|
Selon les grands
médias, l’Alliance Nationale, principale coalition des forces
rebelles tchadiennes (ou « mercenaires » selon), vient de
déclarer sa disponibilité de participer à un ‘dialogue inclusif’
avec le pouvoir et les autres acteurs. Nous n’allons plus
revenir sur les contours de cette terminologie ‘dialogue
inclusif’, car c’est par les faits et les intentions réelles des
acteurs publics tchadiens que ce ‘machin’ prendra une forme
qualifiable. Nous saisissons cette annonce de la rébellion,
survenant après une défaite militaire confirmée à mi-mots, pour
analyser là où nous en sommes aujourd’hui dans la difficile
quête de la paix. Nous essayerons avec l’indulgence des
internautes de résumer les positions des belligérants de la
crise tchadienne, au regard seulement des faits avérés, pour
voir à quelle distance sommes-nous de la paix.
D’une
manière générale, la position des rebelles a toujours connu deux
variables. Quand leurs leaders étaient
en négociation en 2007 en Libye, ils avaient dans un premier
temps, réclamé la participation des partis politiques et de la
société civile comme préalable aux discussions. Par quelle
alchimie, quelques temps plus tard, ces mêmes leaders
déclarèrent publiquement qu’ils lèvent ce préalable de
participation des autres acteurs et que les négociations étaient
très avancées, à part quelques petits détails à évacuer. Pour
les partis politiques (CPDC, FAR…) et les sociétés civiles qui
faisaient de cette participation leur credo, ce fut un vrai coup
de poignard dans le dos. Puis les Accords de Syrte furent signés
en grande pompe le 25 octobre 2007 et largement diffusés pour la
première fois. A ce stade, les tchadiens pouvaient espérer
approcher la paix. Malheureusement, la sincérité était absente
de toutes ces gesticulations. On ne croit qu’aux armes et ce
sera comme ça !
La preuve ? Un mois
à peine après Syrte, les rebelles déclarèrent ces accords caducs
et les hostilités reprirent de plus bel en fin 2007, pour
atteindre leur apogée en février 2008 avec le cauchemar de N’Djaména.
L’échec de cette énième tentative de
coup de force et la gravité de ses impacts ont fini de
convaincre l’opinion que la paix n’est pas pour demain.
Avant de tirer une
telle conclusion hâtive, analysons les paramètres, côté rebelle,
qui rendront difficile un vrai retour à la paix ou même
simplement une ‘paix des braves’ (solution ne concernant que les
promoteurs de la main armée). Sans se tromper, la conception de
la solution finale, pour la plupart des groupes rebelles, sous
entend les éléments suivants :
- En priorité, le
renversement par tous les moyens du général IDI : il parait
inconcevable, pour certains leaders ayant été proches de ce
dernier et parents, de revenir comme simple ‘courtier’ à ses
pieds (question d’honneur tribal ?) ;
- A
défaut, gagner du temps en obtenant une position
politico-militaire dans le système qui permettra d’y arriver
tôt ou tard ;
- Pour
cela, un désarmement des milices rebelles parait la pire des
bêtises pour ces leaders : ils exigent de rentrer avec leurs
forces telles quelle, en considérant que la signature d’un
accord les reverse automatiquement, avec armes et bagages,
dans les forces gouvernementales. De plus, ils avaient
contribué eux-mêmes à cette partition de la force publique
en assemblage de forces clanico - tribales, selon les
alliances secrètes entre familles dominantes ;
- Pour
les groupes rebelles issus des ethnies ‘délaissées’ du
pouvoir FROLINAT, le ralliement et le désarment sont
possibles, moyennant quelques compensations avantageuses
dans l’Administration et l’armée, ce qui explique la
facilité avec laquelle ils finissent par rallier le pouvoir
en place ;
- Les
Accords de Syrte n’ont jamais reconnu l’Accord du 13 août 07
comme ‘l’Accord de base’ du règlement du problème tchadien,
ce qui veut dire que le suffrage universel qui doit fonder
la légitimité de tout pouvoir et de toute autorité, parait
encore incompatible avec les intérêts et les visées des
rébellions tchadiennes. Aucune d’ailleurs n’a jusqu’ici fait
des commentaires sur le contenu de cet accord, ses
insuffisances et des propositions concrètes pour le
compléter utilement et le renforcer.
En face des
rebelles, les partis politiques, tout en réclamant le dialogue
inclusif, défendent un autre credo.
Ils savent qu’ils sont liés par les textes fondant leur
existence et régissant leur fonctionnement. Ils savent que, dans
les conditions normales d’un pays démocratique, seuls les partis
qui siègent à l’hémicycle ou sont capables de tenir la rue dans
une confrontation avec l’autorité en place, sont considérés
comme les vrais acteurs politiques. Or, dans notre contexte, peu
seraient en mesure de remplir ces critères, même si l’étau
sécuritaire et répressif se desserrait. Alors, certains sont
partants pour espérer que l’application correcte de l’Accord du
13 août 07 correspondrait aussi à leurs intérêts et à leurs
visions du pays. Tandis que d’autres visent tantôt la
contribution financière promise de l’Etat en s’agitant dans la
mouvance présidentielle, sans rien représenter sur le terrain.
D’autres encore, selon la logique de l’opportunisme et de la
sournoiserie à la tchadienne, ont les pieds des deux côtés du
fossé : le jour, ils sont légalistes dans un camp, la nuit ils
espèrent la réussite d’un putsch militaire qui les permettraient
de s’allier aux nouveaux maîtres du pays dans le partage du
gâteau du pouvoir.
Assis autour d’une
table ronde ou carrée, face aux rebelles, la position de
certains partis politiques sur certains sujets tels que l’actuel
mandat présidentiel, serait fort délicate, au risque d’être
considérés comme des partisans des dit putschistes. Or, c’est ce
qu’espère certains des leaders rebelles pour qui la cohabitation
avec IDI pour quelques temps légaux encore serait pire qu’une
prison !
Maintenant,
voyons le côté des sociétés civiles.
Le risque le plus évident pour ces activistes est de se faire
piéger sur un terrain où les intérêts et la loi de la jungle
justifient l’acharnement et les coups fourrés. La société civile
ne peut que défendre des règles du jeu claires et sincères. Elle
ne peut pas transiger sur des questions inévitables, telles que
les crimes politiques, la responsabilité des conflits
intercommunautaires, les causes des injustices socio -
professionnelles, le caractère impersonnel et non appropriable
de la fonction publique, etc… Si elle a le courage de faire de
ces points son credo, elle risquerait d’être l’ennemie la plus
coriace des autres acteurs publics, principalement tous ceux qui
défendent la légitimité de la main armée et de « ses acquis ».
Alors, on peut bien s’interroger sur ce qu’espère la société
civile dans des discussions creuses et virulentes qui tourneront
quasi-exclusivement sur les attaques de personnes et/ou de clans
rivaux autour de la question du pouvoir ? Les réconcilier sur
quoi et contre qui ? L’Etat de droit ? La démocratie
pluraliste ? Le suffrage universel direct, transparent et
incontestable ? Au regard des enjeux, il importe que la société
civile cadre préalablement et rigoureusement sa participation à
des rounds politiques, au risque que la naïveté et
l’inexpérience de certains de ses leaders ne la piège et ne la
discrédite durablement.
Du côté du pouvoir et du gouvernement, les
tentatives de coup de force des rébellions, depuis au moins les
Accords de Syrte, ont fournis une argumentation en béton pour
mettre le tout sécuritaire en priorité.
En effet, il n’est aucun régime si menacé par ses opposants, qui
accepte gentiment de se faire « hara kiri ». Les actions
rebelles, ayant de surcroît échoué plusieurs fois, ont conduit
les partenaires extérieurs et même un peu plus d’opinion
publique intérieure, à opter pour la sécurité et la stabilité,
en d’autres termes faire avec le pouvoir en place, devant
l’inconnue lourde en incertitudes. Les partisans de la rébellion
armée, actifs sur le Net, devraient prendre en compte cette
donne qui va croissante en audience. Les gens en ont marre
d’être réduits, avec leurs familles, à fuir ou à se tapir sous
leurs lits, dans l’attente que des frères ennemis règles leurs
comptes qui semblent ne pas concerner tout le monde.
Pourquoi le citoyen lambda en est arrivé à cette attitude ? La
réflexion n’est pas exclusive, pourvu qu’elle soit objective. Il
est rare, dans l’histoire des peuples, que l’état d’esprit des
populations soit plutôt de fuir devant l’avancée des « éventuels
libérateurs ». La relecture objective des évènements de février
dernier s’impose !
Le sentiment
frustrant d’être pris dans l’étau soudanais, malgré la gravité
de nos problèmes intérieurs, renforce davantage cette défiance
populaire face à l’inconnue des aventures politico-militaires.
L’autre revers des tentatives de coup de force des rebelles,
c’est le risque de la crispation du pouvoir dans la perspective
des prochaines consultations électorales.
Car non seulement elles risqueraient d’être hypothétiques, dans
l’impossibilité de réaliser de vrais recensements dans un climat
de guéguerre permanente, mais elles arriveraient à échéance sans
que l’opposition civile n’ait eu le temps de se préparer, à
cause de la guerre cyclique. Gageons que la saison des pluies
soit mise à profit par les démocrates pour reprendre la main sur
les « mains armées », sinon on tournera en rond !
La dimension personnelle et clanique est
essentielle dans les atermoiements de tout processus de
normalisation. Nous avions dit plus
haut que le désarmement effectif des forces rebelles, avant
ralliement, leur paraissait inacceptable dans leurs perspectives
secrètes. Il y aurait d’autres raisons plus sociologiques à
cela : la vendetta ! Cette barbarie d’un autre âge qui a
fini par s’imposer dans la vie publique tchadienne, comme la
tradition albanaise de la vengeance, empêche ses promoteurs de
concevoir une vie normale où la sécurité, l’intégrité physique
et la quiétude seraient simplement assurées par les services
sécuritaires de l’Etat sans exclusif. La masse des crimes de
sang commis de sang froid et non jugés, les codes d’honneur
violés à l’occasion des représailles sur le terrain des
affrontements fratricides (viols, vols aggravés à main armée,
assassinats, massacres intercommunautaires) rendent difficile
l’acceptation d’un désarmement social général. Tandis que, à
l’exemple tragique du leader de l’ex-rébellion FUC rallié, il
serait désormais inacceptable pour le général IDI de permettre à
des ‘Robin des Bois’ de faire la parade à N’Djaména devant les
portes du palais rose avec leurs Toyota et leurs sbires armés
jusqu’aux dents, sous- couvert d’accords de réconciliation. Les
grandes tranchées et le dispositif défensif de la ville en
témoignent amplement. Alors, quelle sera l’alternative pour les
leaders les plus coriaces de la rébellion armée ? Pourront-ils
supporter la mésaventure de Jean-Pierre Bemba ou de Mahamat Nour
Abdelkérim ? Accepteront –ils l’exil et la renonciation en
échange de la paix ?
En conclusion, au regard de tout ce qui précède,
on est loin d’espérer un retour imminent de la paix, surtout que
certains acteurs sont habitués à cette situation de chaos
permanent depuis leur jeunesse. Ils
pourront persister aussi longtemps que le destin n’en décide
autrement, peu importe le prix pour les tchadiens ! Tant que les
parrains extérieurs peuvent tirer leurs profits de cette sale
guerre, tant que la majorité silencieuse et ses élites
démissionnaires se camperont dans la peur et la fatalité, tant
que l’argent nerf de la guerre coulera à flot pour soutenir les
conflits au détriments des impératifs de développement et de
lutte contre la pauvreté, les tchadiens doivent accepter de
vivre l’enfer comme leur lot et leur mérite collectif !
Quelqu’un avait
écrit sur le Net : « Que valent plus ces révolutionnaires que le
défunt Néhémie dans la dénonciation de l’injustice ? ».
Tentative de réponse : mon ami Néhémie était précurseur d’un
Tchad Nouveau qui est encore à l’état de fœtus dans l’esprit de
ses compatriotes, donc trop en avance sur le temps. C’est
peut-être aussi notre malheur commun, les amis de Néhémie, de
Béhidi, de Dr Ibni et de ceux qui tiennent encore le nez hors
des eaux boueuses et puantes du pays de Toumaï le troglodyte et
des Sao ?
Enoch
DJONDANG
enochdjo@yahoo.fr pour poursuivre les
discussions
|