seront
mis à votre disposition. Après vos premiers coups de main contre
la troupe gouvernementale de votre pays, vous passerez du statut
de « coupeurs de routes » à celui plus honorable de « rébellion
armée ». Le plus dur vient alors, car vous devriez subir les
assauts violents de ceux qui ne sont pas prêts de s’effacer pour
vous laisser le gâteau du pouvoir. Des répressions sauvages seront
lancées contre votre ethnie ou région d’origine et vos proches à
N’djaména pour briser votre moral et vous ramener à de meilleurs
sentiments.
Si
vous résistez à tout ceci, il faudra alors obtenir le feu vert du
chef de terre qu’est la France, car sans elle vous ne pourrez pas
espérer habiter quelques années dans les salons dorés du palais
rose. Le chef de terre, grande marraine protectrice de ce
territoire militaire d’outre mer qui est tout sauf un Etat, vous
fera signer un pacte comme on le fait d’habitude avec le démon,
c’est-à-dire à interpréter dans le sens inverse ou figuré. Et
hop ! la route de N’djaména vous est ouverte ! L’aventurier
soudanais Rabah, père spirituel de la chefferie de guerre
tchadienne, avait parcouru ce chemin à dos de cheval, cela avait
pris du temps. Maintenant, c’est plus rapide en Toyota. Toyota
ai-je dit ? C’est la marque préférée des amateurs de la violence
politique au Tchad et en Somalie, la sœur jumelle perdue de notre
pays. Vous n’aviez pas besoin d’avoir de l’argent pour vous en
acheter, c’est gratuit ! Des dizaines au besoin, si vous êtes prêt
à aller jusqu’au bout de la ruine de votre pays ! Les armes aussi,
de tout calibre !
Vous
ne devez pas vous faire du soucis pour vos concitoyens qui vont
mourir massivement à cause de votre existence et de vos menaces :
après tout vous venez pour les libérer ? La faute sera toujours
imputée au pouvoir en place qui se débattra comme un beau diable
pour repousser l’échéance de son départ par la force. Vos morts
seront décrétés « martyrs » et leurs proches auront le droit de se
servir de tout ce qui est lucratif pour se faire rembourser le
prix du sang versé pour la « libération » de ces esclaves de
Tchadiens peureux. Les parents de l’autre côté, qui vous ont aidé,
auront aussi le droit de se servir, même en tuant à volonté vos
compatriotes. Les meilleurs morceaux que sont la douane, les
brigades, les caisses, l’administration territoriale, le fameux
« grade » de « colonel », et les villas squattées, sont ainsi
réservés à la race des maîtres guerriers. Et comme on ne sait
jamais comment ça finit le pouvoir, il faut envisager la terre
d’asile la plus naturelle, celle des parents de l’autre côté. Si
vous aviez déjà participé au pouvoir, vous devez exprimer vos
regrets aux compatriotes et promettre que vous ferez mieux la
prochaine fois, à votre retour des grottes ; on oubliera aussitôt
votre passé obscure !
En
comparant simplement tout ce que coûte, en terme de prise en
charge, un « rebelle » et sa suite (entretien individuel,
armement, etc.), depuis les premiers seigneurs de guerre Goukouni,
Habré, Acheikh et consorts jusqu’à la nouvelle vague actuelle, on
aurait pu avec l’équivalent monétaire en moyens, reconstruire et
moderniser les zones « libérées » un moment par ces rebelles. Des
centaines de puits, d’écoles arabes ou autres, de dispensaires,
former des cadres valables pour le développement
« révolutionnaire », etc. Il n’y aurait pas tant d’exilés, de
déplacés, de revanchards, de conflits intercommunautaires.
Malheureusement, non seulement une partie de l’élite politique
évolue dans le mercenariat au profit de puissances de tutelle,
sans capacité de faire valoir une identité nationale et
patriotique commune, mais elle continue de croire en ce schéma
barbare et moyenâgeux de conquête du pouvoir et de promotion
sociale facile.
Cependant, est-ce sûr que les autres Tchadiens accepteront
toujours cette combine ? Rien de plus simple encore ! Les partis
politiques, fatigués et découragés tant par l’intransigeance du
camp du pouvoir en place, que par leurs propres turpitudes, sont
prêts à s’allier aux rebelles pour obtenir le laissez-passer
manquant. La société civile, dont la dénonciation des exactions
massives des faits de guerre finit par harasser, cède aussi sur
les principes pour vous dérouler le tapis rouge, en vous
considérant comme des acteurs incontournables de l’imbroglio
tchadien et de son dénouement. Donc, sans véritable légitimité
idéologique ni programme convaincant, l’essentiel pour vous, dans
ce métier singulier, est de tenir le terrain et de faire vivre la
psychose de votre prochaine arrivée aux n’djaménois, et vous
devenez présentables et fréquentables. La seule erreur à ne pas
commettre est celle d’ignorer la bénédiction du chef de terre : la
France. Certains en ont fait l’expérience amère le 13 avril
dernier dans les rues de N’djaména, après avoir parcouru sans
faute les raccourcis du chemin de l’ancêtre des rebelles Rabah.
Il
arrive aussi malheureusement que votre loterie échoue, à cause des
intérêts en jeu. Alors vous serez contraints de vous « rallier »
et de vous contenter de la pitence qui vous sera accordée. C’est
mieux que rien, car dans un vrai pays moderne, vous ne pourrez
même pas prétendre aux fonctions et aux privilèges qui vous seront
gratifiées, en échangez de vous tenir tranquille quelque temps. Si
vous voulez un peu plus, alors dès votre ralliement, vous devrez
prêter main forte pour aller écraser les autres, ceux qui se
cachent encore dans les montagnes infestées d’hyènes et de lions
de la frontière. Vous aurez plus de chance si vous relevez du 13e
parallèle et au-dessus, parce que vous êtes alors des parents et
que la solidarité coutumière est sacrée, quelles que soient les
inimitiés internes, les vrais ennemis ce sont les autres Tchadiens
qui n’ont pas la même culture que vous. Par contre, si vous êtes
un « harratine », c’est-à-dire ceux qui sont nés pour courber
l’échine, ce schéma ne vous réussira pas. D’abord, vous n’êtes pas
né du bon côté des frontières, vos parents de l’autre côté ne vous
aideront pas dans ces aventures qu’ils rejettent. Les
gouvernements voisins aussi n’en voudront pas. Dans ce cas, vous
devez accepter que tant que ce jeu de ping-pong entre les
héritiers de l’aventurier soudanais Rabah et les petits enfants du
Commandant Lamy de l’armée française, va continuer, vous ne serez
qu’un citoyen – pardon – un sujet de seconde zone bon à être
exploité et maltraité. Voilà comment au 21e siècle, on
s’est arrangé à créer un espace de non droit, une anomalie
terrifiante au cœur de l’Afrique appelé Tchad.
Maintenant, par comparaison simple des indicateurs et du niveau de
pauvreté criarde du Tchad, il faut aligner sur l’autre colonne du
tableau tout ce que le pays perd en détail du fait de ce mode
anachronique de promotion sociopolitique qu’est la rébellion
armée. Y compris les vies humaines, les jeunesses rurales et
urbaines sacrifiées, les haines nouvelles, la mortalité tous
azimuts, etc. Quand cela dure depuis plus de trente ans, il y a
lieu de se demander si les Tchadiens sont vraiment des gens
normaux qui vivent leur temps au même titre que les autres peuples
africains ? Malheureusement, quand on n’aime pas son pays, quand
on tue à volonté le fruit de la femme qu’est l’être humain, il n’y
qu’un seul mot pour conclure : à quand la fin de la barbarie ?
Enoch DJONDANG |