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Combien
de survivants du régime Hissein Habré pourront assister au procès
si l'ancien Président tchadien n'est jugé que dans trois ans ?
Cette
question taraude les victimes au lendemain de l'annonce faite par
le Ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane
Gadio. Près de dix-sept années se sont écoulées depuis
que Hissein Habré a fui le Tchad et est venu se cacher au Sénégal,
où il vit un exil doré, grâce aux millions de dollars qu'il a
volés au Trésor public tchadien.
Les
huit années de son règne ont été marquées par une pratique
systématique de la torture, par des détentions arbitraires et
une répression aveugle et sanglante dans le sud du Tchad, ainsi
qu'à l'encontre des ethnies arabes, hadjerai et zaghawa, toutes
musulmanes. Une commission d'enquête a estimé à 40,000 le
nombre des exécutions sous le régime Habré
À la chute de
ce dernier, les victimes ont pris la
ferme résolution d'obtenir justice. Renonçant à un procès au
Tchad, dont les gouvernements successifs n'ont jamais présenté
de demande d'extradition au Sénégal – lesquels n'offriraient
de toute façon pas les garanties d'un procès équitable -, elles
se sont tournées vers la justice de son pays d'exil, le Sénégal.
En
2000, après dix ans d'attente, elles sont parvenues à le faire
inculper au Sénégal pour complicité de crimes contre l'humanité,
d'actes de torture et de barbarie. Malheureusement, des ingérences
politiques ont amené la justice sénégalaise à se déclarer
incompétente. Ce revers n'a toutefois pas affaibli l'opiniâtreté
des victimes qui ont, dans la foulée, déposé des plaintes en
Belgique en vertu de la loi de compétence universelle. En effet,
le 27 septembre 2001, le Président Abdoulaye Wade avait déclaré
que « si un pays, capable d'organiser un procès équitable - on
parle de la Belgique - le veut, [il] n'y verrai[t] aucun obstacle
».
Après
quatre années d'enquête menée par
une équipe policière judiciaire spécialisée dans les crimes
internationaux, la justice belge a donc délivré un mandat d'arrêt
international contre Habré et a demandé son extradition. Arrêté
en novembre 2005, il ne sera toutefois pas extradé, un tribunal sénégalais
refusant de statuer sur la requête. Sous la pression des Nations
Unies, dont le Comité contre la torture avait condamné le Sénégal
pour manquement à son obligation de juger ou d'extrader Hissein
Habré, le gouvernement sénégalais a annoncé qu'il demanderait
à l'Union africaine (UA) de se prononcer sur une «juridiction
compétente ». En juillet 2006, l'UA a demandé au Sénégal de
juger l’ancien président tchadien « au nom de l'Afrique », ce
que Wade a accepté. Une décision qui a fait renaître
l’espoir. Certes, l'adoption fin janvier d'une loi par
l'Assemblée nationale permettant de juger au Sénégal les pires
crimes commis même en dehors de son territoire, représente une
avancée importante. Mais rien de concret n'a été mené jusqu'a
maintenant, et notre espoir s’est envolé de nouveau, cette
fois-ci à cause des déclarations de M. Gadio, qui a considéré
que l'instruction prendrait au moins trois ans encore. M. Gadio a
critiqué notre « empressement » alors que c'est le Sénégal
qui pendant seize ans a refusé de traduire Habré, et ce en dépit
de ses obligations internationales !
Combien
encore de mes clients mourront d'ici à trois ans, comme Samuel
Togoto et Sabadet Totodet qui ont été parmi les premiers à
porter plainte à Dakar en 2000?
Du
côté de la justice, il semble difficile de parler
d’empressement pour une affaire qui a débuté il y a sept ans.
Si le Sénégal avait respecté ses obligations internationales en
2000, lorsque Habré fut pour la première fois arrêté, ce
dernier aurait été jugé depuis longtemps. Si le Sénégal avait
extradé Habré vers la Belgique en 2005, il serait aujourd'hui
devant la cour d'assises de Bruxelles.
Si
le Sénégal projette d'ouvrir rapidement
l'instruction et de reprendre le travail mené par la Belgique des
années durant, nous sommes convaincus que, tout en respectant les
droits de la défense, le procès pourrait avoir lieu bien avant
trois ans.
Il
est certain qu’enquêter et poursuivre des crimes commis
massivement il y a plusieurs années dans un autre pays se révélera
complexe et coûteux. De plus, nous avons pu constater, en 2001 et
en 2005, que Habré a utilisé notre argent à bon escient et que
ses partisans, y compris religieux, forment un groupe de pression
puissant au Sénégal. La communauté internationale doit donc
proposer son aide au Sénégal. D’autant que Dakar a fait des
efforts - comme l'adoption récente de la loi permettant de juger
Habré sur son sol - qui attestent de sa bonne volonté.
Le Sénégal est aujourd’hui en mesure d’offrir un procès
exemplaire en matière de lutte contre l’impunité, encore
faut-il que les principaux acteurs - victimes, témoins et accusé
- soient encore vivants. Une justice qui tarde à être prononcée
est un déni de justice.
Jacqueline
Moudeina est Présidente de l'Association tchadienne pour la
promotion et la défense des droits de l'homme et avocate des
victimes de Hissein Habré.
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