|
Malgré
tout ce qu’ils ont vécu en une trentaine d’années de troubles,
de cauchemars et de dérapages de toutes sortes, les élites
tchadiennes semblent n’avoir guère évolué dans leurs schémas
mentaux. On a plutôt l’impression que les ‘évènements’
multiples ont abruti et anéanti toute capacité individuelle ou
collective à prendre du recul et tirer des leçons des
expériences passées. Le régionalisme et le tribalisme ? Y’
en a qui y croient encore fort comme de l’acier, comme idéologie
et voie d’émergence sociale par excellence. Divisionnisme et
cafouillage ? La plupart des initiatives organisationnelles de
lutte pompeusement baptisées ‘nationales’ n’ont été et ne sont
que des piètres copies corrigées des clivages et des
antagonismes existants ; il suffit d’y aller voir de l’intérieur
pour en être dégoûté. Et pourtant, la mayonnaise continue de
prendre dans les élites, comme des marges identitaires
infranchissables. Derrière les sigles de partis politiques,
d’associations ou de groupes ‘rebelles’, il y a la caricature
des haines, des préjugés, des tares culturelles et des ambitions
démesurées nourries à l’échelle ethnique ou régionale.
Ainsi, il y
a des sous-tchad irréductibles : tchad-gorane, tchad-zaghawa,
tchad-sara, tchad-n’gambaye, tchad-banana, tchad-hadjeraï, tchad-ouaddaï,
tchad-arabe, etc. Gare à celui qui ne
se reconnaîtrait pas dans ces clivages consacrés : difficile
pour lui de faire carrière en politique ou dans la société
civile, de réussir dans les affaires, de gagner un grade dans
les forces de sécurité, etc. C’est
derrière ces règles non écrites que les élites inconscientes et
inconséquentes ont privé le pays de toute possibilité de paix et
de progrès depuis plus de trente cinq années ! Qu’elles soient
de telle ou telle ethnie, les femmes tchadiennes sont toujours
condamnées à perdre leur progéniture à tout moment, injustement
et pour rien, sur l’autel de la violence politique, comme une
fatalité ou une malédiction. Nos données humanitaires de 1993
établissaient un ratio de 3 victimes par jour de violence au
Tchad (crime, torture, massacre ; source : LTDH) !
La question qui se
pose est celle de savoir quels problèmes aussi inextricables
empêcheraient le Tchad de suivre le parcours d’un pays normal ?
Le fond du mal tchadien, c’est la soif de pouvoir, rien que
la soif de pouvoir. Et pour y parvenir, tout problème de
société ou d’individus peut être exploité à outrance pour
opposer les gens entre eux, mobiliser les parents dans les
tueries intercommunautaires pour une place au soleil, tous les
moyens sont bons pourvu qu’on arrive à ses fins. Evocation de
quelques souvenirs communs :
- 1974, palais des congrès de
N’Djaména : dans la grande salle archicomble, le parti
unique MNRCS organisait un meeting en présence de feu le président Tombalbaye,
contre ‘Dopelé au cou pelé’ (Jacques Foccart et Paris). Les jeunes badauds que
nous étions traînaient dehors, faute de places. Alors survint Me Lubin, l’un des
gourous haïtien de Tombalbaye, qui nous proposa de former une chorale spontanée
et de venir chanter la ‘complainte du Tchad’, en échange d’une place à
l’intérieur. Nous nous sommes retrouvés ainsi debout, une trentaine de badauds,
face à Tombalbaye et à la nomenklatura politique de l’époque, esquissant : « Qu’il
est doux ce coin d’Afrique ; pour mon cœur il est sans prix ; ce que je crains,
ce qui m’obsède, c’est que les traîtres ne le rabaissent… ». Dans
l’ambiance de terreur qui régnait, Tombalbaye le ‘grand compatriote’ avait les
yeux flamboyants, les dents rougies par la cola et l’air farouche. Quelques mois
plus tard, les ‘Moursalois’ étions réveillé le matin du 13 avril 1975,
par les tirs nourris des combats entre la CTS (garde présidentielle) et les
commandos venus de Mongo, où Tombalbaye trouva la mort : un règlement de comptes
sud- sud pour le pouvoir. Depuis ce jour-là, nombre de ses proches et partisans
tout puissants connaîtront un déclin sans fin, sans recours…
- 13
avril 1977, place de l’Indépendance de N’djaména :
pendant que la foule suivait le défilé militaire commémorant
la prise du pouvoir par le CSM, une grenade puis une autre
explosèrent devant la tribune officielle où trônait le
général Malloum, successeur de Tombalbaye son ancien
geôlier. Dans la panique, chacun de nous, les jeunes
badauds, courut de son côté… Plus tard en 1979, les
thuriféraires de ce régime militaire se bousculaient au pont
de Chagoua dans la débâcle de leur pouvoir. A cause de leur
gestion chaotique du pouvoir, des milliers de tchadiens
moururent dans les déchirures de la guerre civile
généralisée. Nombre de ces potentats militaires ne se
relèveront plus de la perte de leurs privilèges de l’époque.
- 1979, ancien palais
présidentiel de N’Djaména: les combattants de la
tendance FAP de Goukouni Oueddeï écrasèrent ceux de la tendance MPLT de Lol
Mahamat Choua, alors Président du Conseil d’Etat (chef de l’Etat virtuel), au
prix de dizaines de morts. C’était presque le BET contre le Kanem- Lac, pour le
pouvoir. Goukouni deviendra président du GUNT et Lol Choua se convertira
définitivement en démocrate pacifiste, mais la guerre pour le pouvoir ne cessera
pas pour autant.
- 7 juin 1982 :
après avoir été chassé de N’Djaména par les forces du GUNT (9 mois de combats
urbains fratricides et destructeurs), Hissène Habré prend sa revanche triomphale
en s’emparant à son tour du pouvoir. Il instaura une dictature implacable
calquée sur les modèles combinés de Tombalbaye, Mobutu et Sékou Touré de Guinée
Conakry, avec un bonus estimé à 40.000 morts.
- 1990, mobilisation générale
des ‘militants’ de l’UNIR contre la ‘légion islamique’ d’Idriss Déby et Hassan
Djamous à la place de l’Indépendance. « Nous
vaincrons inch’Allah ! », criait au micro une prêtresse du parti unique,
hystérique, sous les applaudissements nourris de la tribune officielle, remplie
des mêmes cadres politiques qui animent encore actuellement la vie publique.
Aucun cadre fonctionnaire ne devait manquer aux meetings de l’UNIR, au risque
d’être pris par la terrible DDS. Les chefs des miliciens du parti faisaient
régner la terreur dans la population. Mais il y eut finalement le 1er
décembre 1990 : nombre de thuriféraires du régime de HH sont depuis lors dans un
déclin irrésistible, et menacés de surcroît par la justice internationale.
- La triste vérité historique qu’il
faudrait définitivement reconnaître, c’est que les conflits nord- nord depuis
1979 ont fait peut-être dix fois plus de victimes ‘nordistes’ qu’il n’en a été
reproché aux deux régimes ‘sudistes’ précédents de Tombalbaye et Malloum,
contre lesquels le FROLINAT avait semé une haine implacable.
Derrière
chacun de ces évènements, des trahisons, des morts, des familles
détruites, des haines et revanches tribales activées, des
tentatives d’épuration ethnique ou religieuse, beaucoup de
mensonges publics, un gâchis considérable de ressources
nationales, un business prospère pour les marchands de canons et
les mafias. Avec en toile de fond, les
mêmes acteurs politiques et militaires, les mêmes termes
arrogants et injurieux, les mêmes propensions à la violence et à
la diabolisation, la même inconscience collective, la même
illusion d’avoir le monde à ses pieds, etc. Des premiers
accords de Tripoli- Bengazi et Khartoum en 77-78 aux derniers
accords de Syrte du 25/10/07, une quarantaine de rébellions
armées, une vingtaine de ‘tables rondes’ ou assimilées, des
dizaines de négociations séparées, une conférence nationale
souveraine qui dura trois mois : que veulent encore les élites
tchadiennes ? Des pays d’envergure tels que l’Angola, le
Mozambique, le Libéria, la RDC, n’ont pas eu besoin de tant de
sollicitudes de la communauté internationale pour arrêter leurs
dérives. Les élites tchadiennes
réclament encore les mêmes formules à l’unisson, sauf la vérité,
la sincérité et la justice dans toute leur rigueur, pourquoi
faire ?
Les
vagues de gouvernance politique violente que connut le pays
présentent toutes à peu près les mêmes caractéristiques : un
pouvoir autocrate organisé autour d’un noyau familial ou
clanique dur, jouissant de tous les privilèges, de l’impunité,
arrogant et effronté, autour duquel gravitent des cercles de
courtisans dont l’importance se mesure à l’ampleur des trahisons
cumulées dans leurs groupes d’origine. Dans leur sillage,
des milliers de victimes anonymes des turpitudes du système, des
morts par centaines sur les champs de batailles fratricides, des
exilés, des ‘travestis culturels’, etc. De toutes les causes
défendues par ces régimes sanguinaires et segrégationistes
passés, aucune n’a survécu pour devenir
un acquis historique pour la nation. Tout aura été du
provisoire, toujours du provisoire, malgré le coût subi par la
nation !
Dès qu’un régime tombe, ses
partisans aussi s’effondrent physiquement, matériellement,
financièrement. Toute la peine pour
s’accumuler des richesses injustes, tous les efforts pour
étouffer les voix discordantes, tous les morts des champs de
batailles, des prisons et les trahisons n’auraient servi à rien
finalement. Retour à la case départ avec en prime misère
accentuée, exil, rancunes et vengeance…
Pourtant, les raisonnements des élites
tchadiennes restent invariables. Les expressions ‘table ronde’,
‘dialogue inclusif’, ‘mercenaires’, ‘haute trahison’, entre
autres sont restées les mêmes, creuses, ridicules, désuètes mais
toujours d’actualité. Les mêmes pays voisins manipulent depuis
toujours ces élites, les instrumentalisent pour détruire le
patrimoine national, en agitant l’illusion d’un pouvoir facile,
succulent. Jamais dans l’Histoire, une génération n’aura été
aussi apatride et impitoyable envers sa patrie ! Les exemples
d’ailleurs ne servent pas de leçons au Tchad, pays de Toumaï le
troglodyte, depuis quarante ans !
Et,
s’il faille considérer les vrais problèmes d’un pays, selon les
normes standards en la matière, les solutions existent belles et
bien, dans de nombreux dossiers administratifs, sur le papier,
même dans les écrits de quelques internautes au-dessus de la
mêlée. Mais cela n’intéresse pas les élites tchadiennes.
Elles veulent rester dans leur état primitif, brut, s’abreuvant
de méchanceté et de cynisme à tout vent, contre tout ce qui peut
incarner le bon sens, le mérite, le progrès, la vertu. Des
tribus entières du Nord et du Nord-Est sont en train de se
décimer volontairement, dans la poursuite de l’illusion d’un
pouvoir éternel, qui résout tous les problèmes de la famille, de
la communauté, à moindre coût. Il
suffit d’y mettre le prix, à savoir dominer sur les autres par
le feu et le sang, et tout baigne !
Le problème,
malheureusement pour les élites tchadiennes, est que le monde
évolue à grands pas. Et lorsque l’on n’a plus la capacité ni
la volonté de changer, d’évoluer dans le bon sens, l’on devient
un obstacle majeur sur le chemin de la roue de l’Histoire.
Alors les évènements commencent par se précipiter, de manière
fortuite et échappent à toutes les précautions, jusqu’à
l’autodestruction complète, les illusions avec ! Cela s’est
reproduit déjà tant de fois dans notre passé commun, cependant
on évolue encore et toujours dans cette même logique, absurde et
suicidaire.
Il n’y a pas d’autres
explications plus valables pour justifier le drame tchadien :
drame et faillite des individus, étendu à tout un peuple et
perpétué de système en système de gouvernance comme une
fatalité, par des élites moribondes. Quand bien même les
anges du ciel viendraient s’asseoir avec les acteurs tchadiens
pour tenir une ultime ‘table ronde super inclusive’, ces
derniers finiront par trahir leurs engagements et leurs
professions de foi, pour renouer avec la mesquinerie,
l’anachronisme. Sauf qu’il y a un coût humain considérable
qu’ils ne peuvent malheureusement pas réaliser dans leur esprit
brumeux. « C’est comme ça, le Tchad ; on ne peut faire
autrement ! Il ne faudrait même pas chercher à ce qu’il en soit
autrement », se dit le commun des mortels pour se dédouaner.
Les Tchadiens aiment se flageller en entretenant leur situation
de chaos chronique. Ils ne se réveilleront jamais, sinon que
quand il sera trop tard pour eux tous ! En tous cas, c’est
l’impression qu’ils donnent d’eux-mêmes.
Aujourd’hui, c’est
avec une profonde amertume que nous devrions admettre l’échec de
nos efforts et sacrifice personnel pour un réveil et une
humanisation de la société tchadienne. Devrions-nous encore
espérer un vrai sursaut mental et général de nos compatriotes en
faveur de la paix juste, équitable et du développement humain
durable dans notre pays ? Si non, nous sommes au regret de
ranger notre plume et de faire l’autruche comme les autres,
jusqu’à ce que les signataires des différents ‘accords de paix’,
autres que celui du 13 août 07, renoncent formellement et
définitivement à la violence, à continuer d’endeuiller les
familles et à anéantir les espérances des tchadiens ! Même
si personne ne nous prêtera attention pour ça ? Trop, c’est
trop !
PS : Lire
absolument ‘Les droits de l’homme : un pari difficile pour la
renaissance du Tchad et de l’Afrique’, collection Etudes
Africaines, Ed. L’Harmattan, ISBN : 2-296-00516-0 ; Commande en
ligne :
http://www.editions-harmattan.fr
Enoch DJONDANG
[Les échanges peuvent continuer sur mon
blogg :
http://www.fr.netlog.com/supernocky
ou plus discrètement par e-mail <
enochdjo@yahoo.fr]
|