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Au
Tchad, les termes couramment utilisés dans la vie publique
semblent, comme en patois, signifier plusieurs choses divergentes
à la fois. C’est un peu le cas du « taux de participation » au
centre de l’inévitable polémique post-électorale. Pour parler
simplement, un taux se définit par rapport à une proportion
mesurable et vérifiable. On ne peut pas parler de taux dans
le vague. En matière électorale, le taux de participation se
réfère toujours au fichier électoral en vigueur et non pas à
l’affluence du public devant les bureaux de vote. C’est là
toute la confusion du débat actuel entre les partisans et les
adversaires des élections du 03 mai dernier. Même les leaders de
la société civile opposée au pouvoir (puisqu’il va falloir
désormais reconnaître celle qui roule à fond pour défendre ce
pouvoir), font cette confusion.
On parle de taux de participation quand, par
exemple, l’on cherche à savoir combien de personnes ont voté sur
cent inscrits.
Mais s’il se trouve que la majorité d’une population en age de
voter ne figure pas sur le fichier électoral, elle ne peut plus
être évaluée par rapport au taux de participation. Elle n’est pas
concernée par le vote, c’est tout ! Le cas de notre pays est bien
celui-là : sur les 5 millions d’électeurs « inscrits », la plupart
n’existent pas physiquement pour aller voter. Il y a un fossé
considérable entre les données démographiques et les données
électorales des régions. Donc un gonflement anormal d’électeurs
inexistants. Ce qui revient à ceci : faute d’être physiquement en
mesure de se présenter devant les bureaux de vote, la masse des
électeurs se réduit aux personnes voire des mineurs qui ont des
dizaines de cartes en poche et sont autorisés à voter ainsi. Le
surplus de voix sera redistribué dans les bureaux de la CENI
monopartite. De ce fait, les organisateurs du scrutin du 03 mai
n’avaient pas besoin d’affluence massive pour atteindre leurs
objectifs ! Le système de la fraude se renforce d’autant que le
boycott systématique le veut ainsi. Tout se tient finalement !
Alors que les sympathisants de l’opposition
étaient de fait démobilisés dès le départ du recensement
électoral, ce sont les déçus du régime disposant de cartes
d’électeurs effectifs qui, à la rigueur, pourraient s’être
abstenus et justifier une affluence encore plus faible que prévu.
Si l’opposition CPDC avait fait preuve de zèle et d’insistance
durant la campagne électorale, comme le comité de l’appel à la
paix et à la réconciliation, les choses auraient peut-être bougé ?
Cependant, il ne faudrait pas se faire d’illusions sur la liberté
réelle que les citoyens du monde rural auraient de s’abstenir
d’aller voter. Nous savons tous que la démocratie est restée
interdite d’accès aux habitants de nombre de régions tourmentées
et sous coupe réglées depuis toujours. L’opposition partage
largement la responsabilité de l’abandon de ces contrées à
elles-mêmes, pour n’avoir jamais eu le soucis de l’éducation
civique et idéologique de leurs militants ruraux. L’opposition a
préféré évoluer dans les clivages ethniques et les solidarités
coutumières habituelles. Chacun, pouvoir et opposition,
contribue à sa manière à la démotivation des masses pour les
enjeux publics.
Le 03 mai dernier, ce sont ces réalités qui se sont
conjuguées. Il est difficile de mesurer l’ampleur du mot d’ordre
de boycott quand les citoyens ne pouvaient pas voter physiquement.
C’est le cafouillage à la tchadienne qui continue à tout
fausser dans l’évolution de notre pays. Comme les 3 millions
de Tchadiens vivant au Soudan, dont le nombre fictif terrorisait
les délégués à la CNS en 1993, mais qui cessèrent d’exister quand
il fallut voter en 1996 ! Souvenons-nous aussi, il y a quelques
années, des chameaux avaient été emportés par la pluie en plein
désert dans l’extrême nord du Tchad ! Incroyable, et pourtant le
pays a ainsi toujours évolué sur la base du mensonge !
Ce qu’il faut retenir en définitive, c’est que
notre pays vient de confirmer son indéfectible attachement à la
règle des coups de force.
Il y en a eu pas mal : six tentatives de putsch manqués contre la
personne de IDI, la modification de la constitution et de la loi
001, la prorogation de 18 mois du mandat des députés actuels,
l’attaque du 13 avril à N’djaména, le scrutin du 03 mai dernier,
le fameux « il y aura quelque chose » promis par le FUC sur RFI
pour ce scrutin, provoquant la 2e panique de N’djaménois
(surtout proches du pouvoir) pour Koussiri au Cameroun ...
L’essentiel pour chaque acteur étant d’atteindre son but sans se
soucier de l’éthique des voies et moyens empruntés. Les
gagnants actuels sont : le général IDI d’une part et les
politico-militaires de l’autre. Pourquoi ? Parce qu’ils sont
restés conforme à la règle de la force qui régit notre vie
publique depuis 1977 ! Les prochains évènements seront
essentiellement déterminés en fonction de leur logique guerrière
irréductible et des intérêts stratégiques qui les parrainent.
Les perdants provisoires sont : l’opposition civile moribonde des
communiqués de presse et la société civile peu indépendante. Leur
tort, c’est de n’avoir pas su jusqu’ici soulever la troisième
force, la population. La seule mobilisation spontanée de la
population tchadienne en 16 années de « démocratie » remonte au 18
février 1992 suite à l’assassinat de notre compagnon Me Joseph
BEHIDI. Autrement dit, la solution profonde et définitive au
drame tchadien passe par le peuple aux mains nues, qui
malheureusement dort et a peur de son ombre. Jusqu’à quand ?
Il
faut s’attendre, après le coup de force du 3 mai, à un
assouplissement de la position du pouvoir, par l’ouverture du
gouvernement et même de la primature à l’opposition CPDC et
consort, dans le cadre d’une nouvelle DCP. Cette formule serait considérée par le
pouvoir de IDI comme préférable à celle, dangereuse, de la tenue
d’un forum qui ne manquerait pas de remettre en cause les efforts
de « légitimation » par la force du pouvoir actuel. Car il n’y
aura plus d’élections, selon les actes déjà entérinés (
prorogation du mandat des députés jusqu’à 2008), donc la base des
revendications de la CPDC pour une alternance basée sur un scrutin
bien préparé (juridiquement et matériellement) est devenue
désuète, sans un rapport de force favorable à l’opposition.
L’impondérable principal à ces prévisions moroses, c’est la force
majeure liée au processus d’autodestruction irrésistible actuel du
pouvoir de IDI même, par les défections et les agitations des
siens ! La dernière en date est celle de M. Mahamat Nouri,
ancien du FROLINAT et influent leader du Borkou, région d’origine
de M. Hissène Habré, une affaire de famille de plus dans l’Etat
déliquescent !
L’opposition politique et la société civile devraient éviter de
faire de ces dissidences internes au régime de IDI un fonds de
commerce dans la revendication d’une table ronde. Ces dissidences sont une phase ultime de la
saturation et de l’éclatement d’un système de gouvernance et de
valeurs basé sur le népotisme, la discrimination, la violence,
l’arbitraire et l’atteinte permanente à la vie et à la propriété.
Ceux qui ont promu ce système et s’en sont servis allègrement, ne
peuvent pas faire du slogan anti-IDI un certificat de nouvelle
virginité. Les dossiers noirs de l’Etat existent et devraient
clairement faire l’objet d’un audit général public, avec le relais
des tribunaux. Qu’il s’agisse des crimes politiques, économiques
et contre l’humanité, aucune tentative d’obtenir une amnistie
générale par la force des armes, au gré de « rébellions tardives »
contre IDI, ne devrait tromper la vigilance de vrais patriotes et
du peuple victime. Pourquoi, en quinze ans de « démocratie »,
aucun groupe politico-militaire n’a pu se transformer en parti
politique, conformément aux accords de « réconciliation » signés
avec le gouvernement aux frais du contribuable, avec des
« amnisties » octroyées en sus ? Si le CAPRN et la CPDC
voudraient organiser une table ronde en voulant sacrifier la soif
de justice des Tchadiens sur l’autel de la « réconciliation »
entre les prétendants au pouvoir et à ses privilèges, le peuple et
la jeunesse consciente les vomiront autant que les autres
fossoyeurs de la République. « Qui vivra par l’épée périra par
l’épée ! », est-il écrit, et on n’échappera pas à cette
proclamation divine au Tchad. La confusion et la cacophonie
devraient cesser dans l’exploitation de la situation fragile de
notre pays.
Enoch DJONDANG
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