jeudi 22 octobre 2026

IaltchadTribune

IaltchadTribune (134)

Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, multiplie les actes de défiance envers les autorités de Bamako. Après le blocus imposé à plusieurs villes du pays, puis les attaques des convois des camions-citernes de carburant, le groupe djihadiste est passé à un autre palier. Il a émis​ récemment des règles pour les voyageurs au Mali​ et exige désormais le port du voile pour les femmes et la séparation avec les hommes ; dans les transports urbains notamment, selon une vidéo qui fait florès. Ce dernier épisode vient renforcer l'emprise du groupe djihadiste dans le pays.

C’est un nouveau palier qui a été franchi au Mali au mois de septembre dans le conflit armé qui oppose ​le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, au pouvoir central de Bamako. 

En effet, réagissant à la décision des autorités ​militaires maliennes de ne plus vendre du carburant hors stations-service en zones rurales, les terroristes djihadistes ont tout simplement pris la décision de perturber gravement l’approvisionnement des principales villes du pays en produits pétroliers, notamment ceux en provenance de Côte d’Ivoire et du Sénégal. Incendiant, depuis lors, des ​camions-citernes de carburant, ils ne s’attaquent pas seulement aux biens, mais aussi aux personnes. Des militaires et des convoyeurs ont été assassinés, certains ont été pris en otages, y compris certains officiels. Comme pour faire étalage de leur montée en puissance, les djihadistes du JNIM s’empressent de publier sur les réseaux sociaux leurs faits d’armes, accentuant ainsi leur stratégie savamment pensée qui consiste à terroriser la population et à discréditer le pouvoir de Bamako.

​Mise sur pied d'une administration parallèle

Après avoir détruit à nouveau des camions-citernes, le 17 octobre 2025, les fantassins du JNIM se sont désormais donné comme objectif de mettre sur pied une administration parallèle. Ainsi exigent-ils désormais que toutes les femmes qui emprunteront des moyens de transport de passage dans leurs zones d’influence arborent un voile conformément aux principes du rigorisme salafiste. Une décision à laquelle les concernées ont accepté de se conformer.​ Avaient-elles le choix ?

Bien plus, la compagnie de voyage Diarra Transport, « sous sanctions » du JNIM depuis quelque temps, verra son interdiction levée le jeudi 23 octobre​ 2025 sur les axes routiers contrôlés par le ​g​roupe djihadiste après avoir fait amende honorable.

Stratégie du chaos

Cette nouvelle donne dramatique sur le terrain des opérations suscite réflexions, interrogations et inquiétudes.

La bataille pour le contrôle des voies d’acheminement des produits pétroliers est grosse de dangers pour l’avenir et l’issue de ce conflit. On peut dire sans exagération aucune que les produits pétroliers sont le « nerf de la guerre », voire le nerf de toute guerre. Ils sont à une armée ce que l’oxygène est à la vie humaine. Il faut se souvenir, que durant la Seconde Guerre mondiale, le contrôle de cette matière première stratégique fut déterminant pour l’issue du conflit. Le Troisième Reich fit feu de tout bois pour le contrôle du pétrole roumain ou du Caucase. Dans ce dernier exemple, ce fut l’une ​des raisons stratégiques majeures à l’origine de ​l’opération Barbarossa​ (qui a duré de juin 1941 à janvier- février 1942​) et signa l’effondrement du régime hitlérien. Il est évident que, dans l’esprit du JNIM, il s’agit non seulement de s’approvisionner en produits pétroliers, mais aussi de susciter des pénuries qui pourraient engendrer des grognes au sein de la population et provoquer l’effondrement du régime.

En imposant désormais leurs lois obscurantistes aux femmes, leur objectif est d’administrer la preuve de l’incapacité de l’État à remplir ses missions régaliennes, en dépit des messages de ses dirigeants qui se veulent rassurants et de leurs appels à la « résilience ».

Or, il est loisible de constater que les populations maliennes ont fait jusqu’à présent preuve d’une résilience extraordinaire. Au regard des derniers événements, on peut légitimement affirmer sans céder au catastrophisme que la cote d’alerte est atteinte. Il faut toujours avoir à l’esprit que le pouvoir en place à Bamako tient sa légitimité originelle de sa promesse faite au peuple malien de reconquérir l’intégrité territoriale du pays et de mettre les populations à l’abri de la peur. ​Jamais par le passé, notamment depuis la tentative de déferlement des djihadistes sur Bamako​ en 2013, stoppés net par l’armée française​ (dans le cadre de l'opération Serval lancée en janvier 2013​), sous la présidence de François Hollande, l’État malien n’avait autant vacillé sur ses fondements régaliens.

​Et les mercenaires russes de l'Africa Corps​ ?

C’est à se demander quelle est l’efficacité opérationnelle des mercenaires russes au Mali. Il y a lieu de souligner que ce regain de puissance pour le JNIM intervient dans un contexte où l’union sacrée originelle au sein des ​Forces armées maliennes (FAMa) ne cesse de se détériorer. L’arrestation, la mise en détention et la radiation récente de hauts gradés sont encore présentes dans les esprits. Cet épisode que certains considèrent comme une purge a assurément eu un impact sur le moral des troupes, et ce d’autant plus que certains de ces hauts dignitaires de l’armée jouissaient d’une incontestable popularité dans la troupe.

Par ailleurs, et c’est le moins que l’on puisse dire, la collaboration avec les mercenaires de l’Africa Corps, l’ancien groupe Wagner, ne cesse de se détériorer. Un rapport d’octobre 2025 du GITOC (Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée) est assez éloquent à ce sujet. Il relève non seulement des atteintes graves aux droits humains commises par des mercenaires russes, leur manque d’estime pour la FAMa, l’utilisation ou le vol du matériel de guerre de ces derniers. Selon ce rapport, les mercenaires de l’Africa Corps, payés 10 millions de dollars par mois, sont arrivés au Mali bien moins équipés que les discours officiels le laissaient initialement croire.

Les semaines à venir pourraient s’avérer décisives. Sans céder à un catastrophisme hors de propos, il faut espérer que le Mali ne basculera pas dans une situation de non-retour comme celle à laquelle le monde a assisté,​ impuissant, au moment du débarquement des talibans à Kaboul, le 15 août 2021​. Il y a tout juste quatre ans.

Éric Topona Mocnga, journaliste à la Deutsche Welle, à Bonn (Allemagne).

Les expressions de la puissance et de la domination, dans le champ des relations internationales, ne relèvent pas systématiquement de la coercition brute à l'effet d'imposer une vision ou un ordre du monde. Elles peuvent revêtir des formes diverses dont certaines tiennent de la persuasion des esprits.

Ce paradigme dans la gestion des rapports de force entre États est déjà vérifiable au moment des grandes campagnes d'expansion coloniale. À titre d'exemple, la mission civilisatrice des empires coloniaux européens avait comme leviers de pouvoir, entre autres, la religion chrétienne et l'œuvre "civilisatrice" de l'école occidentale. Même les grands empires conquérants musulmans des siècles antérieurs ont fait usage d'outils semblables dans la panoplie de leurs moyens d'expansion et de domination.

Le soft power, précédents historiques

 Le soft power tient ses origines de ces précédents historiques.

Ce concept a cependant été formalisé au début des années 1990 par le géopolitologue américain ​Joseph Nye​ (mort le 6 mai 2025 à Cambridge​). Il le définit comme étant “l'habileté à séduire et à attirer”, notamment pour une grande puissance aux ambitions hégémoniques. La Russie actuelle de Vladimir Poutine, dans la bataille géopolitique qu'elle livre à l'Occident, précisément à l'Europe, pour imposer son narratif en Afrique subsaharienne et même en Afrique du nord, en fait un usage massif.

Maisons russes en Afrique​, creuset de la propagande russe

Les Maisons ​r​usses en Afrique sont actuellement le centre névralgique de cette campagne de légitimation de la présence ​d​e Moscou en Afrique et, par ricochet, de délégitimation de l'Europe. Ces maisons ayant été présentées à l'origine comme des espaces philanthropiques de diffusion de la culture russe sur le continent africain, force est de constater que l'on ne s'y occupe pas seulement de répandre des connaissances sur la langue, la littérature ou l'histoire glorieuse de la Russie. Elles sont également devenues, au fil des ans, des centres de recrutement, de formation idéologique des agents de désinformation au service des ambitions géopolitiques de Moscou. ​C​'est pourquoi un certain panafricanisme dévoyé, différent du panafricanisme des pères fondateurs, est conçu et diffusé à partir de ces laboratoires du soft power russe.

​Maxime Audinet​, chercheur “Stratégies d'influence” à ​l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM) ​et spécialiste de la Russie, en donne une illustration saisissante dans une étude intitulée ​« En quête de désoccidentalisation : la stratégie d'influence de la Russie en Afrique subsaharienne » : « À l'été 2024, de grands panneaux publicitaires sont dressés sur plusieurs axes routiers de la ville d'Accra, capitale du Ghana. Le visage de Kwame Nkrumah, grand leader du panafricanisme et premier président du pays indépendant y apparaît [...]. Juste au-dessous figure un logo carré et vert pomme apparemment sans rapport avec le sujet, celui de la chaîne RT, ou Russia Today, le principal média d'État russe transnational. »

Cette propension à travestir l'histoire de l'Afrique à partir de l'Afrique aurait pu être tenue pour négligeable s'il ne s'agissait que d'un fait isolé ou anecdotique. Le plus préoccupant, dans cette entreprise de construction d'une vérité alternative sur l'Afrique, c'est le choix de leur public cible : les jeunes. Qu'il s'agisse des Africains mobilisés par les Maisons ​r​usses en Afrique pour leur servir de relais de propagande ou du public ciblé : il s'agit de jeunes qui constitueront, à l'horizon 2050, les deux tiers de la population ​s​ur le continent. Ils s'abreuvent de ces contre-vérités historiques, et ce d'autant plus qu'ils sont massivement présents sur les réseaux sociaux. Sur ces plateformes où le discernement est l'exception, où tout effort de fact-checking est plutôt suspecté de servir les intérêts de l'Occident, les influenceurs à la solde de Moscou sont plutôt considérés comme de braves combattants, voire des héros en lutte pour la libération et la souveraineté de l'Afrique.

 ​L’avenir des Maisons russes en Afrique

Quel avenir pour ces Maisons ​r​usses en Afrique ? Cette interrogation, en dépit de son actualité et de sa gravité, n'a pas encore trouvé de réponse appropriée. Et pour cause, ces outils de propagande et de désinformation que sont les Maisons ​r​usses en Afrique s'implantent et s'étendent avec le soutien affiché et appuyé de certains régimes autoritaires et antidémocratiques qui redeviennent à la mode en Afrique subsaharienne.

Ces régimes sont d'autant plus à l'aise avec le narratif sur un complot des puissances occidentales contre l'Afrique qu'ils peuvent ainsi masquer leurs échecs ou trouver des boucs émissaires, notamment quand ils se montrent incapables de répondre aux besoins essentiels de leurs populations. Cette dynamique est particulièrement perceptible dans les nouveaux régimes autoritaires qui essaiment au Sahel, dissolvent tous les contre-pouvoirs, embastillent les opposants politiques et les voix de la contestation dans la société civile. Or, dans le même temps, ces nouvelles tyrannies qui se rangent sous le parapluie protecteur de Moscou accumulent des échecs cuisants sur le terrain de la lutte contre le terrorisme.

En revanche, la propagande de Moscou, dont les forces paramilitaires sont pompeusement présentées comme les protecteurs et les libérateurs de l'Afrique, attribue ces échecs aux agents militaires de l'Occident, qui agiraient dans l'ombre aux côtés des terroristes djihadistes.

 Cependant, un basculement s'opère et progresse dans les opinions publiques. Les échecs visibles de ces régimes et leur incapacité à faire reculer la corruption, à garantir aux populations un bien-être minimal, décrédibilisent de plus en plus le narratif de Moscou et de ses alliés.

Éric Topona

 

 

C’est un événement qui a visiblement échappé à nombre de médias africains, hormis quelques-uns de la diaspora africaine de France​ (MansA). Le 4 octobre 2025, à Paris, a été inaugurée, au cœur de la capitale française, La Maison des mondes africains. ​ À quoi sert-elle ?

Situé dans le 10e arrondissement de Paris, ce lieu de rayonnement des cultures des peuples d’ascendance africaine est aussi un espace de brassage des cultures entre les apports culturels africains et ceux du vaste monde.​ ​MansA ​​« est une institution culturelle française dédiée aux créations et cultures issues des mondes africains et afrodiasporiques ».

À la fois lieu de programmation artistique, plateforme média et réseau d’acteurs, MansA « se donne pour mission de promouvoir les expressions artistiques et les récits portés par l’Afrique d’aujourd’hui et ses diasporas.​ Elle se ​veut un lieu d'expression des cultures afrodescendantes​ »​. 

Un projet porté par Emmanuel Macron

La Maison des mondes africains ​(MansA)​ est la réalisation d’un projet du chef de l’État français, dans le sillage du Sommet Afrique-France de Montpellier ​ (du 8 octobre 2021), lors duquel Emmanuel Macron avait mis un accent particulier sur l’importance d’un dialogue renforcé entre la France et les sociétés civiles africaines. Il s’agissait alors, pour le chef de l’État français, de rapprocher son pays de l’Afrique des peuples, notamment la jeunesse.

Il faut d’emblée souligner que cette institution dédiée au dialogue des cultures et des civilisations entre l’Afrique et l’Europe arrive à point nommé. Le contexte de sa création est celui d’un repli identitaire et d’une résurgence des discours nationalistes que l’on croyait typiques d’un passé révolu. La Maison des mondes africains devient réalité dans une France où les cultures et les peuples n’ont jamais été aussi nombreux à coexister ; mais dans laquelle, paradoxalement, la méconnaissance de l’autre, la multiplication des poncifs et des préjugés, les difficultés d'intégration dans la République n’ont jamais autant mis en péril le vivre ensemble.

​La France, bastion des mouvements de réappropriation culturelle

Il faut néanmoins rappeler que la présence culturelle des peuples appartenant aux mondes noirs ou ​afrodescendants​ en France, plus précisément à Paris, n’est pas nouvelle, tant s’en faut. Bien au contraire, Paris a été, dans la première moitié du XXe siècle et jusqu’au début des années 1980, l’un des bastions des mouvements de réappropriation culturelle et de libération des peuples colonisés d’Afrique.

C’est à Paris que s’est tenu, ​ à la Sorbonne, ​le ​premier Congrès international des écrivains et artistes noirs​ (du 19 au 22 septembre 1956​), à l’initiative d’Alioune Diop, le charismatique fondateur des éditions Présence africaine. Ce grand rendez-vous des créateurs du monde noir venus d’Afrique, des Amériques et des Caraïbes aura bénéficié de l’appui intellectuel, moral, voire matériel des hommes de culture de renom, européens, tels que Pablo Picasso, Jean-Paul Sartre ou Michel Leiris.

S’agissant de la diffusion des idées et des savoirs, Paris a été et demeure, et ce depuis fort longtemps, l’une des plaques tournantes de la diffusion des travaux des intellectuels et des créateurs originaires d’Afrique noire. Dans cette dynamique, les éditions Présence africaine, toujours sous le leadership intellectuel éclairé du Sénégalais Alioune Diop, ont joué un rôle irremplaçable.

Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Léon Gontran Damas, Wolé Soyinka, pour ne citer que ceux-là, ont reçu au sein de Présence africaine une écoute et un accompagnement attentifs.

​La FEANF, un moule qui a formé les premières élites africaines

S’agissant des mouvements de libération politique, impossible d’évoquer cet âge d’or de la présence africaine dans la capitale française sans mentionner l’emblématique FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire de France).

En effet, la FEANF ne fut pas seulement une association estudiantine militante et revendicatrice pour le droit des peuples africains à l’autodétermination, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; elle aura également été, à travers le monde occidental, l’un des moules dans lequel ont été formées les premières élites africaines francophones qui se retrouveront plus tard aux responsabilités les plus éminentes dans leurs pays respectifs.

Le rappel de ce passé prestigieux est important à plus d’un titre pour ceux-là, Africains comme Européens, qui découvriront La Maison des mondes africains​ (MansA​). Il s’agit davantage de la réhabilitation dans l’espace public français d’une présence africaine, réduite malheureusement à l’oubli depuis quelques décennies. Il s’agit aussi de rappeler aux peuples européens d'aujourd'hui, notamment français, qu’entre l’Afrique et l’Europe ont été construits, à travers le temps et au-delà des drames de l’histoire, des ponts qu’il convient de rappeler aux générations présentes et futures qui appartiennent aux deux espaces de civilisation. Il sera intéressant pour les mois et les années à venir, comme le fait déjà depuis des décennies le musée du quai Branly - Jacques Chirac, de convier dans cette vitrine des cultures afrodescendantes, des jeunes des collèges et lycées, y compris des universités françaises, à travers des voyages d’études et de classes, afin de faire reculer le plus loin possible les murs de la division, de la haine, voire de l’incompréhension.

Pour y parvenir, la nouvelle Maison des mondes africains​ (MansA​) devra s’investir dans une stratégie de communication imaginative et s’ouvrir aux talents de la création – nombreux en Afrique –, comme le font depuis belle lurette les instituts français ou les alliances françaises qui sont devenus, ​au fil des ans, des vitrines de l’innovation culturelle en Afrique, mais aussi de son patrimoine immémorial.

 Éric Topona, journaliste à la Deutsche Welle (Allemagne)

Sans prétention de l’exercice et encore moins de la maîtrise de l’art prédictif, l’analyse des ressorts et du mode de son fonctionnement rend le régime éminemment prévisible. La lecture des extraits suivants des tribunes à date, dans les colonnes de Ialtchad Presse, en contemplation de la trajectoire du régime depuis la succession de Deby père, attestent de la facilité de l’exercice prévisionnel de l’inconduite politique, institutionnelle, sociale et simplement de gouvernance du système.     

Jugez-en par l’extrait suivant de la tribune du 13 mai 2024, intitulée « Présidentielles au Tchad : Vive Deby et vogue la galère », faisant suite à la proclamation des résultats : « Elle est enfin de rappeler que Deby père avait présidé aux destinées du Tchad pendant 31 ans. Son fils a repris le flambeau à 37 ans. Il débute son premier mandat de Président tout court à 40 ans. La constitution actuelle limitant l’éligibilité à deux mandats consécutifs, il devrait rendre le pouvoir après son second mandat en 2034. Mais au regard de son appétit pour le pouvoir qui n’a d’égal que celui de son feu père, il n’aura pas beaucoup de mal à trouver des experts en ingénierie constitutionnelle, les mêmes d’ailleurs que ceux en exercice ou d’autres de la lignée, (car le métier paye bien), pour lui proposer des kits de modification de la constitution pour sceller la fin de la limitation des mandats comme son père naguère en 2006.

Tchadiens, vous avez aimé le père, vous adorerez le fils.

Reste qu’il a fait des émules dans les rangs des juntes militaires qui essaiment désormais l’Afrique. Brice Olingui Guema du Gabon et Assimi Goïta du Mali viennent de lui emboîter le pas en organisant des assises nationales sur- mesure, comme le DNIS Tchadien, destinées à prolonger la transition et/ou normaliser le pouvoir transitoire par leur éligibilité à l’élection présidentielle[1]. Ils seront suivis sous peu par Ibrahim Traoré du Burkina Faso dont les assises sont déjà dans les tuyaux. Viendront certainement par la suite, Mamadi Doumbouya de la Guinée et Abdourahamane Tiani du Niger[2]. Le Tchad à défaut d’être un précurseur et une référence dans aucun domaine économique, social, scientifique, culturel et sportif, l’est en cette matière au grand dam de la Charte africaine de la démocratie dont il signe ainsi la désuétude ou mieux, le requiem. Il en est de même du désœuvrement désormais des membres de la CPS de l’UA ».

La tribune ne croyait pas bien annoncé la suite du destin présidentielle de l’héritier car à peine son encre sèche, qu’une proposition de loi de révision de la constitution, elle-même promulguée, moins de deux ans plus tôt en décembre 2023, est adoptée par 177 députée sur 188, le 15 septembre 2025 et devra faire l’objet d’un vote définitif par le congrès réunissant les deux chambres le 13 octobre 2025 ; une pure formalité au regard du caractère monocolore du parlement tchadien dont la composition est à la discrétion de l’héritier Président. Avec pour objectifs, la prolongation de la durée du mandat présidentiel de 5 à 7 ans, mais surtout, de faire sauter le verrou de la limitation à deux, des mandats présidentiels. Rien de moins que l’ouverture d’une autoroute de la présidence à vie.

Du reste, prévue pour le 13 octobre 2025, la réforme constitutionnelle supposément « technique » a été adoptée finalement par un vote stalinien, le 3 octobre 2025 à 236 voix sur 239 suffrages exprimés, et sans aucune explication sur les motifs de cette accélération du calendrier parlementaire.

Ceci confirme s’il en est besoin que pour l’héritier Deby, ses sherpas et le MPS, la malice, la déloyauté, la fourberie, la manipulation, le traquenard et l’inélégance ont valeur de vertu : il en est ainsi, de la commission ad hoc sortie du chapeau tel un magicien pour escamoter le débat sur la forme de l’État et la réforme de l’armée au Dialogue national inclusif et souverain (DNIS) ; des deux moutures de la constitution (l’une fédérale et l’autre unitaire) à présenter au référendum, envolées comme par magie ; de la publication d’une version de la constitution distincte de celle présentée, débattue et adoptée par le référendum le 29 décembre ; de la réécriture incognito des dispositions du code électoral sur la transparence des opérations électorales ; de la non-élection des gouverneurs pourtant prévue par les textes en vigueur ; devenus opportunément délégués gouvernementaux, mais avec les mêmes prérogatives de gouverneur, simplement pour contourner les élections ; des chefs de partis, sans offre politique, sans militants, sans charisme et sans talent, suscités et recrutés en nombre pour noyer les occurrences de concertations avec l’opposition, j’en passe et des meilleures.

Cela étant, comme le déplore monsieur Placca, à propos de la proposition d’une présidence à vie au bénéfice de l’héritier Deby pour cause de dévolution divine du pouvoir suprême ; proposition faite par un député de la législature en cours à l’occasion du simulacre de débats à l’assemblée nationale sur la funeste révision constitutionnelle : « que des élus de la République en viennent à vouloir sécuriser ad vitam aeternam le pouvoir d’un Président qui n’a encore opéré aucun miracle dans ses fonctions est d’une désespérante niaiserie »[3]. Il en va ainsi des champions législateurs tchadiens.

Bienvenue au « Debystan » !

Cela étant, à partir de décembre 2024, j’estimais qu’il était temps pour moi de lever le pied car d’une part, j’avais l’impression d’avoir fait le tour des sujets d’intérêt, et d’autre part, le régime qui poursuit de plus belle son agenda funeste ; continuant volens nolens, sa trajectoire tortueuse de manière imperturbable, mêlant le ridicule au loufoque, le cynisme à l’infamie, la cruauté au sadisme en passant par l’invraisemblable dans un jusqu’au-boutisme que même l’ivresse de soi, j’allais dire, l’hubris ne saurait expliquer, faute de justifier[4] : du non-dialogue national souverain au non-référendum constitutionnel ; de la non-élection présidentielle aux non-élections législatives et régionales ; du sacre du maréchal de Tchad à une présidence à vie – à croire que le fils veuille définitivement effacer de la mémoire et des tables de l’histoire le père en s’autopromouvant comme lui, général d’armée puis maréchal du Tchad -  de l’inflation des officiers généraux[5] à l’atrophie du budget de l’éducation nationale.

On pourrait leur dire « N’en jetez plus, la coupe est pleine », mais hélas, rien n’y peut ; ils continuent et de plus belle !

Dans bientôt, le sacre et le couronnement de l’empereur du Tchad, Deby 1er avec trône, carrosse, couronne et sceptre en diamant. Avant une canonisation du vivant de l’héritier. C’est le chemin.

Les Tchadiens en redemanderaient, calment en chœur les intellectuels du régime dont la prédisposition à la flagornerie n’a d’égale que l’appétence pour les ors du pouvoir, la sinécure, la béatitude et donc le non-combat. Il n’y a qu’à se souvenir des assauts ou plutôt du concours d’extase, d’exaltation et d’obséquiosité à l’égard de l’héritier Président, à la télévision nationale tchadienne, le 4 avril 2024, de ce que le Tchad compte de meilleurs intellectuels et universitaires, bref de l’intelligentsia du système, pour son ouvrage « De Bédouin à Président », qu’une critique littéraire un tantinet conséquent, qualifierait de « daube » ou de « navet », et au mieux de laborieux ou fastidieux.   

Avec les tenants de la science et de l’art en état de pâmoison devant l’œuvre et la grandeur de l’héritier Président, quand le pays est à la traîne dans tous les indicateurs de développement humain, y a-t-il encore de la place pour la raison ou simplement de la mesure, à défaut de celle de la critique ?  Le doute est manifestement permis.

Abdoulaye Mboitangar

[1] Brice Olingui Guema a depuis été élu le 12 avril 2025 président de la République du Gabon.

[2] Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdouramane Tiani sont depuis devenus Président des Républiques respectives du Mali, Niger et Burkina Faso, sans élections pour un mandat de 5 ans renouvelable jusqu’au rétablissement de la sécurité dans leurs pays respectifs ; autant dire, à la Saint glinglin ! Quant à Mamadi Doumbouya, la nouvelle constitution, passablement sur-mesure, adoptée par referendum du 21 septembre 2025, lui ouvre un boulevard vers les présentielles du 28 décembre 2025 en République de Guinée. 

[3] J.-B. Placca, in « Et vive l’inconséquence des opposants ! », chronique du 20 septembre 2025, RFI.

[4] Comme le note l’acteur précité de la vie politique et médiatique tchadienne, « en privant Charfadine et Makaila de leur nationalité, le président Mahamat Idriss Deby s’enfonce dans une logique répressive inédite et qui est allé crescendo depuis Avril 2021, comme l’écrasement meurtrier des manifestations et leur interdiction systématique, l’enfermement des journalistes et des leaders politiques, tels que Succès Marsa et Gam Robert les derniers en date, l’enlèvement des citoyens par la police politique, les assassinats crapuleux non élucidés, les filatures et les menaces de mort contre les opposants et des citoyens ordinaires, le bâillonnement de la presse, etc. », Moussa Dago, in « Tchad : Raidissement et mauvaise gouvernance », le 24 septembre 2025.

[5] Quasiment issus du seul clan présidentiel.

La verticale du pouvoir des Déby père et fils: Chronique dune autocratie dynastique : MBOTAINGAR, Abdoulaye: Amazon.fr: Livres 

Tous les chemins mènent toujours à Pékin. Le pays de Xi Jinping demeure « l’atelier du monde », le pourvoyeur de notre planète en biens de consommation les plus divers, depuis la pacotille jusqu’aux produits de haute technologie. 

L’excellence et le dynamisme de la Chine ont rendu le pays du Soleil ​levant incontournable pour toutes les économies, sans exception.

En Afrique notamment, la vitalité et l’expansion économique de la Chine ont été d’autant plus favorablement accueillies que de nombreuses économies des pays d​u continent, au moment de la montée en puissance de ​P​ékin, étaient soumises à des restrictions budgétaires imposées notamment par les institutions de Brettons Woods​ – référence au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale (BM), créés lors de la Conférence de Bretton Woods en 1944 pour établir un système monétaire international stable et favoriser le développement économique mondial après la Seconde Guerre mondiale​ –, afin de parvenir à un redressement de leurs finances pub​liques.

Cette situation a eu pour conséquence une réduction drastique du pouvoir d’achat dans de larges couches de la population et une progression de la pauvreté qui était de nature à mettre à mal la cohésion sociale et la stabilité dans de nombreux pays africains.

​La Chine prend pied en Afrique

Les exportations chinoises sont donc arrivées à point nommé. D’une part, elles ont cet avantage de répondre aux besoins vitaux de la majorité des consommateurs africains, d’autre part, les prix des biens de grande consommation exportés par les industries chinoises en Afrique sont à la portée des bourses africaines les plus modestes.

Pour accroître leurs avantages comparatifs et maximiser leurs profits, les entreprises chinoises ont estimé à raison qu’elles doivent prendre pied en Afrique. En raison de la diminution mécanique des coûts de production qu’entraînent ces implantations en terre africaine et des facilités douanières et fiscales qui leur sont accordées par les États africains, les produits de fabrication chinoise en viennent même à supplanter les produits des industries locales, en étant nettement moins chers.

Toutefois, dans cet intervalle de temps, ​« l’atelier du monde » n’est pas seulement devenu par ricochet ​« l’atelier de l’Afrique​ » ; il est aussi devenu le cimetière du droit du travail en Afrique, comme en témoigne une actualité récente au Tchad.

Dégradation des conditions des travailleurs tchadiens

Le 9 août 2025, le personnel tchadien de la China National Petroleum Corporation International Chad (CNPCIC) a tenu un point de presse qui tenait lieu d’alerte pour les autorités de tutelle et l’opinion nationale, au sujet de la dégradation de leurs conditions de travail. Au-delà des conditions infamantes dans lesquelles ces travailleurs tchadiens exercent leurs activités professionnelles, ils déplorent le peu de cas que font leurs employeurs chinois du dispositif législatif qui régit le droit du travail au ​pays de Toumaï, notamment les conventions collectives.

Il convient de s’appesantir sur ce conflit professionnel en attente de règlement, et ce, d’autant plus que, récemment, le 21 septembre 2025, à l’issue de deux années de négociations, le Gouvernement du Tchad et la même entreprise, la CNPCIC, ont signé un protocole d’entente pour la vente du pétrole brut.

Il est important, y compris pour l’État du Tchad qui attend de substantiels dividendes de ce nouvel accord, que non seulement les employés tchadiens de cette entreprise puissent être rémunérés décemment, mais aussi et surtout qu’ils soient traités par leurs employeurs avec dignité, comme le requiert le droit du travail au Tchad.

Cet impératif doit d’autant plus être encadré par le gouvernement qu’il y va de la paix sociale. Plus grave, au-delà du non-respect du Code du travail par certains investisseurs chinois, d’autres seraient bien tentés de considérer les États africains où ils s’établissent comme des espaces de non-droit.

Maltraitance des employés chinois

Combien de fois n’a-t-on pas vu sur les réseaux sociaux ou dans certaines dépêches de presse un employeur chinois se rendre ostensiblement coupable, et sans gêne, de maltraitance sur un employé africain ? Dans nombre de ces cas, ces travailleurs africains, dans une sorte de légitime défense, sont obligés de se faire justice pour se faire respecter. Dans certains cas dramatiques, certains employeurs chinois ont perdu la vie, victimes de réactions d’exaspération de leurs employés.

Il s’agit aussi pour les États africains de défendre leur propre dignité. De tels écarts pris avec la loi dans les pays africains et au détriment des nationaux sont impensables sur d’autres continents. 

Certes, il est notoirement connu que l’un des leviers de la croissance et de la compétitivité de l’économie chinoise repose sur les bas salaires et la précarité des conditions de travail de nombreux employés. Or, le droit du travail en vigueur dans les pays africains est en grande partie calqué sur les lois sur le travail en Occident, notamment en Europe,​ pour ne pas dire en France.

La revue Alternatives Sud, dès 2​011, a mené une étude fouillée sur les libertés que prennent les entreprises chinoises en Afrique avec le droit du travail, contrairement aux autres entreprises étrangères, occidentales par exemple : « Davantage que leurs consœurs étra​ngères ou locales, les compagnies chinoises méconnaissent les droits élémentaires des travailleurs africains et font preuve d’une franche hostilité vis-à-vis des syndicats. Affaiblis par vingt années de restructuration économique, ces derniers peinent à contenir les assauts de ces employeurs "émergents". »

Cette situation ne doit pas perdurer.

Eric Topona Mocnga, journaliste à la Deutsche Welle, à Bonn (Allemagne).

Pour de nombreux observateurs, lorsque ce 30 septembre 2022, les réseaux sociaux et certains médias internationaux font état de bruits de bottes à​​ Ouagadougou, il s’agit probablement d’un mouvement d’humeur d’une caserne militaire qui, vraisemblablement, se conclura rap​idement par un retour à la normale. Mais lorsque se précise l’absence, voire le départ du ​​​lieutenant-Colonel​ Paul-Henri Sandaogo Damiba du palais présidentiel, l’idée d’un coup d’État militaire commence à gagner en crédibilité.

Quelques heures plus tard, le monde entier découvre le visage juvénile du nouvel homme fort de Ouagadougou dans les rues de la capitale burkinabè,​ Ibrahim Traoré, debout sur une jeep militaire, solidement entouré de ses frères d’armes. Une faction au sein de l’armée burkinabè vient de prendre les manettes du pouvoir. 

Dans les moments d’incertitude qui ont précédé la confirmation de la réussite du putsch, il faut reconnaître que le jeune capitaine et ses troupes ont été d’une grande habileté manœuvrière.

Mobilisation de la rue et réappropriation de l'image de Sankara

En effet, face aux rumeurs pourtant fausses mais propagées à bon escient qui faisaient état d’une intervention imminente des forces françaises pour réinstaller au pouvoir le lieutenant-colonel Damiba​ (exilé au Togo), les partisans du capitaine ont su mobiliser la rue en faisant bon usage d’un populisme tactique et de circonstance.

Cette stratégie de mobilisation populaire a été décisive et payante. 

Mais il faut reconnaître que le capitaine Traoré a su également capitaliser sur ce qu’il n’est pas inopportun de considérer comme le péché originel de l’ancien pouvoir : la tentative de réhabilitation​ (début juillet 2022) de l’ancien chef de l’Etat Blaise Compaoré​​ en exil en Côte d'Ivoire depuis sa chute le 30 octobre 2024. Son retour épisodique au Burkina Faso​ le 7 juillet 2022 a heurté au-delà du « pays des hommes intègres », les nostalgiques et les zélateurs du glorieux capitaine révolutionnaire Thomas Sankara.

Sur les plans de l’image et du symbole, le nouvel homme fort de Ouagadougou n’est pas allé chercher trop loin. Il a compris tout le capital symbolique et politique qu’il pouvait tirer de la réappropriation circonstancielle de la vénérable mémoire de Thomas Sankara, ce d’autant plus qu’ils ont en commun la jeunesse, le grade dans l’armée, et une rhétorique souverainiste et de rupture avec l’ordre hégémonique néocolonial. 

Aussi, conclut-il parfois ses discours en puisant dans la rhétorique de son illustre prédécesseur : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ». Mais la comparaison s’arrête-là.

Désenchantement à l'épreuve du pouvoir

​Si à l’occasion de son voyage à Moscou ​l​ors du Sommet Russie-Afrique​ qui a eu lieu debut juillet ​2023 à Saint-Pétersbourg (Russie)​ et qui fut aussi son baptême de feu sur la scène internationale, le capitaine Ibrahim Traoré a fait une sortie remarquée sur la nécessité pour l’Afrique d’assurer sa souveraineté alimentaire ce d’autant plus qu’elle en a largement les moyens, force est de reconnaître que ce volontarisme qui lui a valu un tonnerre d’applaudissement dans toute l’Afrique, passe aujourd’hui pour un propos de circonstance lorsqu’on observe le capitaine Traoré à l’épreuve de la gestion quotidienne du pouvoir.

Au prétexte de la lutte contre le djihadisme au Sahel, force est de constater pour le déplorer que le Burkina Faso se mue chaque jour en autocratie où la contradiction est l’exception, l’unanimisme la règle. 

Alors qu’on se serait attendu à ce que le nouvel homme fort de Ouagadougou crée une union sacrée pour venir à bout de la pieuvre terroriste, il s’est plutôt empressé de museler tous les ​contre-pouvoirs ou de les réduire au silence. 

De tous les pays d’Afrique subsaharienne francophone, le Burkina Faso est assurément avec le Sénégal celui où historiquement, la société civile est solidement structurée et a joué un rôle crucial dans les grandes dynamiques de transformation sociale et politique. 

​Arrestations, enlèvements arbitraires

Le placement en détention du célèbre avocat ​Guy-Hervé Kam ​est un exemple emblématique de cette dérive du régime du capitaine Traoré.​ (​​Guy-Hervé Kam est détenu à la prison militaire de Ouagadougou depuis ​l​e 24 janvier 2024 et est accusé d’avoir participé à un « complot » contre la sûreté de l’État​).​ Nous ne passerons pas également sous silence les autres enlèvements​. On peut citer le cas d'Ablassé Ouédraogo​,​ président du Parti Le Faso Autrement ​et ancien ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré ​qui a été kidnappé le 24 décembre​ 2023 par « des individus » disant appartenir à « la police nationale ». ​Il a été libéré en mars 2024​ et s'est depuis, muré dans le silence.

Le 16 septembre 2024, Yassimina Bassolé, ​la fille de ​Djibrill Bassolé, l’ancien ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso, a disparu à Ouagadougou, enlevée par des hommes cagoulés.​ Six mois après, ses proches sont toujours sans nouvelles​ d'elle.

L'armée accusé d'exactions sur des civils

À ce sombre tableau, viennent s'ajouter les accusations récurrentes contre l'armée coupable de nombreuses exactions contre des civils dénoncées par des ONG de défense des droits de l'Homme. 

Récemment, l'ONG Human Rights Watch (HRW) a appelé  la junte au pouvoir au Burkina Faso à « enquêter » et « poursuivre » les responsables de massacres de civils perpétrés dans l'ouest du pays mi-mars, par des hommes accusés d'appartenir aux forces de sécurité. 

« Les autorités doivent enquêter de manière impartiale et poursuivre de manière appropriée tous les responsables de ces crimes graves », a déclaré HRW dans un communiqué. 

Selon Ilaria Allegrozzi, spécialiste du Sahel à HRW, « des vidéos macabres d'un apparent massacre commis par des milices pro-gouvernement au Burkina Faso soulignent l'absence systématique de responsabilité de ces forces ». C'est pourquoi, ajoute-t-elle, « les autorités doivent prendre des mesures immédiates pour mettre fin aux attaques de civils en punissant ceux responsables pour les atrocités comme celles de Solenzo ».

« Des familles entières » de ressortissants peuls ont été tués dans la zone de Solenzo, entre le 10 et le 11 mars, ont confirmé des témoins qui accusent des soldats du 18e BiR (Brigade d'intervention rapide) et des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des milices civiles.  

 Régulièrement, les membres de la communauté peule sont régulièrement stigmatisée dans les pays du Sahel. Ils sont assimilés aux djihadistes dont certains responsables sont issus de cette communauté.

Human Rights Watch a dénombré 58 corps dans les vidéos. Cependant, l'ONG estime que le bilan pourrait être plus lourd, car des cadavres sont empilés les uns sur les autres.  

Réponse du Premier ministre    burkinabè, Jean-Emmanuel Ouédraogo « ce sont des actions de manipulation qui visent à remettre en cause les actions des forces combattantes. De grandes opérations de lutte contre le terrorisme sont actuellement en cours. Le rouleau compresseur de l'armée est en train d'écraser l'ennemi dans ces zones ». 

Transition à la peine​ et impasse idéologique

A​u plan institutionnel, la tran​sition n’en est plus une et tout semble confirmer que le pouvoir actuel est parti pour s’éterniser aux affaires comme à l’époque des partis uniques d’inspiration stalinienne. 

À l’occasion « d’assises natio​nales » (24-25 mai 2024) dont les résolutions étaient connues d’avance comme dans ces réunions du politburo du parti communiste soviétique, il a été décidé de prolonger la transition en cours de cinq ans. Il s’agit sans exagération d’un coup d’État dans le coup d’État. Ce bricolage institutionnel prête le flanc à ceux qui estiment que cette fuite en avant manifeste est la conséquence d’une impréparation idéologique du nouveau maître de Ouagadougou lorsqu’il arrive aux affaires.

Dans cette même veine, comme d’ailleurs ses pairs de ​ la Confédération des États du Sa​hel (AES) et au-delà en Afrique, le capitaine Ibrahim Traoré a su se servir de la tarte à la crème idéologique du panafricanisme qui semble être devenu le credo de ces nombreux hommes politiques en Afrique qui tentent ainsi, de camoufler le vide conceptuel et idéologique de ce qui leur tient lieu de projet politique.

Au fur et à mesure que le temps s’égrène et que les Burkinabè s’impatient de ne pas voir advenir un pays véritablement pacifié et débarrassé de la gangrène terroriste, il est loisible de constater qu’à l’exaltation révolutionnaire des premiers jours, a succédé dans les esprits une perplexité rampante et diffuse, voire le sentiment d’une ​impasse idéologique d’une prise de pouvoir qui a posteriori, semble plutôt avoir été une révolution de palais.

 Éric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne)​.

C’est dans la liesse et des manifestations de rue​, le mardi 28 janvier 2025, que des foules ont célébré par milliers la sortie officielle du Burkina Faso, du Niger et du Mali de la ​Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest​ (Cedeao). Au Mali, l’ambiance était nettement moins festive que dans les deux autres Etats de la nouvelle confédération  dénommée ​Alliance des États du Sahel (AES)​.

Si son acte constitutif a été officialisé le ​1​6 juillet 2024, la date du 29 janvier 2025 constitue la consécration officielle d’une rupture historique pour ces trois États et une frange de leurs populations. Du côté de la C​e​deao, il a été laissé à ces trois États six mois supplémentaires pour réintégrer « sans conséquences » ce qui fut jusqu’à cette date leur grande famille géopolitique ouest-africaine. La porte demeure ouverte comme en témoignent les efforts incessants de la diplomatie togolaise pour reconstituer l’ensemble ​​Cedeao, ou l’initiative récente du nouveau chef de l’État ghanéen​, John Dramani Mahama qui a ​n​nommé un émissaire chargé de négocier avec l’Alliance des Etats du Sahel​: Larry Gbevlo-Lartey, ancien haut gradé de l’armée ghanéenne et qui fut également chargé de la lutte anti-terroriste au sein de l’Union africaine.

Si la date symbolique du 29 janvier 2025 a donné lieu à moult analyses et commentaires, c’est en partie parce que jusqu’à cette date butoir, ils étaient nombreux qui espéraient voir les trois initiateurs de ce schisme revenir sur leur décision de rupture.

​Rupture définitive?

Toutefois, peut-on conclure rétrospectivement à une rupture véritable avec la C​e​deao et à la constitution effective d’un nouveau bloc géopolitique distinct et autonome ?

Si les griefs de ces trois Etats à l’endroit de la C​e​deao ne manquent pas de pertinence en certains points, leur volonté effective de créer une alliance distincte et souveraine des Etats et des Peuples n’est pas moins questionnable. La nouvelle AES n’est pas née d’un projet idéologique profondément pensé et construit, mais d’une conjoncture politique commune à ces trois Etats du Sahel, à savoir leur refus de se soumettre aux sanctions de la C​e​deao qui leur enjoignait un retour à l’ordre constitutionnel, tout en les soumettant à un régime de restrictions sévères qui s’est avéré à la longue contre-productif, dont l’une des conséquences a été de légitimer dans l’esprit des populations le discours souverainiste de ces régimes militaires.

Mais dans le même temps, depuis l’acte constitutif du ​16 juillet 2024, l’Alliance des Etats du Sahel, initialement portée sur les fonts baptismaux pour sécuriser leurs territoires respectifs et lutter contre la nébuleuse terroriste à laquelle ils sont tous confrontés et dans des proportions véritablement dramatiques, a multiplié des initiatives bien au-delà d’une mutualisation des forces de défense et de sécurité qui jusqu’à présent ne sont pas allés au-delà des effets d’annonce : la création d’une banque et d’une monnaie commune, la création d’un passeport commun, et plus récemment la création d’une force commune de 5000 hommes pour assurer la sécurité des personnes et des biens sur leurs territoires respectifs.

 Force est cependant de constater que de la parole aux actes, seul le seuil de la parole a été franchi. Même le passeport communautaire de l’AES n’est pas encore effectif​, même si le chef de la junte du Burkina Faso, le Capitaine Ibrahim Traoré s'est fait enrôler en milieu de semaine et a reçu son passeport biométrique. 

 L​a  force commune est en réalité en grande partie effective. Elle s’est déployée au Burkina Faso lorsque le pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré a vacillé à la suite de bruits de bottes que certains observateurs considèrent comme une révolution de palais. En revanche, cette entraide militaire n’a pas été effective lorsque Bamako a été victime d’une attaque de grande ampleur et à plusieurs points névralgiques de la capitale malienne. Quant aux résultats de la lutte contre le terrorisme, ils demeurent mitigés.

 Identité diplomatique

 Sur le plan diplomatique, nul ne peut dire à ce jour quelle est l’identité diplomatique de l’Alliance des Etats du Sahel. Comment se positionne-t-elle par rapport aux grands enjeux du monde actuel et plus proche de celle-ci, quelles relations entend-t-elle entretenir avec la ​Cedeao? Au-delà de ses positions sur la circulation des personnes, tout reste à bâtir quant aux relations futures entre l’AES et la ​Cedeao.

 Dans le même temps, il est très important de souligner que les Etats de l’AES demeurent membres de ​de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Elle continue de partager avec de nombreux États de la ​​Cedeao  des convergences économiques et monétaires, se soumettant avec ceux-ci à des principes de régulation communs.

 Au regard de cet état des lieux de ce nouveau projet communautaire, peut-on parler d’un « retrait effectif » de la C​e​deao de ces trois États de l’AES ? Des raisons objectives penchent plutôt pour le doute, voire le scepticisme. L’interdépendance prononcée qui caractérise le champ des relations internationales actuel est tel qu’un acte de rupture ou la volonté de faire cavalier seul, ne se décident pas sur un coup de sang, y compris lorsqu’il s’agit des nations parmi les plus anciennes ou des Etats les plus avancés. Huit années plus tard, après le Brexit qui était censé rendre au Royaume-Uni sa grandeur, ce divorce a coûté à ce pays 170 milliards d’euros. En raison des restrictions à la circulation des personnes, les fermiers britanniques n’ont plus recours à la main-d’œuvre des saisonniers des pays de l’Est lorsqu’arrive le temps des récoltes. Un dramatique retour à la réalité qui fait dire à un fermier britannique qui regrette son vote en faveur du Brexit : « C’est mon cœur qui l’a emporté sur ma tête ».

Éric Topona Mocnga, journaliste à la Deutsche Welle

 L’année 2024 en Afrique au plan sécuritaire est à l’image du monde global où ne cesse de se multiplier les zones de conflits réels ou potentiels, ainsi que la contestation, voire la désintégration de l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale que leurs initiateurs estimaient à même de garantir une paix planétaire durable. Du Yémen à la Syrie, de la bande de Gaza à l’Ukraine, les principes fondateurs de la Charte des Nations unies sont mis à mal, y compris par ceux-là qui en sont les garants au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. L’Afrique, riche de son capital humain et matériel et objet de convoitises affirmées des puissances dominantes de la scène géopolitique mondiale, n’a pas échappé, en 2024, hélas ! à ce désordre grandissant et inquiétant du monde, comme au temps de la guerre froide.

Les tendances qu’affiche cette détérioration de la sécurité dont l’Afrique a été le théâtre en 2024 ont toutefois une configuration spécifique et peuvent être rangées sous quatre registres : les violences étatiques et paraétatiques ; les actions déstabilisatrices des acteurs exogènes ; les déplacements consécutifs aux conflits et à l’accentuation du dérèglement climatique ; les extrémismes religieux.

Les violences étatiques et paraétatiques sont pour la plupart les conséquences d’une crise de l’alternance démocratique et de la gouvernance qui ne cesse de s’étendre dans nombre de pays africains, qui semblaient pourtant avoir emprunté pour la longue durée le chemin de la modernité politique tant souhaitée par les peuples. Dans les pays de la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES) par exemple, l’année 2024 était supposée être une année d’élections libres et démocratiques pour un retour à l’ordre constitutionnel, mais il n’en fut rien. Non seulement cet impératif semble désormais repoussé aux calendes grecques, mais en outre l’arsenal répressif contre les forces politiques d’opposition, contre les voix dissonantes dans la presse ou contre les acteurs

les plus en vue de la société civile, s’est considérablement renforcé.

De nombreux médias ont été suspendus, tandis que certains journalistes ou promoteurs de médias se sont retrouvés derrière les barreaux pour délit d’opinion. En Guinée, certains acteurs de la société civile sont portés disparus dans des conditions encore non élucidées, connus pour leurs voix dissonantes envers la junte au pouvoir. Dans le même temps, on assiste à la création de forces paramilitaires, mais qui exercent sur les populations des actes de justice privée, des violations graves de droits humains, au nom de la lutte contre le terrorisme.

Les attaques terroristes, dans ces États comme dans bien d’autres en Afrique, ont connu en 2024 une augmentation inquiétante.

Ces nébuleuses de la violence religieuse ont causé de nombreuses pertes en vies humaines au Tchad et dans le bassin du lac Tchad de manière générale.

Elles sont demeurées très actives dans l’ensemble du Sahel et se sont illustrées par leurs actions de nuisance dans des pays tels que le Togo et le Bénin.

Leur enracinement et leur expansion ne détruisent pas seulement des vies humaines et des biens. En raison des moyens militaires déployés pour les combattre, les investissements consacrés à l’élévation du standard de vie des populations sont compromis.

Les acteurs exogènes à ces conflits, dont la médiation est pourtant indispensable pour y mettre un terme, sont malheureusement parties prenantes et les exacerbent au lieu de les arrêter. C’est le cas de la guerre au Soudan, qui est en train de devenir une « guerre mondiale africaine », comme le fut la guerre du Congo dans les années 1990. Avec des millions de déplacés internes et externes, la guerre au Soudan n’a cessé de croître en intensité tout au long de l’année 2024. Ces déplacés internes, qui essaiment dans les nombreux pays voisins dont le Soudan est frontalier, ne constituent pas seulement pour ces États une préoccupation humanitaire, mais aussi un enjeu de sécurité nationale dont nul ne peut prédire l’issue en 2025.

Les voies maritimes africaines ont été, en 2024, des lieux de prédation d’un terrorisme grandissant. Ces pirates des mers se sont illustrés par une criminalité toujours plus audacieuse sur ces voies de circulation maritime, portant par leurs attaques de sérieux coups aux économies du continent. Ils ont mis à profit la faible sécurisation de ces espaces comme ceux qui agissent sur terre dans les forêts du bassin du Congo, détruisent le couvert forestier, pillent les essences et causent par là des pertes fiscales considérables aux États.

Ces tendances sécuritaires préoccupantes sur le continent africain en 2024 s’estomperont-elles en 2025 ? L’heure n’est pas à l’optimisme. 

En effet, le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump et le retrait immédiat des États-Unis de nombreux traités et organisations multilatérales laissent présager une dérégulation internationale encore plus grande, porte ouverte à toutes les​ aventures prédatrices et à une loi non écrite de la jungle.

Face à cet état inquiétant du continent africain, une mutualisation des moyens et des efforts des États est plus urgente que jamais, de même que la conversion de ses gouvernants aux vertus de la bonne gouvernance.

Éric Topona Mocnga, journaliste à la Deutsche Welle

Un concours Lépine de l’anachronisme, de la caricature et du burlesque ; tel semble le crédo de des pouvoirs publics tchadiens. La décision n° 55 de la Haute Autorité des Médias et de l’Audiovisuel (HAMA) du 4 décembre 2024 qui en substance, interdit à la presse en ligne toute production audiovisuelle en est un morceau de choix.   

Principe des dispositions spéciales dérogeant aux dispositions générales

"Il est interdit aux organes de presse de publier et/ou de diffuser des contenus non originaux pour lesquels ils ne sont pas autorisés"[1]dixit la HAMA. Cette décision dont la motivation confuse, entretient l’illusion qu’elle vise les médias tous secteurs confondus, est d’abord, discriminatoire car elle n’a, à la vérité, pour seule cible que la presse en ligne comme le prouvent non seulement son dispositif qui évoque « organes de presse » et non le vocable global de « médias », mais également, les nombreuses déclarations publiques du président de la HAMA, attestant de la hargne contre les médias en ligne. Ensuite, elle ne peut survivre au filtre du contrôle légal, pour cause d’excès de pouvoir manifeste au regard à la fois de la légalité externe et de la légalité interne. En effet, elle souffre d’un défaut de légalité externe pour confusion de motifs et pour incompétence, mais elle souffre également d’un défaut de légalité interne, notamment en ce qu’elle manque de base légale et viole de surcroît le principe de proportionnalité. Sans entrer dans des détails de l’argumentaire juridique des griefs dont les avocats de l’Association des Médias en Ligne du Tchad (AMET) auront tout loisir de développer dans leurs recours et plaidoiries devant le juge administratif, il convient simplement de relever quelques points.

La loi n° 31 du 3 décembre 2018, confusément visée par la HAMA dans la motivation de sa décision, consacre des dispositions légales spéciales, applicables à la « la presse écrite et des médias électroniques ». Dès lors, son application ne peut souffrir la concurrence de tout autre texte légal en vertu du principe « spéciala generalibus derogant », autrement dit, les lois spéciales priment sur les lois de portée générale. Or cette loi dite 31, dispose en son article 25, alinéa 3, 2e , de manière, expressis verbis que « le service de presse en ligne offre un contenu utilisant essentiellement le mode écrit et audiovisuel, faisant l’objet d’un renouvellement régulier, daté et non pas seulement de mises à jour ponctuelles et partielles ». Il en résulte clairement que la loi 31 autorise les médias en ligne à produire des contenus audiovisuels. Dès lors, d’où tient la HAMA que les médias en ligne ne peuvent pas produire des contenus audiovisuels tels que les podcastes et les vidéos, si ce n’est de son imaginaire fertilement rétrograde ? Elle n’est pourtant pas investie d’un pouvoir discrétionnaire. Par ailleurs, outre le seul agrément de médias en ligne, la loi 31 ne soumet, nulle part et dans aucune de ses dispositions les entreprises de presse en ligne, à une autorisation complémentaire ou secondaire d’exploitation destinée à couvrir leur production audiovisuelle. Qui plus est, les dispositions de l’article 8 de la loi n° 020/PR/2018 du 10 janvier 2018 sur lesquelles se fonde la HAMA et qui prescrivent l’exigence d’une autorisation d’exploitation pour les productions audiovisuelles, sont inapplicables aux médias en lignes pour deux raisons : la première, cette loi ne vise que les médias demandant leur agrément en qualité de chaine de télévision ou de radiodiffusion comme l’indique formellement sa dénomination. La seconde raison procède de l’antériorité de cette loi à la loi 31du 3 décembre 2018. Or, la seconde déroge à la première. Cherchez l’erreur !   

S’il est dans l’intention de la HAMA d’interdire aux médias en ligne, de faire de la production audiovisuelle, qu’elle fasse au préalable modifier la loi 31 par l’Assemblée nationale ou par une ordonnance du gouvernement[2]. Faute quoi, elle ajouterait à l’irrationalité économique, l’arbitraire juridique. 

Par ailleurs, quelle est la logique rationnelle d’interdire la production audiovisuelle aux médias en ligne, dirigés par des professionnels, responsables devant la HAMA et la justice et sur lesquels la HAMA dispose et exerce un pouvoir disciplinaire plein et effectif, et les chaines telegram, YouTube, les comptes Facebook, X, etc, qui produisent parfois, si ce n’est souvent, le pire des contenus audiovisuels et sur lesquels la HAMA est à la fois techniquement, juridiquement et administrativement impuissante ?  

Théorie de l’accessoire suivant le principal

Par ailleurs, à supposer par extraordinaire que la loi 31 n’autorise à la presse en ligne que la production écrite (ce qui n’est pas le cas) ; une telle restriction du champ d’activités ne saurait pourtant davantage interdire juridiquement à celle-ci de faire de l’audiovisuelle. En effet, il est un adage du répertoire juridique latin que les étudiants de première année de droit, maîtrisent parfaitement de leur cours d’introduction au droit : il s’agit de l’adage « accessorium sequitur principale » ; traduction, « l’accessoire suit le principal ». La théorie de l’accessoire qui trouve des terrains d’élection aussi bien en droit privé qu’en droit public, repose sur l’idée que les droits et obligations accessoires sont liés à un droit ou une obligation principale et suivent son sort, à une double condition : d’une part, l’existence d’un lien de connexité ou de complémentarité entre le principal et l’accessoire et d’une part, le volume ou la proportion de l’accessoire doit demeurer moindre au regard de celui du principal. Ainsi par exemple dans le domaine des professions intellectuelles libérales : les avocats dont l’activité principale consiste dans la représentation, l’assistance et le conseil juridique aux clients font accessoirement de la rédaction d’actes qui relèvent pourtant du monopole des notaires. Les notaires à leur tour, font du conseil aux clients accessoirement à leur activité de rédactions d’actes alors que le conseil est du ressort des avocats. Les experts-comptables qui fournissent des prestations comptables, financières et fiscales, font accessoirement du conseil juridique et parfois de la rédaction d’actes qui relèvent des professions juridiques. Ainsi donc, sur le seul fondement de la théorie de l’accessoire, les médias en ligne peuvent logiquement et sans autorisation d’exploitation, publier les versions audiovisuelles des articles, reportages, éditoriaux, tribunes et même les rushs et making of des interviews qu’ils publient ou réalisent à condition que la proportion demeure raisonnable par rapport à la production écrite dès lors que la connexité ou de complémentarité ne souffrent contestation.   

Internet est un vecteur de média globale

Au-delà de l’aspect juridique, il semble échapper à la HAMA qu’Internet, par la digitalisation, a provoqué une révolution copernicienne de l’activité et de la production médiatiques. Cet outil permet à la télé de faire à la fois de la radio et de la presse écrite ; à la radio de faire à la fois de la télé et de la presse écrite et à la presse écrite de faire à la fois de la télé et de la radio et avec un seul et même agrément ou autorisation d’exploitation. C’est le sens de la marche et de l’HISTOIRE. Internet offre aux journalistes d’infinies facultés d’activité médiatique globale et renouvelle au demeurant les fondamentaux de la formation académique et du métier de journaliste. Fini la radio à papa, fini la télé à papa, fini la presse écrite à papa. Tous les régulateurs de médias du monde s’y sont faits à l’exception peut-être de celui de la République de la Corée du Nord. Le Tchad souhaiterait-il jouer aux derniers des Mohicans avec la Corée du Nord à moins de vivre dans l’univers parallèle du scénario du film « Good Bye Lenin » ?  

En effet, à l’ère d’Internet, les anciens vecteurs hertziens de diffusion que sont les ondes électromagnétiques, radioélectriques (ondes courtes ou longues, FM), ou encore, le câble et le satellite sont encore certes opérationnels, mais ne seront pas l’avenir des véhicules médiatiques. L’avenir est aux télés en ligne, aux radios en ligne et à la presse en ligne. D’ailleurs le modèle économique des médias classiques n’est plus viable sans la digitalisation, permettant d’offrir à la fois le papier et le numérique, le direct et le podcastes ou la vidéo et le film à la demande, la diffusion hertzienne, la TNT ou le satellitaire et le streaming, etc.         

Croisade du Président de la HAMA contre les médias en ligne

Dans ses propos publics, le président de la HAMA dans une espèce de croisade contre les médias en ligne, invoque pêle-mêle la dangerosité de l’internet et reproche aux acteurs des médias en ligne, leur vicissitude. Par un raisonnement par l’absurde, il peut lui être objecté que certes Internet est dangereux, mais il l’est autant que l’eau, la pluie, le feu, la voiture ou l’avion qui sont pourtant indispensables. Quant-à la vicissitude des acteurs des médias en ligne, consistant dans la pratique d’une tarification des interviews et de portraits ; c’est une pratique qui ne grandit pas le métier et qui plus est, contrarie l’éthique et la déontologie journalistique. Mais pourquoi seulement mettre à l’index les acteurs des seuls médias en ligne dès lors qu’il est de notoriété publique que sans un « gombo » substantiel, y compris des services de l’État, ministres et consorts DG et hauts commis de l’État, aucun reportage, portrait, documentaire n’est diffusable sur les chaines publiques de l’ONAMA pourtant financées ou subventionnées par le denier public ?  

Le président de la HAMA exige un traitement nuancé et équilibré de l’information par les rédactions de la presse en ligne, mais lui-même n’en a pas dans son expression publique à leur égard. Sauf son respect, sa phraséologie empreinte de morgue à l’égard de ceux-ci, est de celle du lexique de l’école des cadres de l’UNIR sous Hissein HABRÉ[3]. L’ONAMA qui sert, du réveil au coucher, le moindre fait partisan du Président de la République et du MPS, semble pourtant échapper à l’autorité de sa juridiction. 

Régulation n’est pas synonyme de prohibition

Il faut croire que dans la sémiologie de la HAMA, le vocable « régulation » s’entend de la prohibition ou de l’interdiction. Car en effet, comment expliquer, à défaut de justifier, l’interdiction des émissions radiophoniques et télévisuelles interactives en période électorale ; période par essence et excellence du débat public et du vif intérêt du public pour la question politique et les offres inhérentes des partis et regroupements politiques ? Quand ailleurs, les médias, tous supports confondus adoptent des dispositifs spéciaux avec des émissions interactives pour confronter le personnel politique aux citoyens et leur quotidien sans filtre, au Tchad, c’est tout l’inverse. Non seulement la HAMA suspend les émissions interactives existantes, mais pire, elle interdit les rediffusions des émissions interactives pendant cette période. À croire qu’elle juge indigne d’intérêt, l’opinion des citoyens dont le suffrage est pourtant, semble-t-il, disputé par les parties politiques et leurs candidats ?

La HAMA est investie d’un pouvoir disciplinaire à l’égard des hommes et femmes, et des entreprises de médias. Il lui revient de constater les infractions individuelles à la loi, à l’éthique et à la déontologie du métier et de les prévenir et, en cas de persistance ou de récidive, de les réprimer avec l’éventail de sanctions à sa disposition en fonction de la gravité de l’atteinte et aux troubles. Chercher la facilité d’une interdiction de portée générale, procède non seulement de l’arbitraire, mais surtout de la paresse intellectuelle doublée de l’incompétence si ce n’est de l’indignité de sa charge de régulateur public. 

Orléans le 16 décembre 2024

Abdoulaye Mbotaingar

Docteur en droit, maître de conférences à l’université   

[1] Article 1er de la décision n° 055/HAMA/SG/2024

[2] C’est d’autant plus facile pour la HAMA qu’il est dans les habitudes du régime Deby de procéder à l’adoption des actes les plus importantes de la Nation par ordonnances gouvernementales.  

[3] Il est vrai que le MPS et le pouvoir Deby ont industriellement recyclé la méthode de gouvernance de Habré, mais également ses cadres.

La médiation de Bassirou Diomaye Faye était annoncée comme celle de la dernière chance. À l’initiative de ses homologues de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), le nouveau président sénégalais s’est employé à ramener les pays de la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES) dans le giron de la Cedeao. Ils ont non seulement réitéré leur volonté de quitter cette communauté régionale qu’ils considèrent comme inféodée aux « puissances étrangères », notamment à la France. En outre, cette décision est, selon ces États, « irréversible ». Le chef de l’État du Niger, le général Abdourahmane Tchiani, l’a rappelé dans une récente allocution avec clarté et fermeté : « Notre pays a décidé, avec deux autres pays frères, de quitter la Cedeao. ll s’agit d’une décision irréversible, car longuement et mûrement réfléchie.»

Ce propos laconique du chef de l’État du Niger mérite qu’on s’y arrête bien plus que ne l’ont fait jusqu’à présent la plupart des médias et les analyses sur l’Alliance des États du Sahel.

Pourquoi le général Abdourahamane Tiani juge-t-il nécessaire de souligner que cette décision « irréversible » a été « longuement et mûrement réfléchie » ? Il a certainement à l’esprit les nombreuses réserves, y compris parmi les citoyens des pays membres de l’AES, qui estiment que la décision de faire bande à part en Afrique de l’Ouest, en marge de la Cedeao, a non seulement été précipitée, mais en outre, n’a justement pas été « mûrement réfléchie ».

Si, en théorie, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont jusqu’au 29 janvier 2025 pour rendre leur départ définitif, la Cedeao, ou ce qu’il en reste, lors de son sommet du 15 décembre 2024 à Abuja, leur accorde six mois supplémentaires pour réintégrer l’institution communautaire, s'ils le souhaitent.

Un départ aux multiples conséquences pour l'AES

Il est indéniable que le départ de ces pays de la Cedeao ne sera pas de tout repos pour les États de la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES) et pour diverses raisons.

Il faut d’ores et déjà souligner que dans l’histoire des relations internationales, une institution communautaire, même en temps de paix, ne se crée pas sur un coup de sang. Un tel projet doit passer par un long et laborieux processus de maturation. Cette décision devrait être soupesées au trébuchet des intérêts des peuples qui constitueront cet ensemble d’une part, aux conséquences qui s'ensuivraient dans les rapports de la nouvelle entité avec les États tiers, enfin aux moyens qui seront consacrés au positionnement, voire au rayonnement de ce nouvel ensemble sur la scène internationale.

Sans ce travail préalable, à la fois idéologique et diplomatique, mais aussi logistique, une nouvelle entité communautaire ne serait qu’une coquille vide.

L'organisation de l'Unité africaine (OUA), l’Union africaine (UA), les Communautés économiques régionales(CER) africaines, ont été créées au terme d’un long processus diplomatique et de maturation institutionnelle.

De quel poids diplomatique pourra peser l’Alliance des États du Sahel (AES) à côté des communautés régionales existantes ?

La nouvelle AES pâtit tout d’abord d’un déficit de légitimité existentielle si l’on s’en tient à la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de l'Union africaine adoptée par la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’institution continentale lors de son huitième Sommet tenu à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 29 au 30 janvier 2007.

Régimes militaires

Fait rare et inédit en Afrique, l’AES est exclusivement constituée de régimes arrivés au pouvoir par des coups d’États militaires, donc qui ne sont pas encore pleinement reconnus par l’Union africaine, ce d’autant plus qu’ils se sont présentés comme des régimes de transition et ont pris l’engagement de rétablir l’ordre constitutionnel.

Par conséquent, la question de la durabilité de l’Alliance des États du Sahel est d’autant plus posée qu’elle est créée par des régimes en théorie transitoires et sans légitimité démocratique.

L’Alliance des États du Sahel, aux dires de ses membres fondateurs, a aussi été constituée pour répondre à la crise sécuritaire grave et croissante à laquelle font face le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Ce constat ne manque pas de pertinence. Mais pour autant, la création d’une entité communautaire nouvelle, qui ferait cavalier seul hors de la Cedeao comme institution communautaire, mais dans le même espace géographique, est-elle viable pour lutter efficacement contre les attaques terroristes et les diverses autres menaces sécuritaires auxquelles sont confrontés la quasi-totalité des pays ouest-africains ? Rien n’est moins sûr.

Le Mali a une frontière commune avec La Côte d’Ivoire et le Sénégal. Le Niger a une frontière commune avec le Nigeria et le Bénin. Le Burkina Faso a une frontière commune avec le Ghana, le Togo, le Bénin, la Côte d’Ivoire. Pour assurer leur sécurité intérieure, les pays de l’AES devront nécessairement conclure des accords de coopération militaire avec ces pays frontaliers d’une Cedeao qu’ils auraient quittée. De tels accords, assurément, ne se feraient pas du jour au lendemain.

Qu'arriverait-il si, après leur départ de la Cedeao, des menaces aux frontières de ces États voisins surgissaient ?  Une déstabilisation de ces pays de l'AES serait inéluctable.

Économie et monnaie, l'autre paire de manche

La question économique et monétaire est l’autre inconnue que l’AES évoque plutôt en filigrane de ses sorties publiques, sans jamais rassurer les peuples des États membres ni ses potentiels partenaires internationaux. L’AES annonce comme irréversible son départ de la Cedeao, mais demeure membre de l’union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) et continue de faire usage du franc CFA comme monnaie ?

Or, la monnaie est un attribut fondamental de la souveraineté de tout État. Ces trois États iront-ils jusqu’à la création d’une monnaie tripartite ? On ne crée pas une monnaie nationale comme on le ferait d’un logo, d’un drapeau ou d’une constitution.

Manque de légitimité de ces régimes militaires

Enfin, la création de l’AES n’est pas sans conséquences au niveau de la politique intérieure de ses États membres.

Les régimes militaires actuellement au pouvoir dans ces États y sont-ils encore pour une période transitoire ?

La question mérite d’autant plus d’être posée que certaines réformes profondes, qui engagent un État et des peuples sur des décennies, et aux conséquences internes et extérieures considérables, ne sont possibles que pour un pouvoir qui se projette sur le très long terme. Ce n’est pas en théorie le cas des pays membres de l’AES.

Nous pouvons conclure que l’AES demeure, au stade où nous en sommes, une idée, moins qu’un projet, encore moins une architecture en cours d’implémentation. Les conséquences de sa mise en marché, sont telles qu’il n’est pas exclu que, dans les mois à venir, les les membres de l’AES reviennent à la Cedeao qui n’est pas exempte de tout reproche mais qui aura préalablement fait son aggiornamento.

Eric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle (Bonn-Allemagne).

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