Chronique

Chronique (85)

C’est fini. Le Conseil Constitutionnel a proclamé les résultats définitifs. La transition est close. Le chiffre à retenir est 61%. Mahamat Idriss Deby Itno (MIDI) est désormais président de la République plein. Peu importe les conditions dans lesquelles ces élections se sont déroulées. Peu importe les contestations. Terminé. C’est plié. Maintenant que doit-il faire? Et comment doit-il le faire?

D’abord, il doit marquer une rupture avec le passé. Une vraie rupture. C’est ce que lui a manqué au début de la transition. Et lui a causé de soucis parce qu’il n’a pas su ou pu le faire. Je peux comprendre qu’il voulait ménager la chèvre et le chou en voulant contenter les amis et la famille du père Maréchal, l’aile militaire, l’aile clanique et l’aile politique qui l’ont aidé à s’asseoir sur le fauteuil présidentiel. Et qui s’agrippaient désespérément au système. J’espère que MIDI a compris que les Tchadiens veulent le changement. Il est  donc temps de faire « tabula rasa ». Tout changé. Il faut changer la gouvernance de ce pays avec des gens qui veulent que tout change. Pas avec des gens qui veulent que rien ne change.

Ensuite, je m’attendais à une crise postélectorale majeure, mais sur ce dossier, le nouveau président a su gérer la vraie-fausse crise par son silence. Il y a quelque chose qui a mal tourné dans cette présidentielle, mais personne n’est capable de la nommer. Il a laissé son principal adversaire Succès Masra, comme à son habitude s’agiter, s’avancer, avancer ses arguments, se déclarer vrai vainqueur sans qu’il ait la moindre violence envers lui. Peut-être les horribles tirs de joie qui ont fait des dizaines de morts et de centaines de blessés ont dissuader les Tchadiens mécontents et les plus enragés des militants et sympathisants Transformateurs. Certes des militaires ont été postés partout dans la capitale, mais leur présence étaient plus dissuasive qu’offensive. MIDI a laissé Masra s’embourber dans ses propres contradictions. Tantôt, il conteste les résultats. Tantôt, il veut s’appuyer sur des recours légaux devant le Conseil Constitutionnel. Et à la fin il tente un autre deal, après celui de Kinsasha, celui de Gassi? Il réclame une solution politique. Au moment d’écrire cette chronique, le candidat malheureux, dit toujours être le vrai gagnant et fait appel au « peuple » pour la « terre promise ». Il est un brin irréaliste. Et un peu beaucoup utopique sur les bords. Personne n’ira mourir pour qu’il soit président. Pour l’instant, il a mal joué ses cartes, il doit simplement démissionner de son poste de Premier ministre avant qu’on l’oblige à la démission.

Enfin, cette élection présidentielle rebat les cartes. La crise postélectorale est peut-être derrière MIDI. À lui de prouver à ses amis occidentaux qu’il a été bien élu. À lui aussi de pouvoir faire face aux multiples rebellions qui piaffent de frapper à partir de certains pays voisins. Les Tchadiens, eux, sont fatigués. La question de l’heure est : Qui choisira-t-il comme prochain Premier ministre? De quelle zone du pays proviendra-t-il? MIDI n’a pas un large choix. Il n’a que 2 options. Soit, il atténue les choses en ramenant Pahimi Padacké Albert comme Premier ministre pour la seconde fois durant les 12 prochains mois. Soit, il brise l’électorat du parti les Transformateurs en nommant l’ennemi juré de Succès Masra, Laoukein Kourayo Médard, ex-ministre d’État et ancien maire de la ville de Moundou au poste de Premier ministre avec pour mission de casser l’élan des Transformateurs dans les deux Logones aux prochaines élections législatives.

Bello Bakary Mana

Sans surprise l’Agence nationale de gestion des élections a annoncé les résultats provisoires avec la victoire du candidat de la coalition Tchad uni Mahamat Idriss Deby Itno (MIDI).
 
Selon l’ANGE, il est arrivé premier avec 61,03 %, suivi par son challenger Succès Masra avec 18,53% et en troisième vient l’ancien Premier ministre Pahimi Padacké Albert avec 16,91%. Viennent après ces trois larrons les 7 autres candidats. Le taux de participation est de 75%, toujours selon l’ANGE.
 
Dans ma dernière chronique, j’avais parlé du germe « conflictogène » que charrie cette élection. Je n’ai pas changé d’idée, tout semble calme, pour l’instant, mais comme on dit dans le métier, « il faut attendre pour voir ».
 
Déjà, sans attendre, je constate quelques faits. Pas surprenant dans ce pays, mais divertissant. Pourquoi?
 
Un, parce qu’on n’organise pas des élections pour les perdre en Afrique, dit-on. Je n’en sais rien pour le reste de l’Afrique. Mais je suis sûr d’une chose dans mon pays le Tchad, notre démocratie est une démocratie particulière : elle est celle du plus,  plus, plus fort. Il organise sa bande, se choisis ses opposants, ses marabouts et ainsi de suite. Il organise des élections, des forums, théâtralise le tout à coup de décrets, d’enveloppes et de grosses cylindrées. Pis, il finit dictateur.
 
Deux, parce que pour le cas des résultats provisoires la surprise ne vient pas des résultats eux-mêmes, mais de la rapidité de leur  annonce. 3 jours ont suffi pour que tous les procès-verbaux de toutes les villes, villages, hameaux de notre vaste pays soient acheminés dans la capitale tchadienne, N’Djamena. Un travail de titan qui laisse perplexe même certains caciques du « Kakisme ». Qu’est-ce qu’est le « Kakisme »? C’est un nouveau courant politique, ses adeptes sont des faux gentils à qui tout réussi.
 
Trois, par la naïveté du copilote Succès Masra qui a choisi d’aller au combat sans s’assurer d’avoir des lieutenants au sein de l’organe de gestion des élections (ANGE) et sans toiletter le fichier électoral. Pis, l’homme politique a depuis son retour et sa nomination à la primature s’est senti pousser des ailes en croyant pouvoir, seul défaire un système vieux de plus de 30 ans par de simples slogans. Erreur fatale.
 
Quatre, par la témérité du copilote Masra. Il engage le bras de fer en se déclarant vrai vainqueur des élections. Il lance même des injonctions à son commandant de bord Mahamat. Le copilote ne savait-il pas que c’est le commandant de bord qui a le dernier mot? Le commandant de bord a choisi l’aéroport de la démocratie qui lui est le favorable pour faire atterrir son avion. La surprise c’est la manière avec laquelle il a tout maîtrisé dans le calme et a conduit son vol en traversant des zones de turbulences pour arriver saint et sauf à destination.
 
Bello Bakary Mana

Ce lundi 6 mai est jour de vote. Des Tchadiens sont allés choisir qui sera leur président parmi les 10 candidats. Selon les chiffres fournis par les autorités, il y a 8 millions d’électeurs. Je suis donc une voix parmi 8 millions.
 
Il est 10h. Je suis allé voter à mon bureau de vote Naga 1. Il était juste devant chez moi. Il était presque vide. On était 3 électeurs. Pas de rang. Pas d’affluence. L’ambiance était tristounette. Je me suis amusé à taquiner les membres du bureau de vote leur suggérant de jouer aux cartes en attendant les électeurs qui ont décidé soit de traîner, soit de ne pas participer à cette élection.
 
Un membre du bureau de vote vérifie ma vieille carte d’électeur. Et me lance, « c’est bon! ». Je prends le bulletin et m’isole dans l’isoloir. J’ai accompli comme disent les accrocs des réseaux sociaux (RS), « mon devoir civique ».  Je ne vous dirais pas pour qui j’ai voté. Le vote est secret, dit-on. C’est des balivernes, la démocratie, la vraie, est transparente. Donc le vote n’a rien de secret. Pourquoi doit-il l’être ?Il peut être scandé publiquement . Tenez, je n’ai rien à cacher. Je n’ai voté pour personne. C’est aussi un choix de ne pas choisir. Ma conscience s’est érigée en barrière infranchissable. Ma main est restée figée. Mon cerveau me dicta à travers une petite voix ceci…
 
Mon cerveau :  «  tu n’as ni eau ni électricité et tu dois choisir parmi ces 10 candidats. Parmi eux, aucun n’a parlé de solutionner en urgence ce problème qui touche tout le monde. Et qui ruine l’économie du pays ».
Moi : « Oui tu as raison, mais … »
Mon cerveau : « Mais quoi? »
Moi : « Mais ce n’est pas pareil »
Mon cerveau : « Écoute, c’est important l’eau et l’électricité. Parmi les candidats, aucun n’a proposé une solution concrète avec un délai pour régler définitivement ce problème ».
Moi : « Oui tu as raison. Alors, que faire? »
Mon cerveau : «  Annule ton vote ».
Moi : « Ok! D’accord. C’est super ».
 
J’ai donc annulé mon vote en cochant toutes les cages des candidats. C’est ma façon de protester contre ce cynisme des politiciens tchadiens.
Devoir accompli. J’ai remis ma casquette de journaliste pour sillonner quelques bureaux de vote aux quartiers suivants : Rue de quarante, MardjanDaffack, Kabalaye, Sabangali, Moursal, Chagoua, et la banlieue Koundoul. J’ai constaté qu’il y avait peu d’affluence dans ces différents quartiers. Un peu plus dans les quartiers au sud de la capitale que ceux au nord.
 
Il est 17h. La plupart des bureaux de vote ont fermé. Les réseaux sociaux sont déjà envahis par les partisans des principaux candidats, le président de transition Mahamat Idriss Deby Itno et son Premier ministre Masra Succès. Ils ont commencé déjà la bagarre du Net. J’espère qu’elle restera virtuelle. En attendant, attendons les premiers résultats provisoires de l’ « ange » (Agence nationale de gestion des élections) pour calmer ou exciter ces « démons » de l’Internet.

Bello Bakary Mana

Déjà plus de 10 jours que les 10 candidats battent campagne. Comme électeurs quelle lecture vous faites? Où cette élection nous mènera?
 
Comme journaliste je constate 2 choses. Un, cette élection ressemble de plus en plus à un duel entre le pilote « Mahamat », le candidat de la coalition Tchad uni. Et son copilote, « Masra », candidat autoproclamé du peuple. Deux, ce duel porte en lui le germe d’un conflit postélectoral. Je ne veux pas être cet « oiseau de malheur», comme dirait quelqu’un, mais…. Je vous explique.
 
Le candidat Mahamat Idriss Deby Itno (MIDI) n’est visiblement pas un bon « campaigner » comme disent les Nord-Américains. Il n’est pas de nature à aller vers les autres, à prendre un bain de foule, pas à l’aise en public. Il devait donc compenser cela par des discours marquants, mais sa plume est mal tenue. Il ne cesse de « baragouiner » ses sorties, de bafouiller ses notes, de buter sur les mots, ses piques « les petites phrases » tombent à plat. Conclusion : ses conseillers ne font pas le job. Ils le laissent s’enfoncer. Pas de spontanéité ni d’originalité dans la livraison de ses prises de parole.
 
Pire, son directeur de campagne, Mahamat Zène Bada (MZB), occupe trop l’espace médiatique. Il multiplie les bourdes comme par exemple celle-ci « après nous, d’autres viendront. Ils ont compris la préséance parce que le chef passe d’abord et le goumier vient après ». Il est hors du temps et de l’espace rendant le message de MIDI risible.  Il est devenu un boulet lourd à traîner avec soi. Pourtant, le candidat de la coalition a des atouts à faire valoir. Malheureusement il ne s’est pas entouré des nouvelles têtes, avec des idées novatrices pour rendre sa campagne plus agréable et attrayante. Ses amis politiques restent accrochés aux vieilles méthodes, à l’exemple des « bureaux de soutiens ». Ils sont sûrs de gagner cette élection comme ils disent par « 1 coup ko ». Les nouvelles réalités sont plus complexes qu’elles ne paraissent. Le temps du père Maréchal, n’est pas celui du fils général. Quelque chose dans le cockpit échappe-t-il au contrôle du commandant de bord Mahamat?
 
C’est son copilote, le candidat Succès Masra, qui tente de prendre les commandes de l’avion. Sa campagne semble se dérouler sans problème majeur. Il enchaîne les meetings,  la foule se bouscule. Même dans la région septentrionale, le candidat autoproclamé surprend. Les gens viennent par millier l’écouter. Son discours est axé sur le changement. Il pousse l’audace en collant les 30 ans du Marechal père sur les galons du général fils. Le message subliminal est de dire qu’il est comptable du bilan de son père parce que fils de. Pour renforcer sa stratégie de tension, Masra invente le concept d’ « électeurs sentinelles » pour contrebalancer l’Agence de gestion des élections (ANGE).
 
Les 8 autres candidats sont relégués en second plan. Pahimi Padacké ex-Premier ministre tente d’exister, mais c’est difficile. Le duel entre le président et son Premier ministre écrase tout le reste. Et mets sous tension les résultats du 6 mai prochain. Déjà, les deux camps parlent chacun un langage de vainqueur. Celui du candidat de la coalition proclame être sûr de gagner au premier tour. Les partisans du « candidat du peuple » disent, eux, qu’il est impossible pour eux de perdre. Si le pilote « Mahamat » est battu acceptera-t-il de céder les commandes de l’avion? Rien n’est garanti. Si le copilote « Masra » est sanctionné dans les urnes facilitera l’atterrissage de l’avion à l’aéroport de la démocratie? Ou poussera-t-il ses partisans à envahir la piste d’atterrissage? Mine de rien, cette élection porte les germes d’une crise postélectorale.

Bello Bakary Mana

Comme électeurs avez-vous suivi assidûment  la campagne électorale qui a démarré? Avez-vous écouté les promesses des candidats? Avez-vous l’électricité pour le faire? Comme journaliste je le fais avec beaucoup des difficultés « naar maafi, almi maa fi » (pas d’eau, pas d’électricité). Je me suis fait la promesse d’écrire une chronique de campagne électorale par jour. Je renonce. Pourquoi?
 
D’abord parce que c’est pénible de la suivre comme journaliste. Il me manque souvent de l’énergie dans le corps. Comme ce n’est pas suffisant, il me manque aussi de l’énergie pour mes outils de travail et pour hydrater mon corps d’eau fraîche. Ce n’est pas une blague. Pas d’électricité donc souvent pas d’eau fraîche pour étancher ma soif sous cette infernale canicule.
 
Parce que la « fumeuse » Société nationale d’électricité (SNE) est incapable de nous fournir l’énergie nécessaire. Tiens, le fameux général Ramadan Erdoubou et directeur général est viré. Il est remplacé par un autre général Saleh Ben Haliki. Lui, je le connais personnellement pour avoir joué, enfant et jeune adolescent, au foot avec lui entre les quartiers Bololo et Mardjandaffack. C’est un N’Djamenois pur jus qui aimait déjà être direct, « la SNE est en faillite » , nous dit-il. Merci, mon général, mais on savait cela depuis fort longtemps. Curieusement mon général, c’est la seule société la plus rentable au monde. Le secret de son succès est connu: facturer ses clients sans fournir le service promis.
 
Ensuite, l’autre général et candidat de la coalition Tchad uni, Mahamat Idriss Deby Itno a surenchéri. Il a promis sans sourciller que s’il est élu, il nous fournira l’électricité 24h par jour tout le temps. Bon, que dire? On va dire, « parole d’officier » dans le système politico-militaire de ce pays où la parole d’officier est pire que celle du civil. Bref, la galère énergétique a de beaux jours devant elle.
 
Et les civils candidats? Ils sont nombreux à promettre eux aussi monts et merveilles. Ce qui m’impressionne, c’est le désintérêt des Tchadiens pour cette campagne. Ils ne croient pas à la refondation du pays. Ils ne croient pas non plus à la transformation du pays. Je m’amuse souvent à interroger les Tchadiens dès qu’ils sont un groupe de 10 personnes. C’est ma méthode à moi de faire un sondage, non scientifique, mais un sondage tout de même. Ma question est simple : « Irez-vous voter le 6 mai? ». Sur 10 personnes, 9 à 8 personnes disent qu’elles n’iront pas voter. Je pousse mon interrogatoire, non-scientifique plus loin, avec une sous-question : « Pourquoi vous n’irez pas voter? » La réponse est presque la même : « Ça ne changera rien. Que ces politiciens nous fournissent d’abord l’eau et l’électricité…ensuite on verra si on ira voter ». Ce manque d’électricité et d’eau est un vrai enjeu électoral. Je me rends compte aussi qu’il est presque trop tard. Le général candidat ne pourra rien faire. Les 9 autres candidats civils ne pourront rien faire non plus.
 
Enfin, les électeurs tchadiens, selon mon si fiable sondage, ont-ils vu clair? Refuseront-ils d’aller voter pour sanctionner ces politiciens? En attendant le jour de vote, la circulation routière dans la capitale est souvent ralentie ou bloquée à cause des caravanes de militants éphémères et de mototaxis payés qui font le tour de la ville sous les youyous et les klaxons. Et qui le soir venu nous empêchent de dormir tellement leurs bureaux de soutien sont bruyants. Décidément, ces politiciens ont décidé de nous rendre la vie dure.  

Bello Bakary Mana

J’étais moi aussi invité au lancement du livre « De Bédouin à Président » du président de transition Mahamat Idriss Deby Itno. Oui, j’étais dans le palais du Bédouin devenu président en attendant les élections du 6 mai prochain pour le confirmer encore « vrai président » pour une longue durée.

Je vais donc vous faire revivre, à ma façon à travers cette chronique mi-bédouine mi-littéraire mi récit témoignage, d’abord, le déroulé de l’évènement littéraire au cœur du palais. Ensuite, je commente, pour vous, quelques bonnes feuilles de l’ouvrage.

Un évènement au cœur du palais

19h 45 : Le palais Toumaï a commencé à fourmiller de monde. Il y avait tout le gratin politique de son camp et même au-delà de son camp. Il y avait toute l’élite : la société civile, les présidents des institutions, les ministres, les hommes et femmes des médias, les militaires, les écrivains et bien d’autres.

20h 45min : La salle était remplie. Le protocole se démenait pour faire asseoir des ministres, même la famille de l’auteur du livre dont une de ses sœurs a failli ne pas trouver une bonne place assise. Et pourtant, le protocole a prévu la place de la famille, mais les « tchadienneries » (un peu du désordre organisé) ont pris le dessus. D’autres personnes se sont assises sur les places qui ne leur sont pas destinées, il est donc difficile de les déplacer. C’était une bonne fouille, mais les choses se sont vite replacées à l’endroit. Plus le temps passait, plus les employés du palais s’affairaient certains pour régler la sono, d’autres pour veiller sur la sécurité. Signe que bientôt la cérémonie va commencer, des exemplaires du livre sont transportés et entassés à gauche de la salle des fête non loin d’un écran géant qui faisait défiler la maquette du livre et le lancement du site web du « candidat-président bédouin ».

21h 00 : Le Premier ministre de transition Succès Masra fait son entrée, il est habillé en tenue bleu.

Cinq minute plus tard, le micro retenti « Mmes et MM. Le président de la République ». La salle se lève d’un coup, le président de transition apparaît souriant. Il semble pétiller de bonheur. Comme à son habitude, il était vêtu en blanc de la tête aux chaussures. Il aime cette couleur, qui, dans la tradition islamique est signe de pureté. Il aurait peut-être pu intituler son ouvrage « De Bédouin sûr à Président pur ».

La salle se rassit sur demande du président. La cérémonie se déroule dans une ambiance détendue. Il prend la parole cite les 5 raisons qui l’ont poussé à écrire ce livre : Dieu, le devoir, la transition, l’histoire et l’exemple. Ce n’est apparemment ni les élections ni la Com les principales raisons. Le Bédouin président a vite appris qu’être président, c’est aussi une manière d’être un grand berger en moins compliquée. Fort probablement que diriger les hommes est plus bête que diriger les bêtes, « bédouinement » parlant..

Contenu de l’ouvrage

Je ne voudrais pas comme on dit être « langue sale » après avoir lu et relu le livre. C’est une première, et c’est très bien, que le président de la génération la plus branchée lance sa précampagne à travers le plus vieux support du monde, le livre. Et dans une époque des plus technologique. C’est encourageant, c’est bien vu et innovant. Après ça reste un livre de Com, mais un livre intéressant qui rend sympathique le petit Bédouin fils d’un président guerrier, devenu président contre son gré et qui est en passe de s’imposer. Beaucoup de choses intéressantes sont dites, mais j’aurai aimé que l’auteur soit plus dense, plus soutenu, plus généreux dans sa livraison. C’est un livre qui se lit bien, la plume est moyenne, mais pouvait être plus accrocheuse, plus entraînante. On sent que l’auteur est à la fois très retenu et pudique, mais aussi très « coupe-têtes » en règlant quelques comptes avec son passé, ses collaborateurs, ses ennemis et ses adversaires politiques.

Sur son enfance, rien à dire. Le président a vécu une enfance des plus ordinaire loin des facéties de la ville, mais dans la dure vie de campagne aux confins du désert tchadien de 4 à 8 ans. C’est à cet âge que la raison et les souvenirs commencent à se cristalliser pour façonner la personnalité de la personne.

Quelques morceaux choisis…

Papa Maréchal contre fils général

Deby père accuse son fils « Mahamat Kaka », président de transition (PT) de fomenter un coup d’État. Rien de moins.

Le Maréchal : « Tu es en train de préparer un coup d’État contre moi »

Le fils : « Comment peux-tu croire un instant à tout cela? Je suis ton fils. C’est toi qui m’a mis au monde, c’est toi qui m’as éduqué, c’est toi qui m’as nommé général, c’est toi qui m’as mis à la tête de la Direction Générale de service de la sécurité des institutions de l’État (DGSSIE). Comment peux-tu imaginer ça? Sans confiance entre nous, je ne peux plus occuper mes fonctions ».

Le Maréchal : « Tu démissionnes? J’en prends acte. Mais tu ne démissionnes pas. Tu es viré. »

Le pouvoir, dit-on, rend fou. Il rend aussi cruel et met à rude épreuve les relations charnelles entre père et fils. Derrière cette confrontation, l’ombre de la belle-mère Hinda planait.

Des jours, des mois plus tard, arrive le jour fatidique : la mort du père. On le lui annonce alors qu’il était en opération sur-le-champ de combat. Il rentre précipitamment faire ses adieux au papa Maréchal. Une scène incroyable est décrite dans le livre lorsqu’il sort de la chambre où le corps sans vie de son père y était installé. Sa belle-mère l’interpelle.

Elle: « Il ne faut pas dire que le Maréchal est mort en faisant la guerre. Il faut faire comme si c’était un coup d’État.

Lui : « Mais pourquoi? »

Elle : « Ce serait honteux de dire aux gens qu’il est mort pendant la bataille ».

Lui : «  Mais mère, c’est ça la réalité. Le Maréchal a toujours participé à toutes les batailles. Il n’y a pas plus grand honneur pour un soldat que de mourir au combat ».

Elle : « C’est juste une idée qui m’est venu comme cela, n’en parlons plus »   

La belle-mère Hinda

Dans l’ouvrage Hinda Deby Itno y tient le rôle de « l’intrigante méchante » belle-mère. À l’exemple de l’histoire banale du véhicule utilisé dans le cortège présidentielle qui produit des conséquences énormes. L’auteur raconte, « …par des gens qui n’aurait pas dû y avoir accès quelque chose qui en réalité n’a pas grand-chose à faire avec moi. Je me fais donc engueuler pour quelque chose dont je n’ai pas fait et dont je ne suis pas le responsable. Mais j’encaisse dans le silence ».

Un des chauffeurs lui révèle que c’est sa belle-mère Hinda et son frère cadet Khoudhar qui ont mal parlé de lui au « chef », son père. Il était furieux, l’affaire s’est rependue comme une traînée de poudre partout au palais, œuvre de Khoudhar.

Le PT convoque Khoudhar, l’affaire se complique. L’aide de camp et ami du PT Ismaël Souleymane Lony est viré sine die par le Maréchal. La perte d’emploi a failli tourner à la mort de Khoudhar tiré à bout portant par M. Lony.

Le puissant Khoudhar après être blessé pour éviter le coup de grâce crie gisant à terre

 « Excuse-moi! Tout ce qui s’est passé jusqu’ici, ce n’est pas ma faute! C’est ma sœur qui me pousse à le faire, pour déstabiliser Mahamat et lui faire quitter son poste à la Direction Générale de la DGSSIE ».

Le secret s’est éventré. Une histoire digne d’un scénario de film hollywoodien. La belle-mère répondra-t-elle dans une entrevue? Choisira-t-elle le silence? S’inspirera-t-elle de la démarche pour écrire un livre sur sa vie de première dame et y répondre?

Les trouble-fêtes : Faki, Chérif, Mananny

Le livre nous révèle aussi l’innocente naïveté du jeune président de transition. Il apprend vite à ses dépens que la politique est un mélange d’ambitions, le palais est rempli de courtisans, des prétentions manipulatrices, de coups bas et souvent de malentendus sont prospères.

Moussa Faki : Le discours du président de la commission de l’Union africaine (UA) Moussa Faki est visiblement resté entre la gorge du PT. Il n’a toujours pas digéré cette sortie. Pourtant Moussa Faki s’est placé dans le sens de l’histoire en interrogeant avec beaucoup d’aplomb les échecs de tous les régimes passés et en incluant tous les acteurs. Le PT n’a vu dans cette sortie qu’une attaque ingrate contre le pouvoir de son défunt père. « Comme d’autres, il prendra la parole pour expliquer tout ce qui s’est passé au Tchad pendant les trente années écoulées. Pour lui, il s’agit de trente ans d’échecs répétés. Fort bien », écrit-il. L’auteur semble être saisi plus par l’émotion sur le cas Faki que par la raison.

Chérif Mahamat Zène : L’homme de Doha et Premier ministre des Affaires Étrangères de la junte, est cité par le président, mais cela ressemble plutôt à un malentendus entre les deux hommes. Le jeune président semble toutefois être heureux de s’être débarrassé de son ministre qu’il qualifie de « communautariste ». Et de l’avoir remplacé par Mahamat Saleh Annadif, un routier de la politique, fin connaisseur de la diplomatie et des Tchadiens.

Abakar Mananny : l’homme d’affaires et ex-ministre d’État sans portefeuille en prend plein ses « vestes taillées sur mesure ». Le PT l’accuse d’avoir monté de toutes pièces la vraie fausse affaire des costumes aux prix faramineux. Lui, président n’avait rien demandé. La conception, la livraison et le prix sont les idées originales du virevoltant ministre Mananny qui fut aussi son parrain lorsqu’il débarqua jeune élève officier en France. Il y aborde aussi le « dossier starlynk » ou connexion Internet par voie satellitaire. Il affirme avoir demandé à Mananny de l’aider à implanter la compagnie au pays, il accepte entreprend les démarches avant de saboter le projet lorsque leurs relations se sont détériorées. 

Idriss Youssouf Boy (IYB) alias Makambo, l’ami de tous les temps : IYB est l’ami, le confident, le frère, l’épaule sur lequel, le PT alors fils de, général, frère parmi la  ribambelle de fratries, trouvait réconfort dans ses moments difficiles. Et sur lequel il pouvait compter. Même lui n’a pas été épargné dans l’ouvrage au sujet du détournement de 13 milliards de la Société des Hydrocarbures du Tchad (SHT).

« Idriss, as-tu détourné l’argent de l’État à la SHT? »

Il écrit qu’après un long silence, il reconnaît son forfait, ne défile pas. Et permets de gagner du temps. « Il confirme que le montant en jeu est de 13 milliards, le nom de son complice et son rôle…..Cette affaire n’est pas une trahison personnelle ou de l’ambition, juste une tentation cupide. Idriss ne cherche pas à me nuire… ». L’auteur dédouane son ami, argumente que l’argent est récupéré. Et que si la justice républicaine passait par là, il y a risque de corruption de juge pour innocenter le crime. Bref. Makambo est réhabilité et est remis en scelle comme, il est le tout puissant ministre d’État et directeur de Cabinet du président. Le jour de la dédicace, Makambo arrive en retard. Il semblerait qu’il était en mission quelque part en Afrique. Il récupère son livre dédicacé, se met au coin de la salle et découvre probablement la partie qui le concerne. Il doit avoir vécu un drôle de sentiment.    

Succès Masra, Premier ministre vaille que vaille  : Le candidat Mahamat Idriss Deby accuse son ex-opposant d’être obsédé par le poste de Premier ministre. Il faisait des pieds et des mains pour l’obtenir. Il préférera Saleh Kebzabo à sa place parce qu’il a boycotté le Dialogue Nationale Inclusif et souverain (DNIS). Pour mettre la pression sur le nouveau gouvernement de transition, Masra n’a pas hésité à organiser illégalement une manifestation insurrectionnelle. Résultat : des centaines des morts, l’opposant Masra s’est exilé avant de revenir grâce aux accords de Kinshasa. Et se faire désigner Premier ministre. Depuis lors, il fait le grand écart entre sa ligne politique et celle du président de transition. Il invente le concept du copilotage, le « pilote Mahamat » et le « copilote Masra ». Objectif : faire atterrir l’avion Tchad à l’aéroport de la démocratie.

L’avion a décollé pour un long voyage, les turbulences sont multiples, le copilote Masra a attaché sa ceinture. Pour l’instant, le commandant de bord Mahamat est confiant. Il fait beau, les vents sont favorables l’atterrissage est prévu en douceur le 6 mai prochain si tout va bien.

NB : « Pour gouverner les Hommes, il faut les impressionner », disait Napoléon Bonaparte. C’est ce que fait, sans complexe, le candidat Mahamat Idriss Deby Itno. Il pouvait faire mieux et faire plus dans le récit des événements. Bref, lisez ce livre il vous permettra de vous faire votre propre idée sur le candidat. Et au-delà sur sa personnalité et sa manière bien bédouine de mener les hommes. Contrairement à ce qui se dit sur lui, il est bien le seul maître aux manettes de l’avion Tchad. Il semble avoir beaucoup appris et beaucoup pris confiance en lui.    

Bello Bakary Mana

Le Premier ministre de la junte au pouvoir Succès Masra vient d’être investi candidat de son parti Les Transformateurs pour les élections présidentielles du 6 mai prochain. Je regardais les images de la rencontre à la place de l’espoir devant le siège de son parti. C’est une bonne chose, mais cette candidature est une drôle de candidature. Pourquoi dîtes-vous?

Parce que….

D’abord, elle est d’une naïveté désarmante. Depuis son retour de Kinshasa, le leader de Transformateurs et son équipe se sont tellement fondus dans ke système Deby fils, défendus la politique de la junte au pouvoir, par exemple la hausse des prix du carburant, qu’ils ont perdu leur originalité et la raison de leur existence : prendre le pouvoir et transformer le pays. Cette transformation devrait commencer par l’exigence de la révision de la liste électorale, la composition de l’Agence nationale de gestion des élections (ANGE) dominée par les caciques de la junte, de leur parti le Mouvement patriotique du Salut (MPS) et de leurs alliés. Il est drôle d’entendre le chef des transformateurs soutenir que la durée du mandat des membres de l’ANGE et leur « inamovibilité » leur conférait par magie un esprit d’indépendance et de neutralité politique.

Ensuite, elle n’est pas exemplaire. Pour celui qui plaide la nouveauté, le juste et la transparence, il donne l’image de quelqu’un qui s’accroche à son poste de Premier ministre. J’espère que le moment venu il démissionnera. S’il ne le fait pas après la validation du Conseil Constitutionnel, ces élections seraient  malsaines. Pis, cela donnera le sentiment que Masra n’est rien d’autre qu’un nouvel « accompagnateur de luxe » comme tant d’autres avant lui.

Aussi, à la place de l’espoir dimanche passé, il n’y avait pas la foule des grands jours. Il y a comme une déception des Tchadiens et surtout des militants. Le ralliement à la junte semble avoir laissé des traces. Le dur est à venir, mais l’expression favorite des transformateurs « quand le chemin est dur, c’est aux durs de tracer le chemin n’est plus d’actualité ». Les durs Transformateurs semblent avoir pris le raccourci, ils le paieront cash le moment venu. Les électeurs tchadiens sont exigeants dans leur aspiration au changement. Et Masra et ses amis ne sont plus ce véhicule de changement à force de dire une chose et faire son contraire.

Enfin, dans son allocution le candidat s’est enfermé dans son concept creux du pilote et du copilote. Bref, il a promis d’investir des milliards de nos francs dans l’éducation,  la sécurité, la Justice, la diplomatie. Ils se sont, comme disent les Nord-Américains, définitivement « peinturés dans le coin ». Il ne reste au copilote plus que la jouissance du pouvoir à la Primature. Le temps que le commandant de bord, Mahamat, décide de changer de copilote. Masra avait tout pour réussir à peser sur l’avènement d’un Tchad nouveau et juste. Il a choisi d’aider, sciemment ou inconsciemment, à maintenir le vieux Tchad injuste. Masra et Les Transformateurs sont un gâchis de plus. Et de trop.

Bello Bakary Mana

Je reprends avec mes chroniques et éditoriaux, merci pour vos messages et interpellations…

Cette nuit du 26 au 27 février, le temps s’est subitement tendu dans la capitale tchadienne, N’Djamena. Tout semble suspendu, le pays s’est brusquement coupé du monde. Au temps des délestages d’électricité et de la canicule s’est rajouté celui de coupure Internet. Je tente de me connecter, je persiste, j’insiste comme un drogué en manque de sa dose quotidienne. Oui Internet est plus qu’une drogue au moment où le président de transition Mahamat Idriss Deby a décidé d’en découdre,  à coups de Kalachnikov,  avec le président du Parti socialiste sans Frontière (PSF), Yaya Dillo, son cousin.

La Défiance Dillo. Yaya Dillo défie tout. Même l’État. Il s’est investi d’une mission presque messianique. Il y croit quitte à mettre sa vie en danger. Il avait déjà défié le Marchal Deby père. Il s’en est sorti vivant, mais a perdu sa mère, une balle l’emporta. Quelques semaines plus tard, Deby père meurt lui aussi aux confins du désert, lui aussi sous les balles. Dillo après avoir été exfiltré est rentré au pays mais a continué à défié Deby fils, Mahamat. Il n’a jamais reconnu la transition. Il l’a dénoncé, parfois avec raison, souvent avec passion et entêtement.

Je l’ai connu Dillo, il y a longtemps hors du pays. C’était un homme timide, réservé et pugnace. Je l’avais invité à mon émission Le Point, l’homme avait beaucoup changé. Une détermination débordait de sa timide personnalité. Avant cela, je l’avais appelé, il y a plus d’un an, pour lui poser quelques questions sur son parcours pour faire un papier portrait. On avait échangé au téléphone ...

Moi : « Dillo, j’ai un projet d’article, un portrait de toi »

Lui : « Que veux-tu savoir que tu ne sais pas de moi »

Moi : « Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas… »

Lui : « Tu sais beaucoup, je ne peux rien ajouter… »

Moi : « Bon, je vais le faire en parlant avec ceux qui te connaissent, en bien ou en mal… »

Lui : « C’est toi le journaliste… »

On a parlé des choses et d’autres du pays.

À la publication de mon article, il m’appelle. Et d’une voix polie, me dit, «  ton papier est rempli d’inexactitudes ». Je lui réponds avoir fait mon travail. Il a fini par l’admettre, mais rejette avoir été un enfant-soldat. Et rajoute, « ce n’est pas vrai que j’aime défié mes oncles. J’ai décidé de faire de la politique de manière pacifique. Mes oncles aussi font de la politique. Je ne partage pas leur façon de faire. On est parents, mais adversaires politiques. C’est la démocratie »…Allusion à sa divergence avec ses oncles les frères Erdimi et le défunt Maréchal..

Ces derniers jours l’affaire de l’agression du président de la Cour Suprême M. Samir Adam, annoncé par le président de transition en personne sur sa page Facebook a déchaîné les passions. Dillo a dénoncé ce qu’il appelle « les manœuvres de la transition ». Il était en colère accusant au passage le président de la Cour Suprême, celui de la Cour Constitutionnel Bernard Padaré et du ministre de l’Administration du Territoire Limane Mahamat d’être les cerveaux d’une mise en scène. Dans sa défiance, il a juré par Allah avoir abandonné la voie des armes pour prendre celle des urnes, mais qu’il ne se laissera pas faire….

Mardi 27. Version officielle. Dans cette nuit, dit le gouvernement, les choses se sont emballées avec la tentative d’arrestation du directeur administratif et financier du PSF M. Abakar Terap. L’interpellation s’est soldée par la blessure et l’hospitalisation de ce dernier. Toujours selon le procureur, des éléments armés à leur tête Yaya Dillo sont allés d’abord au palais de Justice pour récupérer la voiture, un élément de preuve ayant servi à l’agression. Ensuite, ils sont partis à bord de 11 véhicules Toyota à l’hôpital pour extirper leur compagnon. Ils ont échoué. Et ont alors choisi d’attaquer les services de l’Agence nationale de sécurité (ANS) faisant plusieurs morts et blessés.

Version non officielle. M. Terap aurait résisté à son arrestation. Il est blessé. Inacceptable pour Dillo et ses compagnons.

« C’est assez », aurait lâché le président de transition, selon des sources sécuritaires. Il réclame l’arrestation de Dillo.

Mercredi 28, après-midi. Le quartier Klémat est bouclé. La rumeur d’une guerre de clan s’est emparée de la ville. Les N’Djamenois désertent les rues, l’administration publique s’est vidée. À 14h des crépitements d’armes se font entendre dans une zone de Klémat. Un violent affrontement entre la garde présidentielle et des éléments de Dillo se sont déroulés au siège du PSF. Il y a eu des morts et plusieurs blessés. La « rumeur n’djamenoise » parle de la disparition de Dillo et du turbulent oncle du président Saleh Deby, etc.

Jeudi 29, 11h. Le procureur de la République Oumar Mahamat Kedelaye, fébrile, confirme à la presse, la mort de Yaya Dillo Djerou Betchi. La fin d’une vie émaillée de lutte.

A la présidence de la République la tension est retombée, Internet est rétablie. Tout est sous contrôle, disent des sources de la présidence. Le jeune président de transition jure d’écraser toute personne parent ou pas qui se mettra au travers de la transition. Dans les rues de la capitale, les Tchadiens sont pris dans leur quotidien tout en redoutant les conséquences de cette mort violente.

Bello Bakary Mana

J’écris cette chronique sous la forme d’une allégorie pour mieux illustrer ma réflexion.  

La nomination du chef des Transformateurs et farouche opposant de la transition, Succès Masra était pressentie, depuis l’accord de Kinshasa. Le président de la transition Mahamat Idriss Deby l’a choisi en voulant marquer un nouveau chapitre. Comme on a pour habitude de dire, « Masra a marché ». D’ailleurs, depuis son retour d’exil, le nouveau Premier ministre a fait le grand écart sur le dur chemin que doivent tracer les durs comme lui. Va-t-il réussir à concilier ses contradictions sur le chemin de la terre promise? Le commandant de bord Mahamat laissera-t-il le copilote Succès Masra faire voler et atterrir l’avion Tchad à l’aéroport de la démocratie sans passer par des zones de turbulences? Rien n’est sûr…

Il y a 14 millions de Tchadiens à bord. La majorité aspire à un changement profond. Je suis l’un des passagers. Je me suis faufilé dans la cabine pour observer le tableau de bord de l’avion qui va décoller. À droite du commandant Mahamat est assis son copilote Masra. Je jette un coup d’œil rapide sur les membres de l’équipage. Sur le tableau de bord, 4 lumières clignotent. C’est peut-être tôt pour se prononcer, mais ce ne sont pas des signaux anodins qu’il faut négliger.

Premier signal: La stratégie de la « Tabula rasa » (faire table rase ou renverser la table) est jugée violente et a été rejetée au profit de celle du « remplacement » qui est plus homéopathique. Masra remplace Kebzabo, mais l’équipage reste le même à quelques têtes près.

Deuxième signal: Sur les 41 membres de l’équipage, 3 seulement ont été choisis par le copilote Masra.

Troisième signal: Parmi l’équipage, les détenteurs des postes clés et stratégiques n’ont pas changé. La même personne aux Finances. La même personne aux Affaires étrangères. La même à l’Administration du Territoire, la même à la Sécurité publique, au ministère de la Défense même chose, etc.

Quatrième signal: Le copilote Masra n’a réussi à injecter du sang neuf que dans un seul grand ministère. Celui de l’Éducation, un ministère important, mais qui au fil des années s’est révélé dans les réalités tchadiennes être un ministère périphérique. Même la Justice lui a échappé à moitié, malgré son message incessant et juste de désir d’égalité. Il a réussi à placer son bras droit comme simplement Secrétaire d’État. Un suppléant. Le ministre titulaire reste le seul chef du département.

Ces 4 signaux permettront-ils de faire atterrir le Tchad à l’aéroport de la démocratie ? Malgré la volonté affichée du copilote Masra. Malgré son verbe qui plaide toujours pour l’espérance ? L’équipage l’aidera-t-il ? Le commandant de bord Mahamat n’est pas homme à trop parler. Il agit toujours où personne ne l’attend. Le copilote Masra devrait apprendre à parler moins pour mieux piloter. Tout le mérite lui revient sur la reprise des cours ce lundi. Sur la dédicace de son salaire à une bourse d’excellence. Mais son idée d’appeler au bénévolat pour donner des cours est légère. Qu’il se concentre à faire atterrir l’avion Tchad à bon port lors des prochaines élections législatives et présidentielles. Attention cette fois-ci ce n’est plus le chemin qui sera dur, mais c’est le ciel qui sera turbulent.

Dans l’avion c’est le signal du décollage… une voix retentie  « Votre attention s’il vous plaît… je suis Mahamat Idriss Deby le commandant de bord, bienvenue dans ce vol. Je suis accompagné par mon copilote Succès Masra.... Assurez vous d’attacher vos ceintures de sécurité, les turbulences ne manqueront pas... ».

L’avion a décollé. Atterrira-t-il à l’aéroport de la démocratie? Aucune garantie, mais qui ne risque rien, n’arrive nulle part.

Bello Bakary Mana

 

2023 s’en va dans quelques jours, quelques heures.  Quel bilan faire? Je retiens pour vous 3 temps forts, à la fin de cette année, qui ont marqué les esprits. Et un quatrième temps à suivre de près...

À surveiller…

Au moment de publier cette chronique, le Premier ministre Saleh Kebzabo a présenté sa démission et celle de son gouvernement. La nouvelle Constitution est promulguée. Dans la capitale tchadienne, N’Djamena, les supputations sur le nom du nouveau Premier ministre, et l’arrivée des nouvelles têtes au gouvernement pour animer la dernière phase de transition secouent les murs de la ville. La forte bourrasque des bureaux de vote déserts a, semble-t-il, fait décider le président de transition de mettre en pratique la théorie de la « Tabula rasa », faire table rase. Peut-il? Il a la volonté et est décidé à le faire, selon des sources proches de la présidence. Des noms circulent : Bédoumra Kordjé, un choix technique. Saleh Kebzabo, un choix du statut quo. Succès Masra, un choix du beau risque. Bref, le nom de Succès Masra revient souvent. Logique suite de l’accord de Kinshasa, dit une source. Ils est nouveau, jeune, populaire, il est utile à aspirer pour faire retomber les tensions et casser les ardeurs de l’opposition. Mais le mystère et les secrets de palais planent toujours sur la ville.

Temps forts 2023

Premier fait marquant. C’est la tournée improvisée du président de transition (PT) Mahamat Idriss Deby, dans de stations-service, pour semble-t-il, prendre la mesure de la pénurie de carburant dans la capitale tchadienne, N’Djamena. Dans une station-service il échangeait avec un concitoyen lorsqu’un autre arracha la parole…

 « M. le président, faites en sorte de nous fournir de l’électricité, de l’essence, à manger (en allusion à la cherté des prix des denrées alimentaires).. votre peuple souffre, nous souffrons »

Le PT est déstabilisé pendant quelques secondes par l’audace de son compatriote avant de répondre… « Inchallah choulou sabourr. S’il plaît à Dieu, prenez votre mal en patience…patientez ».

Une voix parmi l’entourage du président fuse, « khalas khalas…c’est tout c’est tout », interrompant abruptement cet intéressant échange. Si l’échange avait continué, on aurait peut-être appris pourquoi la production pour consommation locale prenait le chemin de l’exportation. Dommage…

Deuxième fait marquant. C’est l’accord de principe de Kinshasa signé entre le chef du parti Les Transformateurs et le gouvernement de transition, son retour au pays et sa campagne référendaire au sud du pays. Une campagne qui a drainé des foules immenses, mais n’a pas attiré les électeurs le jour de vote. Malgré tout la campagne du chef des Transformateurs a laissé des traces positives. Seule fausse note, c’est son altercation avec le Conseiller national Djimet Bagaou le jour de la Noël  chez le tonitruant Curé Abbé Madou à l’occasion de l’évènement « 100 sourires des enfants pour un Tchad réconciliés ». M. Bagaou avait gros sur le cœur contre Masra et ses gardes de sécurité. La rencontre des 100 sourires a failli tourner à 100 coups de poing.

Troisième fait marquant. Ce sont deux évènements en un : la campagne référendaire et la proclamation des résultats. Lors de la campagne, certains partisans du fédéralisme ont fait campagne pour le « Oui » à État unitaire fortement décentralisé, pendant que des farouches militants de l’État unitaire ont opté pour le boycott, etc. Tout a été mélangé dans un désordre bien organisé. Les résultats ont été proclamés au mépris du jour de la Noël au ministère des Affaires étrangères quadrillé au millimètre par les forces de l’ordre. Limane Mahamat, président de la Commission nationale chargée du référendum constitutionnel (Conorec) a perdu un peu de sa faconde. Il égrenait les résultats , « 86% pour le Oui, soit 4.270.891. 14% pour le Non, soit 695.481 pour un total de 5.251.668 électeurs. Taux de participation 63,75% », s’en est suivi quelques salves destinées à ses opposants. 48h plus tard, la Cour Suprême a revu légèrement à la baisse les chiffres : 85,90% pour le Oui, 14,10% pour le Non.

Bonne année

Bello Bakary Mana

  1. Arts & Culture
  2. Musique
  3. Mode-Beauté

-Vos Annonces sur le site Ialtchad Presse-

  1. Divertissement
  2. Sports
  3. Mon Pays

Votre Publicité sur Ialtchad Presse