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Chers
amis,
Je romps le silence que je me suis imposé depuis mon
dernier article sur www.ialtchad.com/opinion/’’L’illusion
de pouvoir pour lequel les tchadiens s’entredéchirent…’’
du 06/12/07, article que les tristes évènements de février
dernier ont largement confirmé, une fois de plus pour ma
peine. Je connais mieux que quiconque les risques encourus
d’une arrestation, d’une élimination ou d’une
disparition en cette période de folies fratricides qui
anime les élites de notre pays. Mais nous est-il permis
de se taire |
| face
à la menace et à la probabilité tangible d’une
disparition tragique de notre pays, hypothèse encore plus
insupportable pour des gens sensés que la somme des désastres
et des folies consommées ? |
Dès
le départ, nous avions dénoncé le fait que la majeure partie de
nos élites (qui s’expriment) et de la diaspora
est fortement acquise à l’apologie de la violence
politique, comme s’il s’agissait d’un jeu d’enfants, après
plus de trois décennies d’expérimentation de cette recette.
Aujourd’hui, au grand jour à N’Djaména en ce mois de février
2008, après que les compatriotes ruraux de l’Est et du Centre
l’avaient déjà maintes fois subies depuis trois ans sans répit
et dans l’indifférence générale, l’opinion découvre la réalité
de la mise en œuvre des théories fratricides des uns et des
autres. La population de la
capitale, réfugiée, déplacée, déguerpie ou non, vit amèrement
dans sa chair et dans son âme ce déclin collectif, dans
l’impuissance totale. Tandis que les tons, les préjugés,
les mesquineries et l’insensibilité des élites positionnées
sont restées les mêmes, comme si cela ne suffisait pas encore ?
Il
y a eu plusieurs évènements classés ‘graves crises’ au
Tchad depuis le tout premier d’envergure, la révolte populaire
du 16 septembre 1963 à Fort-Lamy (Quartier Mardjane Daffek et
Centre Ville), matée dans le sang par la jeune armée nationale
de l’époque sous Tombalbaye. Mais ce qui s’est passé dans la
semaine du 02 au 08 février 2008 à N’Djaména dépasse encore
l’entendement. Non pas que février 1979 ait été déclassé en
horreur et en folie. En 1979, il y avait cette cassure nord-sud
qui atteignait son apogée, drainant ses préjugés, ses rancunes,
ses revanches, ses victimes, entre l’école revancharde du
FROLINAT et les pouvoirs fantoches en place. Février
2008 a-t-il quelque chose en commun avec 1979?
1)
Le
contexte est différent :
une guéguerre fratricide et interminable de clans apparentés ou
rivaux, instrumentalisés, financés et lourdement armés par les
mêmes puissances qui n’ont cessé d’endeuiller la nation
tchadienne depuis plus de 35 années ;
2)
Comme ce
fut le cas avec les régimes précédents, ces milieux gangrenés
par le virus de la contestation armée, usent d’arguments
fallacieux pour prendre en otage tout processus de normalisation
de la vie publique et de la construction d’un Etat de droit
moderne ; rien ne peut se faire de façon durable et pour le
bien des générations futures, tant que l’appât d’un pouvoir
juteux, qui est censé délivrer toute une communauté de la misère
endémique, devient un motif suffisant pour déclencher les
aventures politico-militaires ruineuses ;
3)
Avec la
multitude des accords signés et aussitôt dénoncés ou violés,
il est probant que les acteurs publics ne seraient pas tous prêts
à sacrifier leurs ambitions et leurs tares pour donner une chance
historique à notre pays ; pire : quand le péril
physique est mis en relief, la méfiance épidermique et les arrières-
pensées obscures conduisent inévitablement à des incidents
malheureux, comme ce fut le cas des disparitions d’hommes
politiques le 03 février dernier ;
4)
Il y a un
choix absolu à faire au niveau politique entre les deux modèles,
démocratique ou à main armée, qui se disputent la scène
publique ; il n’y a pas d’autres alternatives. C’est
une question préjudicielle qui mérite une réponse claire de
tous : pouvoir, opposition, société civile et rébellion
armée. On ne peut pas continuer de faire cohabiter les deux modèles
dans un même pays en ce 21e siècle. Chaque modèle
procède d’une vision de société et d’un historique différent.
Les intérêts en jeu sont aussi
divergents. Si l’écrasante
majorité des tchadiens choisit finalement la démocratie et l’Etat
de droit universellement pratiqué, alors il restera aux
politico-militaires de se référer intégralement aux Accords de
Syrtes du 25 octobre 2007 qui les concerne exclusivement. En
considérant ces accords comme une annexe de l’Accord du 13 août
2007 qui est fondamental. Dans l’optique d’un dialogue
inclusif, c’est l’une des premières questions préalables sur
laquelle chacun doit se prononcer !
5)
Comme il
est aussi illusoire de croire qu’un simple dialogue inclusif,
face à face entre tous ces acteurs autoproclamés suffirait à
purger le pus du mal tchadien. Le fond du problème est l’enjeu
du pouvoir et de la survie des groupes ethno –claniques qui se
battent pour son contrôle. Dans l’ambiance de désordre régnant,
d’aucuns croient fermement ne pas trouver leur compte si jamais
le Tchad redevenait un pays normal, avec des règles consenties et
respectées par tous et une certaine égalité entre les citoyens.
Ceux-là, de quelque bord qu’ils soient, sont malheureusement
les plus présents et actifs sur la scène et les mieux connus et
soutenus de l’étranger, auxquels s’ajoutent de nombreux
opportunistes. Les autres
tchadiens paieront toujours plus chèrement le prix de leur
apathie !
6)
La guéguerre
tchadienne n’est pas une fatalité mais un vrai business pour
certains : pourquoi le courage manque-t-il tant aux élites
de faire l’analyse critique
et le bilan humanitaire et économique du phénomène de la
violence politico-militaire de manière impartiale et rigoureuse ?
Pourquoi des élites trouvent normal l’instrumentalisation de
groupuscules sans véritables projets de société et se
confondant de surcroît avec des clans en train de se faire décimer
inconsciemment sous ces illusions de domination guerrière?
Pourquoi un tchadien digne de ce nom ne se poserait-il pas des
questions sur la prospérité du commerce des armes en direction
de son pays, soit disant pour soutenir tel contre tel ? Nos
élites auraient-elles perdu le bon sens, à cause de la haine
viscérale, jusqu’à ce niveau insoutenable d’archaïsme
intellectuel ?
7)
Un
constat amère : le silence voire l’impuissance des
organisations de défense des droits humains durant cette énième
crise majeure, à quelques exceptions près ; tous n’étaient
pas directement menacés et il y avait des marges pour agir ne
serait-ce que vérifier les infos, pour contrecarrer les ravages
occasionnés par la rumeur folle, ou encore interpeller les belligérants
sur les dégâts collatéraux subis par la population ? Malheureusement
ces évènements ont mis à nu l’absence de stratégie de
gestion de crise et de capacité d’anticipation qui faisait la
notoriété d’antan de ces organisations. La recherche de
positionnement personnel, le goût de la villégiature offerte aux
leaders à la faveur de l’évacuation des étrangers, sans
justifier dans bien des cas d’une menace directe réelle et la
confusion de rôle avec les partis politiques ont démobilisé la
base militante, et pire dévoilé l’incapacité de gérer la
proximité des citoyens dans une telle kermesse de violations
massives des droits humains. Cette carence se ressent fortement,
sauf qu’elle relève encore de tabous ! La presse indépendante
a été plus responsable en justifiant sa mise en quarantaine
volontaire.
Avec tout ce qui se passe, nous devons aussi admettre l’échec
collectif de notre processus démocratique par le comportement
inqualifiable et récurrent d’une frange importante de
notre population, lors de chacun de ces évènements
politico-militaires, C’est l’échec sans appel de tous :
des gouvernants, des partis politiques et de la société civile
qui n’ont pas su éduquer le peuple dans le sens souhaitable !
Ainsi, tout le monde est devenu dangereux et anarchiste au Tchad.
(Comme écrit sur le mur d’une des prisons secrètes de
l’ancien régime : ‘l’homme tchadien est devenu un loup
pour l’homme tchadien’).
Notre
jeunesse, abandonnée à elle-même, est une source de grandes
inquiétudes. Au vu de ses agissements quasi-quotidiens notoires,
dans les cours d’école jusqu’au vandalisme honteux des 2-4 février
dernier, elle ne s’illustre que par les casses, à l’image
lamentable des aînés. Les ravages causés en deux jours de folie
seulement sur les patrimoines publics et privés à N’Djaména
devraient faire réfléchir les uns et les autres. Certaines
personnes ont poussé le cynisme à trouver normal la casse des
patrimoines des proches du pouvoir, mais restent silencieux sur
les ravages du centre médical populaire ‘Assiam Vantou’, de
MASOCOT (Programme Vih-SIDA) et même de l’OANET (pourtant siège
des Associations !), fait d’armes des mêmes pillards en quête
de ‘libération’ ? Ceux qui y voient l’expression
d’un ras-le-bol populaire autant que ceux qui conviennent que
c’est le summum de l’incivisme et de l’inconscience
collective : dans un cas ou l’autre, il y a danger en vue
pour l’Etat de droit démocratique !
Chose
encore plus curieuse, c’est le fait qu’après le drame du début
février, aucun sursaut patriotique n’est au rendez-vous :
l’état d’esprit actuel des acteurs politiques et
politico-militaires ne pourra que difficilement favoriser des
entreprises de cohabitation pour le bien du pays. Il n’y a plus
de confiance et l’argent perfide n’y changera rien. Il est très
possible que la population subisse encore des drames plus
critiques que celui des 2-3 février 08 à cette allure, en y
participant elle-même.
Pour
le dialogue inclusif (si cette solution pouvait encore marcher ?),
il va falloir se montrer sérieux, trouver des tchadiens sérieux
et conséquents pour les mettre autour de cette table ronde, définir
les contours, la portée et les limites de ce processus, les thèmes-clés
(étant entendu qu’on ne peut répéter une CNS bis), les qualités
des acteurs et de quelle légitimité se prévalent-ils pour
engager le peuple sans être mandatés, qui va garantir
l’application des décisions ou résolutions, etc. Cette
question de la garantie est de loin la plus difficile, car la
versatilité et la perfidie passent pour des vertus au sein de la
classe politique en général. Quand il est question de trahir
pour une miette, on rivalise en ridicules !
Si
l’on place l’Accord du 13 août 2007 au centre du dispositif
de sortie de crise, avec comme annexe 1 les Accords de Syrtes du
25 octobre 2007 pour les politico-militaires de tous bords, il
restera la racine du problème à discuter, à savoir la définition
politique et consensuelle du profil d’une Armée Nationale et Républicaine
véritable et les mécanismes contraignants pour sa mise en œuvre
avant la fin du mandat actuel, avec une implication forte de la
Communauté internationale. Voilà, à notre humble avis les éléments
clés de la sortie de crise !
On
est habitué aux rififis tchadiens : un dialogue inclusif précipité
étalera au grand jour les supercheries et les perfidies, en plus
de cette capacité incroyable de diaboliser ; aucune solution
miracle qui n’aie été déjà proposée auparavant et, à la
fin du spectacle le meilleur : une course effrénée et sans
pitié pour les postes dans les organes retenus. Peu importe le
prix des crises qui surviendront pour les populations, les bonus
de morts, les nouveaux déplacés et exilés, les casses du
patrimoine administratif des villes!… Nul n’imagine à ce
point combien les acteurs publics devraient avoir comme problème
de conscience ? Alors, face à face, yeux dans les yeux une
fois encore, pourquoi pas ?
Nous
souhaitons nous tromper pour une fois dans notre analyse, mais
seul Dieu fera en sorte que les uns et les autres soient réellement
au rendez-vous de la paix et de la justice !
La déchirure de février dernier semble plus profonde qu’en
1979 et, en plus des faits de l’état d’urgence, aura de
graves conséquences sur la vie publique à court et à moyen
terme. Il faut que les uns et les autres en prennent conscience et
évoluent dans leur vision du pays, sinon la chute collective dans
le gouffre somalien sera irrémédiable au prochain couac! Si
la griffe de l’état d’exception ne nous emporte pas, nous
sommes toujours disposé aux échanges francs avec ceux qui le
souhaitent et qui aiment réellement le Tchad.
Enoch DJONDANG
enochdjo@yahoo.fr
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