Le
Général de corps d’armée et Président de la République, Chef de l’Etat,
Chef suprême des armées IDI, vient d’annoncer officiellement
l’ouverture politique. Des rencontres sont quotidiennement
organisées avec les partis politiques, les sociétés civiles, les
forces religieuses et le secteur privé. Personne, pour le moment,
n’a dit non ! à cette initiative du président. C’est que deux
facteurs principaux pourraient expliquer cette attitude
conciliante des acteurs publics. D’une part, la psychose des
derniers affrontements intercommunautaires à l’Est et inter
fractions armées à Abéché et Biltine et leurs cortèges de pillage
et de destructions massives, probabilité qui inquiète les
ndjaménois. D’autre part, la visite éclair et significative du
Premier Ministre français et sa déclaration de soutien sans
ambages au régime en place face aux adversités. Autrement dit, au
vu du travail efficace des mirages français en Centrafrique, il
est clair que le grand chef de terre n’a pas donné sa bénédiction
urbi et torbi pour les offensives militaires sur la capitale. Dans
ces conditions, les acteurs tchadiens savent, par expérience que
c’est l’heure de la récréation, des pourparlers. Personne n’a osé
poser de préalable à la rencontre avec IDI, en supposant la patte
blanche du chat hexagonal.
Alors, les avant-goûts sont annoncés, avec
beaucoup de mystère, par le stratège de Djambal Ngato.
Rassemblement républicain face à l’agression extérieure soudanaise
dont notre pays est l’objet. Décodage : si vous
voulez participer à la gestion des affaires et de la manne
pétrolière, oubliez vos velléités putschistes avouées ou déguisées
et acceptez l’offre minima qui vous sera faite ! Les velléités
putschistes, selon le pouvoir, ce seraient à la fois le soutien
aux groupes rebelles et la proposition d’un dialogue inclusif qui
devrait, de toutes les manières, aboutir au même résultat de
révocation de la gouvernance actuelle. Par contre, hormis le
fauteuil présidentiel – qui ne se partage pas – et ses appuis, le
reste peu faire l’objet d’un partage équitable. C’est pourquoi
l’ouverture politique actuelle (du moins jusqu’au moment où nous
écrivons) pose comme base idéologique l’union sacrée contre
l’agression extérieure soudanaise.
Comment interpréter ce langage ? 1) Comme l’avait repris au compte de la France son Premier Ministre
Mr De Villepin, l’ouverture concerne ceux qui sont pour la paix
avec le général IDI (« les autorités légitimes ») ; les autres
devraient méditer sur le sort des mécontents centrafricains ; 2)
Peut-être que cette fois, le morceau à offrir pourrait être plus
gros pour l’opposition légale « radicale », à savoir la Primature
en sus de quelques portefeuilles ? Le mystère demeure sur
l’ampleur de l’ouverture prônée par le général IDI.
Reste
des zones d’ombre que les jours à venir vont clarifier : jusqu’où le général IDI sera-t-il prêt à
faire des concessions à la CPDC et au FAR de Yorongar par rapport
à leurs mémorandums ? Si certains parmi ceux-là changeaient leur
lecture des évènements et entraient dans le jeu, de nouveaux
rapports de force s’établiront automatiquement entre les acteurs
politiques tchadiens. Il n’est pas exclu que des chefs rebelles,
ayant demandé le dialogue, se rapprochent par ce biais du pouvoir
actuel. Il n’y aura pas trahison dans ce cas, dans leur
entendement, d’autant qu’ils étaient pour la plupart des proches
privilégiés dudit pouvoir. Chacun a une cagnotte propre à défendre
à l’heure des pourparlers et il n’y a pas de cause commune
irrévocable, après la désignation d’un ennemi commun, le pouvoir
actuel. Dès lors qu’un groupe estimerait avoir eu gain de cause
sur l’essentiel de ses revendications spécifiques (et souvent
secrètes), il arrêtera la belligérance, n’en déplaise à ses alliés
du moment. Nous l’avions vu avec une rébellion puissante du
calibre du MDJT qui s’est démembrée et défend maintenant ses
intérêts groupe après groupe (pour ne pas dire clan). Pour me
contredire, il faudrait relire tous les articles de la presse
tchadienne consacrés à cette rébellion à son apogée et faire la
comparaison avec son état actuel : on constatera que les efforts
d’habillage de la presse ont manifestement passé à côté de la
vraie réalité. De même, la presse avait tendance à exprimer à la
place des leaders politiques leurs avis et se trouvait souvent
déçu par les revirements inattendus de ces derniers. Par contre,
les leaders politiques étaient particulièrement absents et
quasi-indifférents durant les épreuves que subirent les
communicateurs engagés, en 2005, les ayant conduit en prison. Nos
amis communicateurs et collaborateurs de presse s’étaient
retrouvés bien seuls au prétoire et à défiler entre le palais de
justice et la maison d’arrêt. A la seule exception notable et
énigmatique du président du groupe « étoile bronze » qui
s’asseyait toute la matinée à même le sol du prétoire, en soutien
aux communicateurs, lui agent de propagande officiel du pouvoir en
place ! Si seulement, en ces moments-là, les forces politiques
s’étaient massivement mobilisées, la liberté d’opinion ne serait
pas problématique à l’heure actuelle. Ne parlons même pas de
l’isolement de nos camarades défenseurs des droits humains qui
paient quotidiennement un prix lourd, surtout en province, pour
leur audace ! (J’en profite pour féliciter les organisations
tchadiennes qui viennent de sillonner les zones de massacres
intercommunautaires, à la recherche de la vérité et d’une
véritable sortie de crise et du cauchemar pour ces populations).
Tous ces constats révoltent et font comprendre pourquoi la
sincérité et la confiance sont devenues des denrées rares dans la
vie publique. L’on devrait bien chercher à clarifier cette énigme
avant de récidiver dans les mêmes erreurs ! Au moins pour que les
écrits présents aient valeur de documents d’archives crédibles ?
Ce
sont ces probabilités et contradictions persistantes, entre
autres, qui font douter de l’efficience d’un dialogue inclusif
dans la cacophonie tchadienne.
En l’absence d’une disponibilité sincère vérifiable de tous les
acteurs à crever les vrais abcès, tactiquement la solution des
coulisses arrangerait mieux les affaires de certains groupes.
Pourquoi ? Parce que, plus on voudra entrer en profondeur dans
l’autopsie du mal tchadien, plus on risquerait de reconstituer sur
certains sujets les clivages habituels de la société tchadienne.
Ce n’est pas tout le monde qui pourrait supporter les
contrevérités historiques sans préparation préalable. Pour
résister à la pression du rouleau compresseur de la vérité et de
la justice (si les gens sont vraiment tous sincères et décidés à
tourner la page sinistre), ceux qu’on présente aujourd’hui comme
des ennemis jurés pourraient subitement retrouver leur solidarité
d’antan. Cela, les partis politiques en sont-ils conscients ? Ou
la naïveté et les calculs courts habituels ? Même certaines
sociétés civiles n’auraient pas l’air de bien maîtriser la nature
réelle de la belligérance entre les groupes armés (et populations
en arrière plan) qui faisaient partie de la même réalité de
pouvoir. Car, jusqu’ici et ce depuis l’ancien régime, il n’y a
jamais eu d’examen public transparent et concomitant des
phénomènes de rébellion armée (réservé à des colloques
restreints). On s’est toujours contenté de plaindre les effets
fâcheux de l’existence de ce phénomène pour les populations et
considérer que les accords de paix laconiques étaient des
solutions, alors que ce n’étaient que des moyens indiqués ou non.
Si les sociétés civiles se donnaient de la méthode dans leur
approche du drame tchadien, sans avoir besoin absolument d’une
table ronde inclusive, elles disposent d’assez d’éléments pour
faire une autopsie efficace du cycle de la rébellion armée et
proposer des thérapies durables et incontestables pour enrayer ce
phénomène anachronique récurrent, au lieu de se contenter
d’accompagner le phénomène et même inconsciemment le justifier.
Cela rendrait alors possible et efficace un « vrai dialogue
inclusif » tel que nous l’aurions tous souhaité, pour tourner la
page, sans amuser la galerie, comme à la CNS en 1993 et après. La
démarche du groupe des associations sur le terrain brûlant et
brûlé de l’Est est un pas significatif à encourager.
Pour que l’ouverture prônée par le président IDI
soit une chance pour la paix et la réconciliation, il aurait fallu
supprimer au moins la censure préalable restauré à la faveur de l’Etat
d’urgence. En effet, s’il y a ce froid de réactions populaires,
même de soutien dans les cercles proches du pouvoir, c’est que le
bâillonnement de la presse est plutôt perçu comme un mauvais signe
par les élites. La presse est actuellement la seule fenêtre à
travers laquelle les divers courants sociaux s’expriment. Elle est
donc plutôt un décompresseur de tensions et non le contraire. Les
responsables gouvernementaux partisans d’une liberté d’expression
verrouillée, comme au temps de la pensée unique, ne devraient pas
se rattraper avec l’Etat d’urgence, après avoir vainement tenté de
faire modifier la loi 029 sur le régime de la presse dans le
mauvais sens. Ils privent ainsi le président IDI de la
visibilité et de l’écoute nécessaire pour prendre les bonnes
décisions. Ils offrent des occasions prolongées sur six mois
aux chauffards à la tête des instituions sensibles de multiplier
les gaffes, en confondant l’Etat d’urgence avec le retour de la
pensée unique et du griotisme. Ils risqueraient de faire
échouer la gestion de cette période exceptionnelle et surtout, de
faire douter de la bonne volonté d’ouverture du président IDI.
Il est vrai que le fait de prêter ses colonnes ou l’antenne à des
acteurs opposés à la légalité actuelle pourrait être une
maladresse dans un contexte explosif, par une presse nationale.
Cependant, la sensibilisation et le dialogue direct avec les
presses, en utilisant les canaux du HCC et de l’ODEMET,
conjureraient mieux les excès possibles, sans affecter le
pluralisme démocratique, au lieu de la censure préalable. Pour sa
part, la presse privée devrait aussi comprendre que les acteurs
publics ne sont ni mineurs ni handicapés pour que les journalistes
signent et paient tout le temps à leur place. Partis politiques ou
rébellions armées, ces gens ont beaucoup de possibilités pour
exprimer et défendre eux-mêmes leurs idées et suggestions (s’ils
en ont). Si l’on voudrait une démocratie saine, inclusive de tous,
respectueuse de la dignité et de la particularité de chacun et
portée vers la construction de la paix et de la réconciliation,
ces remarques ne sont pas à négliger. Sinon, en croyant beaucoup
faire pour certains et en ne faisant rien pour d’autres, le
résultat sera le même : du surplace et la chute dans le chaos !
Enfin, pour conclure notre commentaire marginal
habituel, nous disons qu’il y a deux catégories d’oppositions
contre IDI. En réalité, non pas la classification par genre
(rebelles et partis politiques + certains acteurs assimilés) mais
par objectifs : d’une part ceux qui sont prêts à limiter leur
opposition à la satisfaction de revendications corporatistes ou
globales avouées ou non, et ceux qui ne s’arrêteront que quand le
pouvoir auraient changé de mains ou de régions. Dans toute
groupe actuel, on aurait pourrait apparemment avoir un mélange des
deux. Cependant, la proportion catégorielle variera selon le
niveau du prix à payer par option : « les moutons se
promènent ensemble mais ils n’ont pas le même prix » (dixit Magic
Système). C’est pourquoi nous verrons plus clair en
fonction des circonstances et des cartes que le maître des lieux,
le général IDI abattra. Moi, tout ce que je demande pour moi,
c’est le grade de « colonel de paix », pas de guerre car je n’en
ai ni l’envergure ni la motivation.
Enoch DJONDANG
enochdjo@yahoo.fr