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Voici la réflexion
faite à Doba le 05/01/85 d’un grand leader du pouvoir
FAN d’Hissen Habré dans son agenda confisqué plus tard
en avril 1989 et lui-même tué dans les geôles par la
sinistre DDS: il s’agit de feu Brahim Mahamat Itno,
Ex-Ministre de l’Intérieur, cousin direct de M. Idriss
Déby Itno : « Nous vivons dans un
monde en perpétuelle mutation où tout change des mains,
sauf les contradictions ; donc, faisant parti de ce
monde en permutation, nous sommes en droit de se poser la
question |
| pourquoi ces guerres dans ce monde dit « humain » ?
Quels sont les mobiles de ces guerres ruineuses ?
Ont-ils un trait commun ? Il y a un trait commun :
c’est la recherche des possibilités ou moyens à atténuer à renverser ou à terrasser
ou à finir avec son adversaire, alors que les
origines |
des différents conflits
sont différentes. Je pense qu’il soit utopique de s’attarder
sur les causes des différents conflits de ce bas monde des déshérités.
Selon mon humble pensée, eu égard au monde, à l’histoire et
aux actualités, les conflits constituent la continuité du monde
ou même la vie. J’estime qu’elle soit nécessaire pour la
survie du monde humain car les mobiles des conflits sont nombreux
et diversifiés qu’ils ne peuvent aboutir à un monde sans
conflit qu’à la fin de ce bas monde des déshérités, et ceci
ne soit possible qu’à la fin »
Le
décor a été bien planté par ce combattant intrépide à l’époque
où il était chargé de pacifier la partie sud du Tchad.
Seulement, sa thèse se retournera contre lui et les siens quand
les rivalités et les susceptibilités internes de son redoutable
régime au pouvoir atteindront leur maturité. Feu Brahim Mahamat
Itno avait parfaitement raison de la lecture qu’il se faisait de
la vie dans son pays. Bien d’autres compatriotes, sans
l’avouer, partagent encore la même dialectique conflictuelle :
tous les partisans de la main armée pour la conquête, le partage
et/ou la confiscation du pouvoir sont de cette école.
Dire
qu’il ne devrait pas avoir de conflits dans notre pays, c’est
renier et la réalité et les fondements même de notre patrie.
Voyons pourquoi le Tchad est par nature une terre de conflits
permanents.
1)
Le territoire national présente une diversité naturelle qui est
en elle-même avant tout une source de conflits : faire
coexister dans un même territoire juridique de grands déserts,
des savanes, des chaînes montagneuses sauvages, des forêts et
lacs, c’est assembler des modes de vie qui peuvent être
totalement différents. Ce n’est pas un tort pour les tchadiens,
mais la diversité des milieux naturels, certains plus favorisés
que d’autres, fournit déjà une part d’explication aux
difficultés d’entente entre les composantes humaines du pays.
2)
Ces composantes elles-mêmes sont si diverses qu’elles ont peur
les unes des autres. Jusqu’aujourd’hui,
la grande majorité des citoyens tchadiens ne se connaissent pas.
Cela s’observe dans les milieux publics où le réflexe sécuritaire
est au regroupement systématique sur la base des affinités
naturelles. Tout ce qui est en dehors est non seulement « étranger »
mais potentiellement dangereux. Des parents l’enseignent même
à leurs enfants : se méfier de qui ne parle pas votre
langue et ne vous ressemble pas ! Des cadres et responsables
publics sont aussi marqués par ces préjugés que des citoyens
ignorants n’ayant jamais voyagé. Ces cadres collaborent mieux
avec n’importe quel étranger qu’avec des Tchadiens comme eux
présentant une différence naturelle. Bien des conflits à
l’issue dramatique n’ont été que la simple expression de
cette peur de l’inconnu. Par exemple, si l’enfant a mangé
chez un tel membre de telle ethnie avec ses camarades et se plaint
après de maux de ventre, pas de doute : il a été empoisonné
car ces « gens » seraient des « sorciers ».
3) Les composantes ethniques tchadiennes souffrent du fait de
n’avoir pas de références historiques passées communes à
revendiquer. Que voulez-vous qu’un sara, un moundang et un
gorane revendiquent ensemble au-delà de la colonisation française ?
Un pays ? Un royaume ? Une culture ? Ces gens ne se
connaissaient pas avant cent ans. Ils n’ont vraiment réellement
commencé à s’accepter que quand le colonisateur leur a légué
de force un « État » à partager en commun en 1960.
Un Etat dont ils n’ont pas jeté eux-mêmes les bases. Dès le départ,
chacun a transposé sa différence, non pas comme un apport à la
construction de l’État et de
la Nation
, mais plutôt comme un bouclier de retranchement. L’État était
encore considéré jusqu’à récemment par nombre de nos
populations comme la chose des Blancs donc pas forcément en
symbiose avec les natures profondes des sociétés tribales archaïques.
4)
Il faut constater ce phénomène de l’ignorance de l’autre par
le fait que les ethnies se découvrent au fur et à mesure que se
développent les coups de force et les affrontements sanglants.
Les Goranes étaient découverts par les autres autour de
l’affaire Claustre et surtout en février 1979. Avant eux, les
Mbayes furent connus avec le règne de Malloum et Kamougué. Puis
on découvrira les Béri (Zaghawa, Bidéyat) avec l’entrée du
MPS, puisque avant cela ils étaient officiellement appelés
« légion islamique » par le régime Habré. D’évolution
en évolution de crise, on connaît maintenant les Tamas, les Hadjéraï,
les Krédas, etc. On connaît même enfin que les Kim ne le sont
pas tous, sinon des Kossop, des Eré, des Kolop… Certains se
demandent si le Dr Aldjinedji ou les deux derniers chefs de la
diplomatie, avec leur peau blanche, pouvaient être de « vrais
Tchadiens » comme vous et moi ? Qui dit que j’en suis
un ? Avec les prochaines crises, on finira par se connaître
enfin mieux entre tchadiens ?
5)
Le Tchad des conflits ne s’arrête pas à ça seulement.
Officiellement, trois formes de culte révélé sont partagées
par les tchadiens : Islam, Catholicisme et Protestantisme. En
principe, les religions révélées véhicules des valeurs qui
transcendent les différences naturelles et les rend dynamiques
dans la construction de grands projets de société, sauf au
Tchad. Et pour cause : pendant longtemps, les gourous de ces
religions au Tchad ont étranglé ces valeurs nobles en imposant,
au nom de leur culte, leurs tares et leur ignorance à leurs
ouailles pour les manipuler. Ce qui fait qu’en 1979 par exemple, il n’était pas question
pour le Tchadien d’admettre autre idée qu’il était sujet et
victime d’une guerre religieuse, jusqu’à ce que les
vicissitudes du pouvoir lui démontre le contraire, à ses risques
et périls. Aujourd’hui, après une traversée du désert
tragique, les croyants de tous les cultes semblent se raviser et
revenir à une lecture plus orthodoxe et moins politisée de leurs
dogmes. C’est toujours de l’apprentissage dans la douleur !
6)
L’absence de symbolique historique commune a toujours favorisé
les fausses thèses à l’actif de la guerre permanente. Par
exemple, pour légitimer la lutte du FROLINAT, on a inventé un
Nord et un Sud qui auraient de vieux comptes à régler.
Malheureusement, avant le Tchad indépendant, il n’y avait
jamais eu un « Tchad Nord » et un « Tchad Sud »
organisés en entités viables, au point de développer des échanges
conflictuels de telle ampleur. Il n’y avait qu’une pléiade de
royaumes, de communautés éparses, certaines soumises à
d’autres, même des groupes totalement isolés dans leur
naturel. D’où sont venus le « Nord » et le « Sud »
conflictuels ? De l’imaginaire de faiseurs de conflits !
Aucune thèse historique valable à l’appui. Par exemple,
l’Histoire des peuples du Mayo Kebbi Ouest était
essentiellement liée au Cameroun, Nigeria et Afrique de
l’Ouest. D’où pouvait venir des conflits anciens avec des
Goranes, des Arabes, des Ouaddaïens dont les montures n’avaient
jamais traversé le fleuve Chari avant l’arrivée des Blancs ?
7)
L’Histoire présente aussi tente de s’écrire avec de
l’encre illisible. Au lieu de mettre en avant ce qu’il y a en
commun entre peuples divers du même pays, en vue de partager et
de revendiquer un même patrimoine historique, les différents régimes
qui se sont succédés ont développé le narcissisme du « chef
fondateur » de la nation qui, elle-même ne sera autre chose
que la pâle tentative d’imposition de dynastie éphémère à
la tête du pays. Ainsi, après la revanche Nord-Sud inventée, on
a évolué coup sur coup vers la stratification tribale et
pyramidale du pays. Beaucoup parlent encore des Institutions
nationales en termes péjoratifs : gouvernement sous Habré =
gouvernement gorane, sous Deby Itno = gouvernement Zaghawa, etc.
On se demande à quel siècle un gouvernement sera simplement
celui de la république et non de X ou Y ? La question ne se
pose pas encore puisque des groupes se battent armes au poing pour
remplacer la dynastie actuelle. Multiplier cette tendance par le
nombre d’ethnies ou de blocs régionaux en attente d’accéder
au pouvoir un jour, et si par chance le Tchad ne disparaissait pas
avant,
la Somalie
sera le pays modèle du continent entre temps.
8)
Le Tchad des conflits est aussi celui de l’égoïsme et de
l’arrogance triomphateur.
Aujourd’hui que notre pays dispose de tant d’élites formées
sur tous les plateaux planétaires du savoir-faire, c’est
seulement en ce moment que les égoïsmes prennent le pas dans la
vie publique. Car si ces Tchad conflictuels, à défaut de ne s’être
jamais pris au sérieux, ont progressivement effacé les derniers
liens symboliques et affectifs entre les Tchadiens, nombreux sont
ceux qui se découvrent encore des différences fondamentales
inconciliables dans leurs propres groupes. Nous avons cité
l’exemple des Kim, mais ils ne sont pas seuls : il y a
Ngambaye et N’gambaye, Gorane et Gorane, etc. selon les cantons
et entités qui se créent pour afficher ces différences négatives.
L’absurdité
tchadienne est qu’on évolue vers l’éclatement national sous
le couvert bienveillant de l’État. Il serait plus judicieux que
chacun prenne son autonomie que de morceler indéfiniment l’État
qui a pour rôle fondamental de rassembler, de brasser. En tous
cas, j’aurai aimé retrouver le royaume indépendant de mes ancêtres
que de morceler mon terroir d’origine, sans lendemain sous le
couvert d’un État qu’on est en train de tuer. Car je ne
pourrai rien tirer de ces morcellements administratifs en terme
positif de développement communautaire et de libertés que ce que
seul l’État des quatorze préfectures est en mesure de
m’apporter. Malheureusement, ce sont des cadres instruits qui
sont les moteurs de ce démantèlement de l’État et donc de la
République ! Au point qu’on peut créer des unités
administratives par un simple ordre de mission ? Cela n’a
rien à voir avec la décentralisation qui est un processus méthodique,
contrôlé et progressif.
9)
Le Tchad des conflits se nourrit dans la promotion de
l’ignorance caractérisée au sein de la gouvernance. L’État
est une conception moderne de la société, et qui devrait éliminer
progressivement les différences et les disparités antagonistes
au sein d’un même pays. Si des nations comme l’Égypte, le
Maroc, le Mali ou l’Irak ont survécu à des siècles
d’histoires, c’est justement parce que les composantes
ethniques, sociales et religieuses de ces pays ont toujours agi
pour consolider ce sentiment d’appartenance éternelle à un même
pays, pas le contraire comme au Tchad ! Ainsi, tous ceux qui
ont géré à divers niveaux ces nations citées, savaient qu’il
y avait des limites à leurs ambitions personnelles. Ils savaient
que la plus grande honte d’un dirigeant est de détruire l’héritage
commun des peuples ou du moins de dégoûter par ses excès les générations
montantes. Notre actualité tchadienne est concentrée sur les
luttes autour d’un pouvoir vomi par les uns et convoité par les
autres. N’djaména vient de payer un acompte à ces luttes en février
dernier. Cependant, comment cet État vacillant pourrait se
redresser et se construire si à tous les niveaux sont placés des
mains indélicates, des têtes brûlées ? Et cela, même les
oppositions y ont contribué, surtout à main armée ! Alors
dans ce cas, cette source de conflits majeurs demeure, même en
cas de changement de titulaire du pouvoir central car elle est
ancrée dans l’obscure mentalité des élites tchadiennes.
10)
Tout ce que nous venons d’évoquer ci-haut est de notre
responsabilité commune, sans qu’aucun ne se dérobe.
Maintenant, il faudrait ajouter les conflits liés à la
gouvernance actuelle pour avoir un tableau complet du Tchad réel.
Généralement, dans les débats, on s’évertue à tout mettre
sur le dos du régime actuel, ce qui est en partie faux. Nombre de
phénomènes décriés par les tchadiens ont une origine ancienne.
Même le recours à la main armée est un phénomène plus ancien
s’inscrivant dans une logique de revendication et de conquête
du pouvoir importée de pays parrains qui n’ont jamais pratiqué
la démocratie et qui n’acceptent même pas les principes élémentaires
des droits humains tels que l’égalité des races. Les
influences de ce modèle archaïque sur la société tchadienne
ont davantage compliqué l’ambiance quasi conflictuelle déjà
existant.
Ce
long développement vise à démystifier la terreur des conflits
dans l’esprit des Tchadiens. Les conflits font partie de nos réalités
assemblées, sauf qu’il ne faudrait pas les légitimer et les
instrumentaliser. En les affrontant par la recherche de la vérité
et de l’équité, l’on se rendra compte que toutes ces sources
de conflits évoquées plus haut, sont aussi sources de solutions
extraordinaires et passionnantes pour ceux qui veulent s’en
sortir, le pays avec. Donc, en allant à un dialogue inclusif, il
faut d’abord accepter que les autres sont différents et qu’il
en sera toujours ainsi. Ensuite, il faudrait recenser et mettre en
commun ce qui pourrait constituer les symboliques, le patrimoine
commun en vertu duquel chaque communauté accepte de plein gré de
faire partie d’une entité éternelle qu’on appelle Tchad.
Ceux qui croient qu’avec les armes ils pourront toujours
s’imposer aux autres se trompent et n’ont pas d’exemples
concluants à l’appui de leur théorie dans l’histoire des
nations. Ils sont simplement en sursis, car soit ils gagnent et le
pays disparaît, soit le pays gagne et eux disparaîtront dans
leurs formules anachroniques : une seule alternative qui se
joue au hasard des intérêts géostratégiques et non pas d’une
prétendue supériorité naturelle sur les autres !
Enfin,
si les conflits dans leur développement, affectent la vie de
chacun (misère, humiliation, exil, disparitions…), les nombreux
tchadiens qui sont restés silencieux en se croyant plus prudents,
devraient comprendre que c’est pendant le naufrage qu’on sauve
sa vie, non pas après quand elle n’a plus de sens et qu’il
n’y a plus de pays !
NB : Il faut soutenir l’action de
la Commission
Indépendante
pour le Dialogue Inclusif, on ne sait jamais, la paix pourrait
venir par n’importe quel chemin !
Enoch DJONDANG
enochdjo@yahoo.fr |