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Le
président Tombalbaye disait : « Le Tchad, c’est
le cœur de l’Afrique ; quand le cœur est malade, c’est
tout le corps qui est malade ». La focalisation des
actualités sur le Tchad confirme les propos du Grand Compatriote.
Une fois encore, notre pays est au centre de grandes polémiques
qui divisent, non seulement les Tchadiens eux-mêmes, mais les élites
du continent africain. Que ce soit l’affaire Habré ou la
question de la gestion des revenus pétroliers, les camps se sont
bien rangés en ordre de bataille.
Concernant
l’affaire Habré, l’unanimité sur le refus de l’impunité
vient d’être consacrée par le sommet de Khartoum. Cependant,
la recherche de la meilleure formule de procès divise toujours. Même
la société civile panafricaine, réunie récemment en Afrique de
l’Ouest, n’est pas unanime. La tendance majoritaire est
l’option pour une juridiction africaine qui, en réalité,
n’existera pas de si tôt. Du pareil au même donc, l’affaire
Habré est devenue un poison qui risque de ravager d’autres
Etats en veilleuse. Alors, les victimes tchadiennes pourront
attendre longtemps ou se débrouiller autrement, telle est la leçon
à tirer ! Malheureusement pour l’ancien lion de l’UNIR,
plus la perspective d’un procès est repoussée, plus il subira
une terrible torture morale et physique, avec ses proches, à
cause des campagnes et des pressions massives contre sa personne
et son parcours d’homme d’Etat. Car ses supporteurs semblent
de moins en moins douter de sa culpabilité et veulent simplement
gagner du temps. D’ici là, M. Habré aura complètement perdu
son aura de nationaliste intransigeant qui lui valut tant de
sympathie à travers l’Afrique. Faire face courageusement à ses
détracteurs et ex-collaborateurs devant un tribunal équitable,
fut-ce en Belgique, lui aurait permis de livrer ses contre-vérités
et lui conserver un minimum d’honneur, comme Moussa Traoré du
Mali par exemple.
Concernant
le Darfour et l’Est du Tchad, l’opinion publique ne fait que
prendre davantage conscience de l’existence récurrente de
l’autre danger néocolonialiste d’origine arabe sur
l’Afrique noire. Ce phénomène a fait le malheur des Tchadiens
depuis les dates du 22 juin 1966 (création du FROLINAT à Nyala),
les accords de Khartoum entre le régime de M. Malloum et le CCFAN
de M. Hissène Habré en 1978, Bamina et aujourd’hui les
tentatives de El Géneina. On peut à l’avance prévoir dans les
détails de ce qu’attend le peuple de ces vents d’Est, tout
sauf la liberté, le bien-être et la justice. Même s’il est
possible que ce chemin de Rabbah réussisse à l’un des héritiers
culturels du conquérant esclavagiste soudanais, ce sera
l’inhumation définitive du Tchad et de la république. Ce que
d’aucuns appellent « changement » doit être pour
les démocrates et les patriotes pire qu’un tsunami et que Dieu
nous en préserve ! Autre leçon à tirer du sommet de
Khartoum !
Le
sujet qui nous intéresse est plutôt la guerre de tranchées
entre
la Banque Mondiale
et le pouvoir du général Idriss Déby Itno, suite à la
modification de la loi 001 sur la gestion des revenus pétroliers.
Dans l’article intitulé « Faut-il une seule loi
pour tous les puits de pétrole ? » [cf. forum
pétrole ialtchad.com], nous avions prévenu qu’il y avait bel
et bien problème : « Bien des secteurs
pourraient demain devenir prioritaires : le gouvernement
pourrait valablement décider de consacrer une triennale budgétaire
pour régler définitivement le problème de l’Armée par
exemple (réorganisation des corps, équipement, casernement,
formation, etc.), un chantier gigantesque attendu par tout le
monde. Alors que dans le même temps, l’Administration
territoriale aurait besoin de ressources adéquates pour son
redressement total et sa modernisation comme préalable à la
bonne gouvernance et au développement. Il ne faudrait donc pas
s’enfermer dans les contraintes d’une loi qui a déjà fixé
les quotas de répartition.
La Loi
001 voudrait épargner des revenus pour les générations futures.
En réalité, les Tchadiens ne maîtrisent pas facilement la
gestion de cette épargne. C’est de l’argent public qui fera
le bonheur des banquiers, alors que la notion de « générations
futures » mérite d’être sérieusement débattue dans
tous ses contours et non pas comme une vérité intangible collée
à une loi votée à une époque donnée. Nous croyons sincèrement
que le Tchad ne peut continuer de se contenter du statut de pays
producteur, attendant que
la City Bank
lui verse chaque fois l’aumône. En tant que nationaliste, nous
disons tout haut que le Tchad doit dès à présent se préparer
à être actionnaire dans tous les consortiums qui vont exploiter
ses gisements pétroliers. Il y a d’énormes avantages pour
notre pays à entrer un jour dans le cercle de la grande
magouille, c’est à dire des actionnaires de notre pétrole. Il
ne faut jamais perdre de vue le fait historique que le pétrole a
été la cause du renversement des régimes précédents et de la
guerre civile ! Pour devenir un jour les maîtres de nos
richesses nationales, nous devons développer dès maintenant des
visions futuristes pour notre pays que d’être toujours à la
traîne, gouvernement et société civile, des courants venus de
l’extérieur ».
Nous
constatons qu’après les premières réactions croisées de la
société civile et de l’opposition politique en faveur de
la Banque Mondiale
, la révélation des en-dessous de ce partenariat, au gré de la
crise actuelle, divise encore dans les camps. Des groupes
importants et crédibles de la société civile comme le Syndicat
des Enseignants du Tchad (SET), prennent parti pour le
gouvernement contre
la Banque Mondiale.
Le SET part de deux constats simples : i) Quand un contrat
est mauvais ou vicié, il faut impérativement le changer ;
ii) Il n’est pas question d’injecter l’argent du pétrole
dans le secteur dit prioritaire de l’éducation nationale et
ignorer délibérément le sort de l’enseignant qui en est le
pilier. Personne n’ose contester publiquement la position du
SET, sauf qu’elle conforte celle du gouvernement par analogie.
Au
contraire des ADH dont la position fluctue selon les influences.
En effet, après une pression remarquable au départ du projet pétrole,
sous l’influence des milieux écologistes et alter-mondialistes,
les ADH semblent faire volte-face et se ranger du côté de
la Banque Mondiale
pour des raisons plus politiques qu’humanistes. Les ADH ont
capitulé sur le fond pour se braquer sur la forme de la problématique
du partenariat Banque Mondiale – Tchad. En prenant le risque de
s’identifier à des oppositions radicales et systématiques
contre le pouvoir du général Idriss Déby Itno, les ADH ont
publiquement plaidé pour le respect des engagements contractuels
du gouvernement envers
la Banque Mondiale.
Le credo évoqué par elles, légitime faut-il le souligner, est
la mauvaise gouvernance actuelle du pays. Cependant, l’honnêteté
intellectuelle aurait voulu que les ADH reconnaissent que
la Banque Mondiale
est partie prenante de cette mauvaise gouvernance tchadienne
depuis le début. En dehors de
la France
qui joue son rôle de gardienne de l’immense cimetière tchadien
avec son armée, c’est la banque Mondiale qui gouverne le Tchad
pour l’essentiel. Les projets de budget général de l’Etat
lui sont préalablement soumis chaque année, avant que le
parlement les entérine, après des semblants de débats publics.
Ainsi, les députés décrétés, analphabètes et élus sont tous
tenus de ne pas toucher au noyau dur du projet de loi de finance
imposé par Washington, sous peine de la fermeture des robinets.
En
plus de cette main-mise de
la Banque Mondiale
sur l’activité parlementaire, aucun des projets et programmes
qu’elle propose à la partie nationale ne doit être rejeté.
Les ministres s’y investissent personnellement pour réduire les
ardeurs des techniciens nationaux rigoureux, et faire passer
rapidement les projets au parlement de Diguel. C’est donc avec
une grande facilité que
la Banque Mondiale
impose sa camelote aux autorités tchadiennes, même si leur
contenu et leur montage sont des fois scandaleux. Pour mieux
s’assurer ses intérêts, aucun prêt de
la Banque Mondiale
n’est exécuté avant ratification préalable par une loi. En
d’autres termes, le Banque Mondiale se protège contre d’éventuelles
remises en causes de ses interventions et des risques par la
partie nationale. Nous sommes toujours tenus de rembourser à 100
% ces prêts, même si 75 % de leur enveloppe repartent par les inévitables
experts étrangers imposés et le reste dans les gabegies locales.
Il
ne faut pas se tromper sur le compte des institutions de Bretton
Wood : le FMI et
la Banque Mondiale
ont été les instruments de la reconstruction de l’Europe après
le seconde guerre mondiale. Cette phase achevée, elles ont été
converties en véritables leviers de l’impérialisme économique
sur les pays pauvres du Tiers-Monde. Aucun pays du Sud ne s’est
développé grâce au soutien de ces deux institutions. C’est un
débat qui est toujours d’actualité au sein des élites
internationales, sauf au Tchad où les élites sont démissionnaires.
Le constat des échecs gravissimes et des crises causées ici et là
par les remèdes imposés par ces deux institutions géantes, a
poussé
la Banque Mondiale
à lancer le défi de sortir le Tchad de la pauvreté par
l’exploitation de son pétrole. Cependant, malgré ses
intentions louables,
la Banque Mondiale
n’a pas opéré les
mutations internes nécessaires dans sa vision et ses méthodes
anciennes, pour relever effectivement ce défi sur le Tchad. La
mise en œuvre du projet pétrole de Doba a clairement révélé
ces contradictions.
Je
ne reviendrai pas sur les griefs de la mauvaise gouvernance
manifeste du pouvoir en place. La stratégie secrète du général
Idriss Déby Itno consistait, à tout prix, à faire couler le pétrole.
Le général Idriss Déby Itno, qu’on a tendance à trop
sous-estimer, usa à merveille de deux atouts chers : la ruse
et la patience, tirant les leçons de la chute précipitée de ses
prédécesseurs, de Tombalbaye à Habré, renversés chaque fois
à l’avant-veille de la mise en exploitation annoncée de l’or
noir, pour avoir placé la barre trop haute. Le général Idriss Déby
Itno avait ménagé les susceptibilités des majors et des
puissances occidentales, en leur facilitant les contrats juteux,
pourvu que le pipeline et l’exploitation deviennent une réalité.
En contrepartie, son régime a été stabilisé contre ses
opposants de l’intérieur et de l’extérieur, dont les
rebellions armées, pendant quinze ans. Le général Idriss Déby
Itno dit la vérité quand il affirme publiquement que les
interventions de
la Banque Mondiale
n’ont pas servi les intérêts des populations tchadiennes. C’était
un secret d’initiés qu’il dévoile, car si notre pays
s’imposait la rigueur des contrôles et des évaluations, il y a
longtemps que les forces vives auraient réclamé un autre type de
partenariat équitable. Mais venant du général Idriss Déby Itno,
cet aveu ne pouvait que déclencher une riposte du style « Far
West » de la part du président de
la Banque Mondiale
, l’un des tombeurs de Saddam Hussein d’Irak
La
colère de « Tonton Paul » n’est pas liée à la
modification de la loi 001 opérée unilatéralement par les
autorités tchadiennes. La banque Mondiale ne pardonne pas à son
ancien élève modèle d’avoir mis à nu sa propre supercherie
orchestrée sur le Tchad. La mesure de suspension des projets et
celle du gel du compte ouvert à
la City Bank
de Londres sont totalement contraires au droit. Elles
s’apparentent aux vieilles méthodes utilisées contre les régimes
nationalistes et socialistes de Salvador Allendé de Chili ou du
Dr Mossadegh d’Iran, pour les faire partir, au profit des intérêts
des majors pétroliers. Même si le pouvoir actuel ne ressemble en
rien à ces régimes révolutionnaires.
Il
ne peut y avoir de corrélations logiques entre la modification de
la loi 001 et la suspension des financements des projets Banque
Mondiale au Tchad. Tous ces projets relèvent des prêts consacrés
par des conventions signées distinctement et ratifiées (les yeux
fermés) par les députés. Les principes élémentaires du droit
international, en matière de commerce, voudraient que, lorsque
l’une des parties rompt unilatéralement sa participation à
l’exécution d’un contrat, elle en assume totalement les conséquences.
La Banque Mondiale
est donc responsable de ce qui adviendra pour les populations
tchadiennes du fait de cette mesure. Quelles que soient les rancœurs
des uns contre le régime du général Idriss Déby Itno, c’est
une vérité qu’aucun tchadien ou africain conscient ne devrait
occulter.
Concernant
le gel du compte à
la City Bank
,
la Banque Mondiale
agit dans l’illégitimité. En effet, il ne s’agit que d’un
compte de transit où s’effectue le triage de tous les intérêts
et remboursements dus par le Tchad, y compris à
la Banque Mondiale.
Donc
la Banque Mondiale
n’a pas le droit de bloquer la modique part résiduelle qui
reviendrait au Tchad : c’est un hold-up en bonne et due
forme !
Concernant
l’argument de violation d’une disposition du contrat pétrolier
interdisant « toute modification de la loi 001 susceptible
de briser l’équilibre du projet », le débat reste
ouvert. En effet, si le consortium pétrolier de Doba et ses
sous-traitants exhibent souvent la supériorité des traités
internationaux pour refuser de respecter notre Code du travail et
les droits de nos travailleurs (cas de
la TTC
, par exemple), pourquoi
la Banque Mondiale
transformerait-elle la loi 001 en une norme supérieure et préjudicielle
de ce contrat ? C’est vraiment absurde d’obliger le
parlement d’un pays indépendant à voter une loi qui aurait pu
simplement figurer comme un chapitre d’un contrat commercial
international ! La convention Banque Mondiale – Tchad
aurait alors clairement indiqué les dispositions intangibles, à
savoir le fonds des générations futures et le collège de
surveillance et de contrôle. Car, au contraire des conventions
sur les droits de l’homme, dont la ratification par un Etat
partie les rend intangibles, les traités commerciaux sont, par
nature, évolutifs et sujets à des contentieux réguliers et
normaux devant des instances d’arbitrage. Jamais
la Banque Mondiale
ne prendrait les mêmes mesures à l’encontre du plus petit pays
européen, fut-il celui de Milosévic, au risque de le payer chèrement :
deux poids, deux mesures pour les Africains !
Alors,
quelle sera la solution entre la mauvaise gouvernance actuelle et
la dimension criminelle des mesures de
la Banque Mondiale
? La solution passe, à notre humble avis, par la prise de
conscience la plus large de notre élite, le changement de
mentalités rétrogrades et des pratiques politiques apatrides des
Tchadiens. Quel que soit le pouvoir qui sera aux affaires au
Tchad, il devra trouver des réponses claires à deux questions préjudicielles
de notre partenariat extérieur : 1) A qui appartiennent les
ressources naturelles et l’argent public (y compris les prêts) ?;
2) Qui doit faire quoi dans le partenariat, autrement la définition
de nouvelles règles plus équitables de ce partenariat ?
Contrairement à ceux qui penseraient que je suis « un allié
providentiel » du régime actuel, je signale que je me
contente de soulever les omissions au débat, là où Déby ou
pas, il y a la réalité néo-impérialiste incontournable. Pour
le reste, on se connaît entre Tchadiens.
Enoch DJONDANG
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