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Opinion |
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Opinion
sur la laïcité :
quelle laïcité ?
Saleh
Kebzabo, député,
Président de l’UNDR
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Paru
ce matin à N'djamena à l'édition du 8 Janvier de l'hedomadaire le Temps
et publié sur ialtchad avec l'accord
du directeur de publication du journal.
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Un
débat très important est passé –presque- inaperçu
il y a quelques semaines dans notre pays. Il s’est
malheureusement arrêté aussi rapidement qu’il a
commencé sans avoir de relais dans le public. Le
sujet est en effet d’une délicatesse certaine et
l’on ne saurait l’évoquer sans y laisser de
plumes. C’est une question nationale d’importance
qui ne doit pas être occultée et mériterait d’être
traitée dès maintenant avant qu’il ne soit trop
tard. Il
ne sert à rien de se cacher sous un manteau de laïcité
ou de nationalisme quand on sait que les braises
d’un affrontement religieux ou régionalo-religieux sont
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| encore ardentes au Tchad ; il est vrai que d’épaisses
cendres les couvent encore, mais nous savons
qu’elles pourraient s’envoler à la moindre bise :
alors, pourquoi ne pas en parler ?
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Dans
la seconde quinzaine du mois de juin dernier, les
Catholiques ont organisé un atelier de formation des
formateurs d’observateurs électoraux, dans la
perspective de probables élections communales, et après
des élections présidentielles et législatives
controversées. Ce qui nous paraît tout à fait
normal et responsable de la part d’une grande
institution nationale qui n’a pas marqué de parti
pris en la circonstance. Le ministre de tutelle lui-même
n’y a pas vu de problème, puisqu’il y a délégué
un représentant. Mais quand les Catholiques ont
annoncé que les observateurs ne devaient pas
seulement se contenter d’observer, mais qu’ils
devaient dénoncer les élections si elles étaient
truquées, cela n’a pas plu au pouvoir. Le ministre
y est allé d’une réplique virulente où la menace
le dispute à l’intimidation : assimilation à
un parti politique, intégrisme déguisé, pas
impardonnable franchi, mise en garde sévère…tous
les ingrédients classiques ont été utilisés contre
l’Église Catholique.
Celle-ci,
assurément, est décidée à ne plus s’en laisser
conter et, dans un communiqué signé de l’Union
des Cadres Chrétiens du Tchad (UCCT), a remis
vertement le ministre dans son fauteuil. Morceau
choisi : « n’est-t-il
pas du devoir de l’Église
d’enseigner à ses fidèles le rôle qu’ils
doivent jouer le jour des élections et surtout leur
responsabilité dans la situation que vivent leurs
concitoyens en portant leur choix sur tel ou tel
candidat ? Où est donc le délit ? Pourquoi
autant de peur, de menace, d’intimidation lorsque
l’Église
Catholique cherche à instruire ses fidèles, ce qui
peut être utile pour la société tout entière ?
NON ! Notre Église
doit s’adapter aux réalités sociales et politiques
de l’heure. Les citoyens chrétiens ne veulent plus
vivre dans l’obscurantisme, la terreur,
l’oppression, le mépris… C’est contre tous ces
aléas que la commission Justice et Paix s’est donnée
la mission de sortir les chrétiens de l’ignorance
de leurs droits et devoirs, de les aider à travailler
pour que le Tchad soit une patrie de paix… A bon
entendeur, salut ! »
Le
débat aurait pu rester à ce niveau si la presse ne
s’en était mêlée Les deux principaux journaux de
la place, Le
Progrès et N’Djaména bi-hebdo ont consacré
à l’incident des commentaires inédits qui ont jeté
l’huile sur le feu, mais sans provoquer, en notre
connaissance, de réaction de l’une ou l’autre
partie.
N’Djaména
bi-hebdo
a
réservé toute la « une » du n° 600 du 4
juillet à l’affaire, par l’éditorial « une
concurrence déloyale ?» et le dessin
humoristique « l’Église Catholique diabolisée ».
Le ton est mesuré, en dessous de la tonalité
habituelle du journal qui, en l’espèce, a défendu
les principes et s’est interrogé sur le bien-fondé
du « tir
nourri contre l’Eglise Catholique ».
Il n’y aurait rien à redire si le n° 602 n’avait
réservé toute sa dernière page à la polémique.
Sous le titre : « la politique de deux
poids, deux mesures », le journal prend
cette fois ouvertement position pour l’Eglise
Catholique dont il cite tous les bienfaits et bonnes
initiatives et tente d’assimiler le gouvernement au
clergé musulman. Tout l’article est un mélange
insidieux des positions du journal avec le communiqué
de l’UCCT qu’il signe : la rédaction !
Comprenne qui pourra.
Le
Progrès
du 15 juillet 2002, lui, renvoie les deux premiers dos
à dos, et présente l’affaire comme une position de
la communauté chrétienne qui cherche à s’imposer
aux autres au nom de la laïcité. Dans la droite
ligne éditoriale du journal, l’article intitulé «le
tamponnoir de l’Eglise Catholique »
occupe deux pages, tandis que le billet quotidien
« avec sourire » qui fait rarement sourire
y est revenu. Sous la signature de son directeur de
publication, le journal passe allègrement de
l’information au commentaire, parfois confusément,
mais avec insistance et sans jamais convaincre, contre
l’Eglise Catholique.
Le
Progrès
écrit deux contre-vérités qu’il faut relever :
le cheikh
Hissein Hassan « aurait
fustigé le comportement d’un candidat musulman de
l’opposition, en demandant de soutenir un Musulman
au détriment d’autres lors de la dernière présidentielle,
il a essuyé tous les tirs francs, même de certains
Musulmans. Le chef de la communauté majoritaire du
pays est ainsi réduit au silence quant à son
implication politique. Aujourd’hui l’on appuie, au
contraire, l’église Catholique à s’immiscer dans
les consultations électorales, sans voir aucun danger
venir ».
En
l’espèce, l’usage du conditionnel nous paraît
quelque peu spécieux, voire vicieux, car le
comportement du cheikh surnommé « colonel »
dans la communauté musulmane dont il n’est
nullement le chef, a été sans ambages et scandalisé
plus d’un citoyen. D’autres ont été choqués par
le fait que le cheikh n’ait pris en compte, lors de
la dernière présidentielle, que les deux candidats
issus du Nord et
omis les deux autres du Sud.
Le cheikh et les autres Musulmans Nordistes
feraient-ils de la ségrégation régionale islamique,
ou, y aurait-il deux poids deux mesures ? Nous
sommes déjà au cœur du débat, car au fond, c’est
la question religieuse qui est en cause, avec sa
dimension politique tchadienne.
Une
dizaine de fois, dans ce numéro, Le Progrès insiste sur l’aspect majoritaire de l’Islam au
Tchad et affirme que ce fait seul pourrait donner le
droit aux Musulmans de refuser, par exemple, la laïcité
qui leur est imposée par une Constitution
d’inspiration chrétienne ! Si cette
affirmation grave devait être largement partagée au
sein de la communauté musulmane, alors, il y a lieu
de tirer la sonnette d’alarme, car notre pays couve
une grave crise qui va nous exploser entre les mains
à court terme. Cela donne des frissons dans le dos,
car le phénomène rappelle la situation de 1979 où Hissein
Habré a eu à galvaniser pour rassembler autour
de lui des Musulmans, qui ont servi en définitive une
cause qui était loin d’être la leur et n’a rien
rapporté à leur religion. Vingt trois ans après,
devons-nous revenir à la case de départ ?
J’en ai bien peur.
L’Islam
au Tchad a toujours été tolérant et cela est tout
à son avantage. Ce qui veut dire que les accents
guerriers de ce genre ne peuvent pas trouver d’écho
dans l’opinion, puisque la communauté musulmane
tchadienne est multiforme et se compte dans toutes les
régions du pays. Si le journaliste du Progrès devait aller au
bout de son idée, il devrait défendre clairement
l’option d’une République islamique. Je crois
qu’il a du lui-même mesurer les limites de cette démarche
et n’a pas osé -pour le moment ?- franchir le
Chari ! Il revient
souvent de certains Musulmans tchadiens
(intellectuels ?), qu’ils ne sauraient tolérer
davantage la laïcité qui ne rime pas avec l’Islam
! Je me contenterai de citer le débat sur l’entrée
de la Turquie dans l’Union européenne
dans JA/L’Intelligent
du 15 décembre 2002 où Alain Faujas écrit : « quelle Europe voulons-nous construire ? Nous la voulons laïque,
au sens français du terme, c’est-à-dire séparant
nettement la sphère privée, à laquelle appartient
la religion, de la sphère publique, où se règlent
les affaires de la cité. Car c’est la seule façon
de préserver la paix et d’éviter les ravages de
l’intolérance et du tribalisme. La laïcité
n’est pas l’absence de religion, mais la
coexistence des religions, des agnosticismes et des
athéismes (…) La Turquie devra nous apporter cet
islam sécularisé qui fera barrage à tous les
fondamentalismes. » J’adhère parfaitement
à cette opinion que je rapporte au Tchad. Ne nous
laissons pas aveugler par l’ignorance qui prépare
le lit de l’intolérance et du rejet de l’autre.
En l’espèce, nous ne ferons jamais mieux que
d’autres pays plus Musulmans que nous et qui nous
entourent.
Ce
qui me désole, avec mes coreligionnaires, c’est
l’absence de débat. Le débat dans le monde
d’aujourd’hui, par exemple, ne porte plus sur la
religion au premier niveau, comme semblent s’y
complaire certains Tchadiens. La question que les
Musulmans se posent est de savoir comment mettre la
religion au service de la démocratie et du développement,
pour atteindre les performances démocratiques et
sociales des sociétés avancées, sans les
perversions qu’elles entretiennent en leur sein. Les
Musulmans de par le monde
réfléchissent profondément à l’avenir en
s’ancrant dans la modernité par la maîtrise de la
science et de la technologie. De ce point de vue, ceux
d’Asie,
les plus nombreux de la planète, y sont arrivés,
tandis que ceux du Proche-orient
commencent à y arriver. Les guerres qui ensanglantent
ces régions et la volonté américaine de réduire
certains pays au silence est la réponse occidentale
à la lutte des moins nantis de se frayer une voie et
de s’imposer avec leur culture…et leur religion.
Les Asiatiques sont
respectés depuis quelques décennies tandis que les Arabes,
avec les évènements que nous vivons, sont en train
de l’être. Ce n’est qu’une question de temps.
Et
les Noirs dans
tout cela ? Le débat n’est pas exactement
celui-là, mais il pourrait être dialectiquement le
chemin pouvant guider les Tchadiens, en particulier
les Musulmans du Tchad. Il me semble que l’Islam tel
que vécu au Sénégal,
Mali, Niger, Nigéria…ou même au Soudan
voisin, plus militant et éclairé, ne porte pas
les stigmates de l’arriération et de
l’acculturation entretenue dans notre pays où la
majorité musulmane n’atteint pas l’importance des
pays cités. D’ailleurs, de quoi peuvent se prévaloir
les Musulmans tchadiens, sinon que de donner une
mauvaise image de leur religion par les tares qu’ils
inoculent ? Le Tchad, n’est-il pas depuis
vingt-deux ans dirigé par des Musulmans qui ont fait
de leur pays un non-Etat, une non-nation, sous-éduqué,
acculturé-négativiste, livré à des hordes de
tueurs, de pillards et de prévaricateurs qui, faute
de se réclamer d’un combat pour l’Islam,
l’utilisent grossièrement pour diviser le pays en
deux ? Le gouvernement agit d’ailleurs dans
cette ligne héritée du CCFAN
dont on sait qu’il est encore le maître à
penser idéologique de nos princes qui n’ont,
malheureusement pour le Tchad, aucune autre vision
politique.
Les
exemples sont nombreux et édifiants. Au sommet de
l’Etat, dans les structures politiques,
administratives et militaires, la domination
nordiste est patente, arrogante et révoltante car non
justifiée et contre nature, parfois. Un coup d’œil
sur l’organigramme de la présidence de la République
ou de la haute hiérarchie militaire et paramilitaire
est éloquent. La justice est rendue au détriment des
sudistes, surtout quand elle l’est par les gendarmes
dont on sait que presque tous les commandants de
brigade
sont issus de la même ethnie. La même
situation est observée aux douanes où, non seulement
les Nordistes sont traités avec faveur, mais les
responsables à tous les échelons détournent
purement et simplement les recettes qui manquent
gravement dans les caisses de l’Etat en faillite. Même
dans le privé, où les talents ne manquent pourtant
pas au sein de toute la communauté nationale, ce sont
les Musulmans et singulièrement le clan, qui
s’imposent aux autres Tchadiens. Le transport en
commun urbain et rural, le charbon, le pétrole…tout
est entre leurs mains. La difficile, devenue
l’impossible cohabitation agriculteurs-éleveurs ne
trouvera jamais de réponse tant que l’idée
sous-jacente sera l’envahissement et l’occupation
du Sud par les nomades. Le mal est tellement profond
qu’il n’épargne pas nos enfants. En effet, la
brutalité grandissante dans les établissements
scolaires est l’une des conséquences de cette
mauvaise politique du MPS
qui apprend aux enfants qu’ils sont supérieurs
à leurs maîtres, surtout si ceux-ci sont issus du
Sud. Le crime de l’élève qui a poignardé
son professeur en est un exemple, et le manque
de réponse de l’administration une preuve : on
aurait pu, au moins pour l’exemple, exclure de l’école
tchadienne tous ces adolescents fiers de leur crime.
Au lieu de cela, c’est plutôt un haut responsable
qui est venu se confondre en explications
inopportunes. Ainsi va le Tchad nouveau d’Idriss
Déby !
L’honnêteté
voudrait que les Musulmans rasent les murs, par la
faute de leurs chefs politiques. Dans la phase
actuelle de l’évolution du Tchad, ils portent une
lourde responsabilité disqualifiante dans les échecs.
Plus précisément et pour être juste, il s’agit de
dénoncer leur avant-garde qui est une minorité
agissante aux commandes. Comme en 1979, c’est elle
qui prépare l’avenir du pays sur des bases
totalement fausses. La politique menée par Idriss Déby
depuis douze ans est uniquement d’essence et
d’inspiration tribalo-régionalo-religieuse, pour se
perpétuer au pouvoir, au profit exclusif d’une
infime minorité qui a le même mépris pour tous les
Tchadiens. N’est-ce-pas Déby qui, il y a quelques
années, pour justifier l’implantation d’un projet
dans sa région, a voulu sensibiliser un expert étranger
en évoquant l’exemple des Tutsis au Rwanda ? …
Ceux
des Nordistes qui, aujourd’hui, pensent bénéficier
des privilèges du système, qui ne leur réserve en réalité
que des miettes, se trompent lourdement et ils ne
doivent pas entraîner la majorité dans leur erreur.
Rares sont les hommes politiques qui dénoncent cette
dérive qui porte atteinte à l’équilibre national.
Gouverner un peuple, c’est savoir gérer
toutes les différences pour en faire une
dynamique porteuse d’espoirs et de mobilisation. Or,
sous Déby, il y a plusieurs Tchad et le Nord lui-même
est divisé en plusieurs parties. Il suffit de cocher
sur une carte les projets réalisés ou en cours d’étude
et les infrastructures socio-économiques réalisées
pour se rendre compte de l’ampleur des injustices érigées
en politique de gouvernement. Et tout cela dans un
capharnaüm où Déby lui-même ne se retrouverait
pas, car c’est tout, sauf du développement. Il
n’y a que la Banque
Mondiale qui semble s’y retrouver, au grand dam
des Tchadiens qui n’y comprennent plus rien !
Le
dernier découpage administratif est une autre preuve
de ce dessein machiavélique et de cette obstination
à gouverner contre tout bon sens. Sous le régime du
MPS, le Tchad est passé de quatorze préfectures et
une quarantaine de sous-préfectures, à 13 régions,
48 départements et 205 sous-préfectures, dans le
seul souci de placer des hommes et de multiplier des
prébendes. Dans un but évidemment électoraliste,
puisque l’on y retrouve toujours la même tonalité
régionaliste qui servira lors des futures
consultations électorales, puisque ce découpage fait
largement la part belle au Nord. Certains y voient un
jalon dans la perspective d’un probable référendum
appelé à tordre le cou à la Constitution pour
permettre à Déby de postuler un nouveau mandat.
Car
toute la stratégie qui se met actuellement en place
ne vise qu’à mettre Idriss Déby sur orbite pour un
autre mandat de cinq ans, sinon plus. Ses partisans
ont-ils conscience qu’en 2006 Déby aura dirigé le
pays pendant seize ans pour rien ? Qu’il aura
fragilisé le pays qui sera divisé en deux et
n’aura amorcé aucun développement ? Comme
j’ai eu à le souligner par ailleurs, le régime
actuel est le plus tribaliste
que le Tchad ait connu depuis l’indépendance.
Un dernier exemple : tout le système financier
est entre les mains d’une ethnie. Cela est de plus
intolérable et accentue la division du pays. Se
demande-t-on pourquoi les fédéralistes gagnent de
jour en jour du terrain ? C’est leur réponse
à cette pratique d’exclusion systématique.
En
conclusion, les patriotes du Sud et du Nord, fort
nombreux malgré les apparences, doivent se mobiliser
pour dénoncer et combattre cette politique qui hypothèque
gravement l’avenir du pays. Car demain, ce sont les
ressources du pétrole qui seront utilisées pour
diviser davantage les Tchadiens et les opposer encore
plus en Nordistes et Sudistes, chrétiens, animistes
et musulmans, au profit d’un clan. C’est cela
qu’il faut dénoncer et combattre vigoureusement,
maintenant, car demain il sera tard. Ce débat
s’impose à tous et fait partie des sujets que
devrait traiter un grand forum national que les démocrates
appellent de tous leurs vœux.
Saleh
Kebzabo, député,
Président de l’UNDR
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