jeudi 22 octobre 2026

IaltchadTribune

IaltchadTribune (134)

Les terroristes de Boko Haram ont commis une attaque sanglante (durant la nuit du dimanche 27 au lundi 28 octobre 2024) contre les forces de défense et de sécurité tchadiennes dans la région du lac, provoquant une indignation allant jusqu'au Vatican. Éric Topona Mocnga, journaliste au programme francophone de la Deutsche Welle, analyse.

Le Pape Français dans sa prière de ce 1er novembre à l’occasion de la solennité de la Toussaint, a exprimé « (…) sa sympathie au peuple tchadien, en particulier aux familles des victimes du grave attentat terroriste d’il y’a quelques jours ». Le Tchad vient à peine de conclure un processus électoral apaisé dont les temps forts auront été l’adoption d’une nouvelle constitution par voie référendaire, et de l'élection présidentielle le 6 mai. Ces scrutins n’ont guère connu les soubresauts redoutés par certains analystes. Les regards étaient plutôt tournés vers l’organisation des prochaines élections locales (législatives, communales et provinciales), mais surtout et dans l’immédiat, la gestion des récentes inondations qui ont provoqué d’importants dégâts matériels et humains.

La décision du chef de l’Etat, Mahamat Deby Itno, de prendre la direction des opérations militaires à travers « l’opération Haskanite » pour neutraliser le serpent de mer qu’est devenu au fil des ans cette hydre terroriste du crime de masse, témoigne à suffisance de la gravité de l’enjeu pour la préservation de la stabilité des institutions nationales et de l’intégrité territoriale du Tchad.

Prendre du recul afin de poser un diagnostic du mal

Mais au-delà de la légitime indignation et du concert de condamnations, il y’a lieu de prendre du recul pour comprendre cet acte de barbarie innommable et les moyens de s’en prémunir.

Il faut d’emblée relever que les terroristes de Boko Haram, comme en 2020 sur la presqu’île de Bohoma (toujours dans la région du Lac dans l'ouest du Tchad) ont choisi de s’attaquer à une caserne militaire des forces armées tchadienne avec le même mode opératoire qui consiste à combiner surprise et une extrême barbarie. Il est manifeste qu’il s’agit d’installer dans l’esprit des populations riveraines du Bassin du Lac Tchad, où les déplacés se comptent déjà par centaines de milliers, la conviction selon laquelle les forces armées régulières, notamment celles qui sécurisent cette zone dans le cadre de la Force multinationale mixte (composée des forces armées du Nigeria, du Niger, du Tchad et du Cameroun, ainsi que l'armée tchadienne), ne sont pas à mesure de leur garantir sécurité et quiétude.

Par ailleurs, le fait de commettre des meurtres de masse et de s’emparer du matériel militaire, révèle que le groupe terroriste a des difficultés à s’approvisionner en armement, parce que coupé de ses bases arrières, et par conséquent n’a guère d’autre choix que de reconstituer sa capacité de nuisance par des attaques asymétriques au cœur des casernes militaires. Ce butin de guerre est justement le moyen criminel par lequel Boko Haram renforce ses capacités de nuisance pour commettre des vols de bétail ou des kidnappings avec demandes de rançons dans les pays voisins, précisément à l’extrême-nord du Cameroun ou au nord du Nigeria.

Inquiétudes

Une fois ce diagnostic effectué, on ne peut guère faire l’économie d’un questionnement sur les conditions, voire les complicités qui ont rendu possible cet assaut terroriste. Il a sans doute bel et bien fallu que les terroristes de la secte soient bien renseignés pour planifier avec efficacité cette attaque. Sans exclure de possibles infiltrations au sein des forces de défense et de sécurité tchadiennes. Boko Haram tire avantage de sa capacité à se fondre au cœur des populations, à investir ses agents dormants qui passent pour de paisibles citoyens, ce d’autant plus qu’ils s’investissent dans les actes ordinaires de la vie sociale.

Au regard de l’immensité du Bassin du Lac Tchad et de l’enjeu géostratégique qu’il représente pour de nombreux pays qui font partie de l’environnement régional du Tchad et subissent tout autant les attaques terroristes de la secte islamiste, il est urgent de se tourner vers l’avenir et de se poser la question de savoir s’il n’y a pas lieu de changer de cap pour mener avec succès ce combat vital pour les peuples et les Etats.

 Appel à l'aide et changements politiques majeurs

Par ailleurs, l’appel lancé par le chef de l’Etat Mahamat Idriss Déby Itno en direction de la communauté internationale est plus pressant que jamais. C’est le lieu de se demander s’il n’y a pas urgence non seulement à réactiver le G5 Sahel, mais aussi à doter cet indispensable outil contre la menace terroriste de réels moyens qui lui permettrait d’y faire efficacement face. Or, force est de constater que le G5 Sahel, depuis sa création en 2014, n’a pas été doté de moyens à la hauteur de ses missions, en dépit du soutien affiché de la France et de l’Union Européenne.

Par ailleurs, la réactivation éventuelle du G5 Sahel et la redéfinition de ses missions, pourrait se heurter aux bouleversements géopolitiques récents dans la région, au premier chef, la décision du Niger, du Burkina Faso, du Mali de faire cavaliers seuls au sein de la nouvelle Alliance des Etats du Sahel (AES), devenu confédération.

Cette dispersion des énergies dans la lutte antiterroriste, cet émiettement de la puissance militaire pour des pays qui ont un ennemi commun à combattre, aussi redoutable qu’imprévisible, n’est-il pas de nature à réduire à néant leurs efforts ? Or l’article 4 de la Convention qui créé le G5 Sahel va explicitement dans ce sens et stipule : « Considérant les défis auxquels fait face la région du Sahel, notamment : le renforcement de la paix et la sécurité, la lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière (…) »

L’heure est plus que jamais à l’urgence d’y réfléchir car, tous les Etats frontaliers du Tchad, au-delà des Etats sahéliens, font face à la même menace quasi-existentielle. Il est impératif pour neutraliser le serpent de mer djihadiste de converger plutôt, dans un mouvement centrifuge, vers une mutualisation des forces et non vers un mouvement centripète de dispersion, avec ses risques d’affaiblissement et d’inefficacité pour tous.

Eric Topona Mocnga, journaliste au service Afrique-Francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne).

Jamais, l’exercice d’un pouvoir absolu, illégal et illégitime sur le continent Africain n’a bénéficié des circonstances aussi favorables.

En effet, les convulsions géopolitiques qui traversent la communauté internationale et dont les manifestations les plus parlantes sont la guerre de Vladimir Poutine en Ukraine, la question Palestinienne et sa conflagration du moment (avec les guerres simultanées d’Israël à Gaza, au Liban, en Syrie et en Iran), le conflit latent de basse intensité de la Chine contre la Taïwan, la fièvre des crises migratoires qui donne des urticaires à l’Europe et à l’Amérique du Nord, l’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, South Africa) ou encore les poussées des partis extrémistes en Europe, ont entrainé non seulement, une perte de repères géostratégiques et des alliances, mais surtout un délitement de l’autorité des puissances, en particulier de l’Occident qui dictaient naguère la marche aux « petits » États.

Désacralisation des puissances Occidentales

Le délitement de l’autorité de l’Occident autrefois tout puissant, a pour corollaire, l’avilissement et la paralysie des institutions multilatérales (ONU, UA, CEDEAO, etc.) et des valeurs qu’elles incarnent notamment de démocratie, des Droits de l’Homme et de la bonne gouvernance, inspirées et garantie par l’Occident.

Contraint désormais de mettre sous le boisseau ses exigences de valeurs démocratiques et des Droits de l’Homme pour ne pas être mis hors-jeu diplomatiquement, militairement et économiquement par les régimes autoritaires de plus en plus nombreux et opportunément solidaires ainsi que la popularité transcendant les frontières nationales des hommes forts qui les animent, l’Occident qui n’impressionne désormais plus personne, subit, se détourne ou coopère lâchement.


Moralité, les putschs en Afrique ne suscitent plus la réprobation et encore moins la condamnation, si ce n’est du bout des lèvres lorsqu’ils ne sont pas purement acclamés comme dans la succession dynastique des Deby au Tchad. La Chine et la Russie qui d’ordinaire restaient passives, jouent désormais activement les béquilles financiers, militaires et diplomatiques des putschistes. Et pour se convaincre de l’impuissance désormais patente de l’Occident, il suffit de se rappeler le trésor d’imaginations en litotes, de la diplomatie et de l’armée étasuniennes pour ne pas braquer le général Tiani, président putschiste du Niger, qui venait pourtant de renverser Mohamed Bazoum, président démocratiquement élu et qui était leur allié de choix au Sahel. Peine perdue, Tiani finira par mettre hors du Niger les Boys en dictant le chronogramme et les modalités[1]. Les Boys seront également expulsés du Tchad dans les mêmes conditions. Il faudra se pincer pour le croire.

Quant à la France, sa prudence de gazelle à l’égard du capitaine Ibrahim Traoré qui venait de renverser le précédent putschiste, Sandaogo Damiba, n’a rien changé au destin de sa coopération militaire et de sa coopération tout court avec le nouveau Burkina Faso : ses forces spéciales Sabre ont dû faire leur paquetage et libérer fissa la base de Kamboisin à Ouagadougou le 18 février 2023 pour rentrer à Paris et ses diplomates sont expulsées du pays sans ménagement. Il est bien loin l’époque où l’armée française fait et défait les pouvoirs en Afrique. Elle pourrait toujours le faire du point de vue opérationnel, mais plus aucun politique à Paris n’acceptera d’en endosser la responsabilité politique et diplomatique. Preuve s’il en est, de la lente agonie de la France Afrique. Et tant mieux.

Il demeure cependant qu’en dépit de ces expulsions humiliantes et la présence de plus en plus marquée des Russes, chacune de ces puissances occidentales y compris la France, continuent de tendre la main aux néo-putschistes sahéliens qui pourtant la refusent bruyamment : soit par paranoïa, soit qu’ils ne veulent pas de témoins gênants sur le théâtre de leurs opérations militaires et politiques, mais surtout dans leur ménage avec Wagner hier et Africa Corps aujourd’hui.

Par ailleurs, le putschiste africain dont l’audience sous la géopolitique de la guerre froide, se limitait à l’un ou l’autre des blocs (soviétique communiste ou Occidental libéral), mais pas les deux à la fois, peut aujourd’hui revendiquer une double alliance et qui plus est, à ses propres conditions. L’héritier président Mahamat Deby Itno au Tchad avec sa double, triple ou quadruple alliances improbables (France, Russie, USA, Hongrie, Émirats Arabes Unis, Qatar, notamment) en est l’illustration.

Crépuscule de la Démocratie et des droits de l’Homme

Visiblement tout concoure au crépuscule de la démocratie libérale. Et pourtant, l’histoire en cours de l’humanité montre comme l’affirmait W. Churchill que celle-ci demeure « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ».  La preuve, même ceux qui font tout le contraire de ce que la démocratie induit, organisent des élections générales frelatées pour s’en attirer les faveurs et la reconnaissance. Ils invoquent par ailleurs, la légalité démocratique et institutionnelle fussent-elles cousues de fil blanc, pour s’opposer ou se prémunir contre toute remise en cause de leur pouvoir alors qu’ils ont eux-mêmes ouvert la boîte à pandore des coups d’État militaires ou constitutionnels. Que croient-ils qu’il se passera un jour dès lors que leur pouvoir absolu ne laisse comme seuls alternatifs aux citoyens et opposants que la soumission ou le putsch ?

Pour ainsi dire, libérés de la pesanteur démocratique et droit-de-l’hommiste de l’Occident et des instances multilatérales, le néo-putschiste dispose et exerce désormais un pouvoir absolu. Il n’est même plus sensible aux gémissements des Organisations Non Gouvernementale (ONG). Quant aux médias, soit ils sont censurés sur commande par les régulateurs plus que jamais zélés, soit, ils pratiquent eux-mêmes de l’auto-censure.

Mais pour autant qu’est-ce que les néo-putschistes sahéliens de la décennie ont fait de leur pouvoir absolu en termes de plus-value de progrès social et économique, de bien-être et de sécurité pour leur population ? La question se pose aussi pour l’indépendance, la souveraineté et le rayonnement du pays au-delà des narratifs et poncifs éculés sur la pseudo-souveraineté, un patriotisme frelaté et un panafricanisme de simple tribune ? Bien malin qui pourra y répondre. Mais une des explications plausibles serait dans leur impréparation à l’exercice du pouvoir.                      

Déficit béant de stature, de vision et de culture politique et idéologique

S’il existe un trait commun entre les néo-putschistes de la décennie 2020, et ce n’est pas leur faire injure que de le relever, c’est leur inculture politique et idéologique, voire leur inculture, tout court. Que pensent-ils du pouvoir politique et de son exercice ? Que veulent-ils faire du pouvoir ? Sur quel critère (économique, social, environnemental, diplomatique, politique, etc.) demandent-ils à être évalués un jour ? Que veulent-ils que l’Histoire retienne de leur exercice du pouvoir ? Quelle est leur vision politique intrinsèque au-delà de ce que les « spin doctor » leur mettent sous le nez devant micros et caméras et qu’ils ânonnent souvent scolairement ?

Ils se revendiquent pour certains de la révolution. Mais peut-on être un révolutionnaire accompli sans culture de ce courant politique ; laquelle ne peut être acquise que par la formation et une lecture assidue des penseurs émérites. Sans aller jusqu’à l’affirmation de Thomas Sankara lui-même, selon laquelle « un militaire sans formation politique n’est qu’un criminel en puissance », l’impression que les néo-putschistes donnent est qu’ils n’ont qu’un seul crédo, un seul idéal : rester au pouvoir et durer aussi longtemps qu’ils le pourront ; peu leur importe le prix à payer et le sacrifice pour la population, bref le sort du pays.

Mobutu Cessé Séko, Modibo Kéita, Houphouet Bogny, Hissein Habré, Ngarta Tombalbaye, Mathieu Kérékou, Sékou Touré, Julius Nyerere ; Jomo Kenyatta notamment, étaient tous autant qu’ils le sont, des dictateurs finis, accomplis et féroces. Mais, et ce n’est pas versé dans la réhabilitation que de leur reconnaître une stature d’homme d’État ; une vision du pouvoir, contestable sans doute ; et une culture politique dense et forte alors même qu’ils n’ont pas tous fait des études universitaires et encore moins fait science po. Si leur bilan en termes de démocratie et des droits de l’homme frise le néant et donne le frisson, ils ont, pour certains, développé économiquement et socialement leur pays, et pour d’autres, donner un nom à leur pays et la fierté à leurs concitoyens par l’aura de leur stature dans les cénacles internationaux. Peut-on en dire autant des néo-putschistes en particulier, sahéliens[2] ?

À chacun de se faire son opinion, mais une chose est certaine, si l’Afrique continue de sélectionner ses dirigeants par l’hérédité ou sur la seule foi du statut militaire, elle donnera encore longtemps raison à René Dumont qui prophétisait déjà en 1962 : « L’Afrique noire est mal partie ».

Abdoulaye Mbotaingar
Docteur en droit
Maître de conférences à l’université

[1] Tiani réservera le même sort à l’armée allemande. Seule l’Italie pour l’instant garde ses faveurs.

[2] Olingui Nguema du Gabon est un cas à part. Même s’il n’est pas hasardeux de penser qu’il a conquis d’autorité le pouvoir pour le lâcher de sitôt, la transition qu’il conduit reste ouverte et il n’a pas rempli les prisons du Gabon d’opposants. Ceux-ci au contraire continuent de rentrer d’exil pour y prendre part et exercent librement leurs droits politique et civile.

C’est dans un hôpital de Niamey que Hama Amadou a tiré sa révérence ce mercredi 24 octobre. Lorsqu’il rentre dans la fonction publique nigérienne en 1971, cet administrateur des douanes ne se destine pas à la politique. Il appartient plutôt aux premières vagues de ces hauts fonctionnaires qui ont pour mission de construire l’administration d’un pays indépendant depuis seulement onze années. À l’instar de nombre d’États africains, le Niger est indépendant depuis le 1er octobre 1960. Quatorze années plus tard, en 1974, le lieutenant-colonel Seyni Kountché renverse le premier président de la République, Hamani Diori. C’est le début d’une militarisation du pouvoir politique qui s’étendra sans interruption jusqu’à 1991. Car, après le décès de Seyni Kountché en 1987, le colonel Ali Saibou lui succède et dirigera le Niger jusqu’en 1993, période charnière pour l’histoire politique du Niger et de l’Afrique durant laquelle les partis uniques s’effondrent, les conférences nationales souveraines deviennent des constituantes, qui vont ouvrir la vie politique au pluralisme politique dans le cadre de processus démocratiques qui demeurent en cours.

Mahamane Ousmane est élu chef de l’État le 16 avril 1993 à l’issue de la Conférence nationale souveraine. Il dispose d’une majorité relative au parlement, ce qui limite considérablement sa marge de manœuvre pour gouverner sereinement le pays. En 1994, Mahamadou Issoufou, leader du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), quitte la coalition gouvernementale. Cette rupture contraint le président Mahamane Ousmane à dissoudre l’Assemblée nationale et à convoquer les Nigériens aux urnes pour de nouvelles élections législatives. 

Une carrière dense

À l’issue de ce scrutin, le chef de l’État sera contraint à une cohabitation.

Hama Amadou sera désigné président de l’Assemblée nationale tandis que Mahamadou Issoufou sera nommé aux fonctions de Premier Ministre, chef du Gouvernement. 

Hama Amadou fut au cœur des deux cycles politiques majeurs qui ont structuré la vie politique au Niger. Directeur de cabinet des présidents Seyni Kountché et Ali Saibou, il a su naviguer à bord du navire du parti unique comme du navire de la mouvance démocratique lorsqu’advint le multipartisme en 1991. Il fut opposé à Mahamadou Issoufou lors de la Conférence nationale souveraine tenue du 29 juillet au 03 novembre 1991 à Niamey. Deux décennies plus tard, en 2011, Hama Amadou apporta à Mahamadou Issoufou son soutien au second tour de sa présidentielle victorieuse. Mais ce fut de nouveau la brouille entre les deux hommes à la présidentielle de 2016, sur fond d’une histoire rocambolesque de trafic de bébés volés lors de laquelle l’ancien  Premier ministre  et ancien président de l’Assemblée nationale ainsi que son épouse, furent placés sous mandat de dépôt.

Morts et résurrection

De son parcours sur la scène politique nigérienne, l’on pourrait dire que celui de Hama Amadou a été jalonné de plusieurs vies et de plusieurs morts.

Parfois, vaincu ou défait, mais jamais politiquement enseveli. Il était de ces hommes politiques dont on pourrait dire que les défaites d’hier ou d’aujourd’hui sont le tremplin pour les batailles de demain, voire la motivation et le carburant des batailles à venir. Durant sa longue carrière politique, Hama Amadou a été aussi familier des palais et des ors de la République que des maisons d’arrêt ou du bannissement de l’exil. Suite au coup d’État du 27 janvier 1996 du général Ibrahim Baré Maïnassara, Hama Amadou exprime son opposition à ce coup de force. Sa formation politique le  Mouvement national pour la société de développement (MNSD-Nassara) matérialise son rejet du putsch en ralliant le Front pour la restauration et la défense de la démocratie (FRDD). Cet acte de défiance lui vaudra d’être interpellé par la police politique de son pays.  En 2008, incarcéré pour un chef d’inculpation de détournement de fonds publics, il bénéficie d’un non-lieu en 2012, après une mise en liberté provisoire en 2009. Comme Laurent Gbagbo et Pascal Affi N’Guessan dans la querelle autour de la présidence du Front Populaire Ivoirien (FPI) en Côte d’Ivoire, Hama Amadou est évincé de la présidence du MNSD-Nassara pendant sa détention. Mais fort de son aura et du capital de sympathie dont il jouit au sein d’une bonne frange de l’opinion nigérienne, il créera le 12 mai 2009 une nouvelle formation politique à vocation panafricaine, le Mouvement démocratique nigérien pour une fédération africaine (MODEN/FA) qui parviendra à acquérir un ancrage national. En exil en France, Hama Amadou s’oppose à un troisième mandat de Mamadou Tandja dont il fut le Premier ministre durant sept ans et se félicite du coup d’État de Salou Djibo. En 2015, de nouveau incarcéré dans l’affaire du « trafic des bébés volés », il battra campagne du fond de sa cellule en 2016 et se qualifie pour le second tour contre le chef de l’État sortant Mahamadou Issoufou. Il sera de nouveau incarcéré le 18 novembre 2019 dans la même affaire pour purger une peine de huit mois de prison. En février 2021, suite à un mouvement de contestation des résultats de la présidentielle, il est de nouveau incarcéré puis libéré pour raisons médicales qui le conduiront de nouveau en France pour bénéficier de soins appropriés.

 L’infamie du « trafic des bébés importés du Nigeria »

Avec la disparition ce jour de Hama Amadou, l’ex-chef de l’État, Mahamadou Issoufou exprime son chagrin et dit « pleurer son meilleur adversaire ». Les observateurs de la vie politique nigérienne voudraient bien accorder du crédit au chagrin de l’ancien chef de l’État. Il y’a toutefois lieu de souligner qu’il n’aura rien épargné à son « meilleur adversaire ». C’est grâce au soutien décisif de Hama Amadou en 2011, que Mahamadou Issoufou fut élu au second tour de la présidentielle et devint président de la République. 

Mais en 2013, le parti de Hama Amadou, alors président de l’Assemblée nationale, rompt l’alliance politique qui le liait au parti au pouvoir du Président Mahamadou Issoufou, le  Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya). Il s’ensuivra un feuilleton judiciaire qui aura tout l’air d’une chasse aux sorcières, d’une instrumentalisation de la justice à des fins politiques contre l’allié politique d’hier, qui aura décidé de recouvrer sa liberté de pensée et son autonomie politique dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. La même année, il est inculpé dans une procédure judiciaire pour « trafic de bébés importés » du Nigeria en même temps que sa deuxième épouse. Il s’exile en France et à son retour deux ans plus tard, le 14 novembre 2015, il est placé sous mandat de dépôt à la maison d’arrêt de Filingué, à 200 kilomètres de Niamey. Il sera condamné par contumace à un an de prison dans cette scabreuse affaire. Cette affaire n’entachera pas seulement la réputation et l’honneur de Hama Amadou. Sa vie familiale en sera profondément marquée et sa carrière politique aussi.

Cette accusation le suivra jusqu’à la fin de ses jours comme une ombre portée, tant et si bien qu’il n’aura eu de cesse de faire feu de tout bois pour rétablir son honneur.

 Hama Amadou et la junte actuelle à Niamey

À  son retour d’exil de France suite au coup d’État militaire qui aura renversé le président Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, Hama Amadou, au sujet de la situation politique dans son pays et le déclassement de la France, n’a pas fait mystère de son agacement sur ce qu’il considérait alors comme une politique étrangère française en Afrique à géométrie variable, une sorte de deux poids deux mesures de Paris face aux coups d’État militaires, selon que les putschistes étaient dans les bonnes grâces de la France ou non. Dans un entretien au Mondafrique, s’exprimant d’un ton libre duquel semblait poindre une rhétorique souverainiste, il dresse sans détours et en toute froideur l’état d’esprit des opinions africaines, que certains éditorialistes, diplomates et hommes politiques en France considèrent comme un sentiment anti-français :

« Les Nigériens n’ont aucune haine envers la France et envers les Français (…) S’il s’agit des intérêts de la France, le Niger n’a pas remis en cause, jusqu’à présent, les accords sur l’exploitation de l’uranium. Il n’a rien remis en cause. Il a seulement exprimé sa volonté de voir partir les bases françaises ». 

La liberté de ton de Hama Amadou est dans la juste continuité de ses prises de position antérieures sur les relations France-Afrique. À cet égard, on peut lui faire crédit d’une réelle cohérence.

Hama Amadou, le Niger, la France 

Hama Amadou n’a pas attendu la prise de pouvoir actuel des militaires à Niamey pour exprimer son souhait de voir advenir une refondation des relations entre la France et son pays. Déjà, en 2011, il estimait urgent et nécessaire de revoir la coopération entre les deux pays. D’une part en raison de l’insupportable déséquilibre qui caractérise cette relation bilatérale et qui n’a que trop duré, d’autre part du fait d’une mutation générationnelle profonde telle que la jeunesse nigérienne, comme la jeunesse africaine dans d’autres anciennes colonies françaises, ne comprennent pas que le logiciel des relations entre ces deux pays soit demeuré le même depuis l'accession du Niger à la souveraineté nationale et internationale : « Il n’est pas possible à long terme de continuer à avoir des relations dans lesquels l’un des partenaires gagne au détriment de l’autre. Je pense notamment à l’exploitation de l’uranium du Niger qui est réalisé depuis quarante ans par une société française, qui sert beaucoup les intérêts économiques de la France, mais dont l’exploitation n’a eu quasiment aucun impact financier sur le Niger, qui en est pourtant le propriétaire légitime. Il y a un ajustement d’intérêt, un rééquilibrage, à faire pour que la coopération soit profitable aux deux parties. Ce sont des choses que les plus jeunes, qui ont moins d’attaches sentimentales avec la France, vont de plus en plus mettre en relief, ce qui pourrait causer des problèmes. Il faut donc réajuster tout cela avec la France avant que certains ne veuillent les faire partir au bénéfice d’autres investisseurs étrangers »[1].

Dans le paysage politique nigérien, Hama Amadou n’était pas seulement une présence, c’était aussi une voix dont l’écho continuera de porter après sa disparition.

Éric Topona Mocnga, journaliste au programme francophone de la Deutsche Welle, spécialisé dans les questions politiques et géopolitiques en Afrique et dans le monde.

 

[1] Hama Amadou, Premier ministre du Niger (1995-1996, 1999-2007), candidat à l’élection présidentielle (31 janvier 2011). L’ambition renouvelée du Niger.

L’information a été ébruitée en début de semaine et a fait le tour des réseaux sociaux et de la presse, africaine et française. Kémi Séba, le sémillant leader du mouvement néo-panafricaniste « Urgences panafricanistes » a été interpellé en plein Paris, le lundi 14 octobre 2024, par des agents cagoulés des services français de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) alors qu’il déjeunait avec un proche dans un restaurant.  Sa garde à vue a été levée mercredi en fin de journée. Selon le parquet, « les investigations sur l'infraction d'ingérence étrangère se poursuivent dans le cadre de l'enquête préliminaire ».

Notons que ce n’est pas la première fois que l’activiste panafricain est aux prises avec les forces de l’ordre et la justice française. Il a été plusieurs fois condamné par le passé pour incitation à la haine raciale.

Au demeurant, sa récente interpellation intervient dans un contexte tout à fait singulier. En effet, Kémi Séba a été déchu de sa nationalité française en juillet dernier, après avoir déchiré son passeport français sur la place publique, non sans dissimuler sa fierté de se voir ôter par la suite son statut de citoyen français. Dans la foulée, il se vit attribuer un passeport diplomatique nigérien par la junte au pouvoir dont il s’est rapproché et fut nommé conseiller spécial du chef de la junte militaire nigérienne, le général Abdourahamane Tiani.

Ce que fait courir Kémi Séba

Mais qu’est-ce qui fait courir le leader des Urgences panafricanistes, qui a trouvé au Niger une seconde patrie et est perçu par une certaine jeunesse africaine comme le rédempteur d’un panafricanisme authentique qui rendra aux peuples « afrodescendants » leur grandeur ?

Avant d’y répondre, il y a lieu de souligner que l’émergence véritable et durable de l’Afrique est une nécessité historique. Il ne fait guère de doute que l’Afrique contemporaine, comme celle de demain, après des siècles d’esclavage et de colonisation, de domination impérialiste et de néo-colonialisme, a besoin d’un supplément d’âme. Le berceau de l’humanité, pour y parvenir, dispose aujourd’hui du capital humain. Mais force est de reconnaître que l’Afrique demeure scandaleusement à la traîne et souffre d’une insupportable marginalisation, de politiques de prédation et de pillages qui se traduisent par un manque d’estime de soi de ses peuples, pis encore, d’un déclassement aux yeux du reste du monde, tant et si bien que dans les imaginaires s’est installé le préjugé selon lequel ce continent serait en proie à un déclin fatal.

Naissance de mouvements de la conscience noire

C’est pour déconstruire cette image d’Épinal et rendre aux peuples noirs en général cette estime de soi qu’en Afrique, aux Amériques et en Europe ont émergé, à l’aube du XXe siècle, des mouvements de la conscience noire, dont le point d’aboutissement en Afrique fut le mouvement panafricaniste avec ses pères fondateurs : Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, Barthélémy Boganda, Hailé Sélassié, Ahmed Sékou Touré, Cheikh Anta Diop, entre autres.

Toutefois, le néo-panafricanisme actuel, dont le mouvement des Urgences panafricanistes se veut le prolongement en vue de la « continuité de la conscience historique » africaine chère à Cheikh Anta Diop, peut-il revendiquer une juste filiation intellectuelle avec le panafricanisme des pères fondateurs ? De quoi le néo-panafricanisme est-il le nom ?

Un début de réponse à ces interrogations plus actuelles que jamais réside dans le communiqué de la porte-parole des Urgences panafricanistes, Maud-Salomé Ekila, au lendemain de l’interpellation à Paris de Kémi Séba :

« Dans le cadre de ses activités politiques, Kémi Séba a commencé une tournée de sensibilisation des diasporas africaines sur la nécessité de soutenir et d’accompagner les processus souverainistes des peuples afrodescendants partout dans le monde. »

De l’exégèse minimale de cet extrait, il apparaît clairement que, dans sa posture messianique de porte-parole des peuples afrodescendants, Kémi Séba a initié la tournée qui l’a conduit à Paris, afin que les diasporas africaines fassent bloc autour des « processus souverainistes » des peuples dits « afrodescendants ».

Apologie des régimes militaires

Or, lorsque nous parlons de « processus souverainistes », il s’agit en réalité de quelques régimes d’Afrique de l’Ouest, et notamment de l’un de ceux pour lesquels il émarge actuellement. C’est le lieu de se demander en quel sens il s’agit de mouvements de « peuples afrodescendants ».  Tous ces nouveaux régimes militaires qui revendiquent aujourd’hui des « processus souverainistes » sont arrivés au pouvoir par des coups d’État militaires. Aucun de ces nouveaux pouvoirs, au moment de leur prise de pouvoir, n’a clairement affiché une idéologie panafricaniste, encore moins souverainiste. Ils ont plutôt essayé tant bien que mal de se conformer aux exigences de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) dont ils étaient membres, notamment pour un retour à la normalité constitutionnelle et à des pouvoirs civils. Ils s’y sont tenus jusqu’au moment où leur volonté affichée de conserver le pouvoir s’est avérée inconciliable avec l’agenda de l'institution sous-régionale qui, certes, n’est pas sans reproches.

Ces militaires en ont justement tiré parti pour emboucher les trompettes du combat contre le néo-colonialisme et pour la restauration de la dignité des peuples africains. C’est alors que s’est enclenché, dans les capitales de ces pays, un ballet de néo-panafricanistes venus leur apporter le vernis idéologique et la caution populaire qui leur faisaient tant défaut. Force est de reconnaître qu’à cette occasion le leader des urgences panafricanistes a su jouer sa partition comme il n’en avait jamais eu l’opportunité en terre africaine.

À l’heure du bilan, il y a lieu de se demander ce qu’il y a de « populaire » et de « souverainiste » dans les pratiques de pouvoir de ces régimes néo-panafricanistes.

 L'insécurité qu’ils se sont donné pour mission de combattre s’est accrue et menace la stabilité de ces États, comme c’est le cas actuellement au Mali et au Burkina Faso ; le respect des droits humains est en nette régression, l’opacité dans la gestion de la fortune publique et la corruption ne se sont jamais aussi bien portées, comme l’atteste le récent rapport de l’ONG Transparency International sur le Niger.

L'argent de Moscou

Mais le mouvement néo-panafricaniste et ses figures de proue ne sont pas à un reniement près. Ils ont tous en commun leur inféodation aux puissances de l’argent venu de Moscou. Ils ont ceci de singulier et d’effarant qu’ils sont alignés au garde-à-vous sur les positions de Moscou en matière de politique internationale et ne s’autorisent jamais la moindre critique, la moindre contradiction, même lorsqu’il y a lieu de porter de légitimes critiques sur la politique extérieure du Kremlin. À titre d’exemple, ils sont demeurés silencieux chaque fois que les mercenaires de l'Africa Corps (ex Wagner) se sont rendus coupables de multiples violations documentées de droits humains en République centrafricaine, au Soudan ou encore au Mali.

Tout aussi effarant, ils sont demeurés étonnamment silencieux au moment du décès dans des circonstances troubles de leur agent traitant Evgueni Prigogine, le truculent patron de l’entreprise paramilitaire Wagner, le 23 août 2023 à Koujenkino, dans un crash d'avion.

Ces silences coupables conduisent à se demander si le souverainisme de leur credo panafricaniste se limite à la dénonciation des abus de position dominante de l’Occident en Afrique. Plus grave, de quelle autonomie intellectuelle disposent-ils lorsqu’ils reçoivent leur pitance de la main de Moscou, comme l’a démontré récemment, preuves à l’appui, une enquête fouillée du magazine Jeune Afrique ?

Le temps des clarifications

Sur un plan strictement idéologique, il est grand temps de passer au crible les fondements culturels de ce néo-panafricaniste qui abuse parfois de concepts sans apporter les clarifications qui s’imposent. Vouloir faire croire qu’il existe une communauté de destin entre tous les afrodescendants à travers le monde est une escroquerie intellectuelle, historiquement et factuellement intenable. Quels intérêts politiques communs existent-ils entre une Kamala Harris, un Barack Obama et le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte au pouvoir à Niamey ? Le fait d’avoir en commun avec un Américain noir, un Britannique noir ou un Brésilien noir un phénotype, une couleur de peau semblable, impose-t-il l’appartenance à une communauté politique ? Le mouvement des Urgences panafricanistes, autrefois Tribu K, de revendication raciale (dissous en juillet 2006 par les autorités françaises), qui postule l’idée d’une essence nègre, prospère cependant et, c’est le moins que l’on puisse en dire, sur un racisme à rebours comme l’attestent les condamnations de son leader pour incitation à la haine raciale, à l’instar d’Éric Zemmour, son pendant hexagonal.

Or, selon les termes de la Déclaration sur la race et les préjugés raciaux du 27 novembre 1978, adoptée par acclamation lors de la 20e session de la Conférence générale de l'Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), article 2.1 : « Toute théorie faisant état de la supériorité ou de l’infériorité intrinsèque de groupes raciaux ou ethniques qui donnerait aux uns le droit de dominer ou d’éliminer les autres, inférieurs présumés, ou fondant des jugements de valeur sur une différence raciale, est sans fondement scientifique et contraire aux principes moraux et éthiques de l’humanité ». Pourtant, le panafricanisme originel des William Edward Burghardt du Bois, dit « W.E.B. du Bois », Kwame Nkrumah, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Léopold Sédar Senghor ou Modibo Keïta est réellement de l’humanisme. Le kémitisme et le néo-panafricanisme actuels en sont fort éloignés.

Éclaireurs de conscience

Il y a donc urgence et nécessité, dans les cercles intellectuels et médiatiques, en Afrique comme dans sa diaspora, de déconstruire toutes ces idéologies factices qui sont devenues des fonds de commerce pour leurs promoteurs et contribuent à maintenir la jeunesse africaine dans une dangereuse impasse et dans l'obscurantisme. C’est à partir de l’observation froide, sans œillères envers le réel, que l’Afrique parviendra à se hisser à la hauteur des innombrables défis d’aujourd’hui et de demain et à les relever de manière urgente. On ne transforme guère la réalité historique sur la base des mythes, mais sur des réalités. La jeunesse africaine n’a pas besoin de messies, mais d’éclaireurs de conscience, afin qu’elle parvienne à la pleine maîtrise de son destin. Le développement de l’Afrique passe au préalable par la conceptualisation d’outils de pensée qui transforment le réel pour le bien-être des peuples.

Éric Topona Mocnga, journaliste au programme francophone de la Deutsche Welle

Hier « franc des colonies françaises d’Afrique », puis « franc de la communauté financière africaine », et peut être dans un proche avenir "l'Éco", cette monnaie singulière et propre aux anciennes colonies de l’Afrique Occidentale Française (ex-AOF) et de l’Afrique Equatoriale Française (ex-AEF) poursuit sa mue et l’épilogue, à n’en pas douter, est encore fort éloigné.

En effet, rarement dans l’histoire monétaire, une monnaie n’a autant suscité controverses et polémiques, à l’exception du dollar dont la valeur ne repose plus sur les réserves d’or des États-Unis d’Amérique, mais sur le seul papier qui l’incarne. Mais le FCFA ne fait pas polémique pour de semblables raisons.

Le FCFA, contrairement à la plupart des monnaies à travers le monde, ne relève pas d’une décision financière souveraine, mais subie. À l’origine, cette monnaie fut imposée par la France à ses anciennes colonies d’Afrique afin de conserver une mainmise sur ces jeunes États indépendants, mais aussi et surtout de tirer des gains substantiels dans le cadre des échanges asymétriques, voire inégaux avec l’ancienne métropole coloniale. En outre, l’histoire du FCFA fut calquée sur le tracé des anciens empires coloniaux français en Afrique. Les pays de l’ex-AOF furent rattachés à une même banque centrale, à savoir la BEAC (Banque des États de l’Afrique Centrale), et ceux de l’ex-AOF à la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest), toutes deux placées sous la tutelle opérationnelle de la direction française du trésor où sont logés leurs fameux comptes d’opération et sous celle de la Banque de France. Une filiation coloniale que précise avec davantage de précision l’économiste togolais Kako Nabupko :

« Le franc CFA a été imposé aux Africains dans le cadre de la colonisation française. Il est le produit de la création de la banque du Sénégal en 1855, créée grâce aux ressources versées par la métropole française aux esclavagistes en guise de réparation à la suite de l’abolition de l’esclavage le 27 avril 1848. Cette banque deviendra, au début du xxe siècle, la Banque de l’Afrique de l’Ouest (BAO), qui sera chargée d’émettre la monnaie ancêtre du franc CFA, qui naîtra officiellement le 26 décembre 1945, dix ans avant la création de l’Institut d’émission de l’Afrique occidentale française (AOF) et du Togo, lequel institut deviendra la BCEAO, Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, quelques années plus tard (1959). C’est dire si le fait monétaire en Afrique francophone épouse les contours de la violence esclavagiste, coloniale et post-coloniale, ce qui explique sans doute les critiques récurrentes et les tentatives de dépassement dont la zone franc fait l’objet »[1].

Stabilité monétaire

Ceux qui ont longtemps trouvé une justification à cet arrimage du FCFA au Franc français puis actuellement à l’euro mettent en avant l’argument de la stabilité dans un marché monétaire mondial extrêmement volatil et parfois agressif.

Or, au même titre que le contrôle de son intégrité territoriale, des forces armées et de police, la capacité pour un État à battre monnaie et à en faire fluctuer le cours en fonction de ses objectifs économiques sont des actes de souveraineté parmi les plus éminents. À cet égard, les voix qui militent pour l’accession de ces anciennes colonies françaises à leur souveraineté monétaire, au rang desquels le Tchad, ne manquent pas d’arguments de poids.

En effet, nulle part au monde, on n’a vu un État asseoir une politique économique et une stratégie de développement viable et pérenne sans disposer de la gestion souveraine de sa monnaie.

Pour un pays comme le Tchad où quasiment tous les fondamentaux d’une économie moderne et d’une transformation sociale véritable et progressiste restent à bâtir, son essor est quasiment impossible sous le corset de la tutelle monétaire, et ce pour deux raisons majeures. Par exemple, il devra forcément référer à la France qui jugera en dernier ressort de la faisabilité, voire de la viabilité de ses nouvelles orientations économiques en fonction par exemple de ses réserves de change.

Il faut se souvenir qu’en 2016, lorsqu’enflèrent les rumeurs sur une seconde dévaluation de la FCFA, à la réunion extraordinaire des chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) qui se tint à Yaoundé en présence de Michel Sapin, alors ministre français de l’économie et des finances, et de Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, la diminution drastique des réserves de change dans cette zone monétaire fut agitée comme un chiffon rouge qui aurait pu conduire au pire.

S’agissant précisément de cette dévaluation du FCFA évitée de justesse, celle qui fut effective en 1994 sur une décision unilatérale de la France, non seulement se traduisit par des conséquences tout aussi néfastes que les Plans d’Ajustement structurel (PAS), mais porta un coup d’arrêt brusque et dramatique aux programmes économiques alors en cours. Le Tchad n’en fut pas épargné.

La sortie du Tchad du Franc CFA serait donc à la fois un acte juste et sain de souveraineté, en outre un tremplin pour la conception et l’implémentation de politiques économiques efficaces.

Prisme aveuglant de l'idéologie

Il ne faut cependant pas dissimuler des vérités qui tombent sous le bon sens.

Le débat sur la sortie du Tchad du FCFA est parfois empreint de ces passions panafricanistes qui perçoivent tous les choix économiques ou politiques en Afrique sous le prisme parfois aveuglant de l’idéologie. En effet, il faut se ranger à l’évidence que toutes les économies africaines n’appartiennent pas à cette zone monétaire. De nombreux États africains disposent même d’une monnaie propre et en assurent sa gestion de manière souveraine. Mais la plupart, à l’observation, sont loin de figurer dans la catégorie des économies dites émergentes. Certaines économies, à l’instar de celle de la Côte-d’Ivoire, pourtant arrimée au FCFA, peuvent même se prévaloir de performances que lui envient nombre d’États africains monétairement souverains comme la Guinée, le Burundi ou encore la Gambie. La liste n'est pas exhaustive.

C’est ici qu’il faut convoquer l’exigence de bonne gouvernance.

Disposer pour le Tchad de la souveraineté monétaire souhaitée à juste titre, ce serait loin d’être la panacée de son développement. La gestion d’une monnaie implique à la fois une éthique de la responsabilité et des comportements vertueux sans lesquels toute économie s’effondrerait. Il ne faut pas perdre de vue que sous le Président Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga (1965 à 1997), le Zaïre disposait d’une monnaie éponyme, le zaïre. Mais que n’a-t-on vu dans les derniers moments du régime de Mobutu, cette monnaie perdre toute sa valeur d’antan, conjuguée à une expansion exponentielle de la pauvreté de masse, à cause des choix de gouvernance inconséquents, voire irresponsables.

Par ailleurs, il existe une réalité géopolitique dont il ne faut pas dissimuler les pesanteurs et les contraintes ; et celles-ci valent autant pour le Tchad que pour l’ensemble des économies de la zone franc. C’est leur appartenance à ces communautés économiques régionales (CER) que nous avons précédemment évoquées. L’intégration de l’économie du Tchad dans la zone CEMAC, avec toutes les contraintes juridiques, les partenariats économiques et le corset monétaire ne rendent pas facile la création isolée par l’un des États de cette zone, d’une monnaie nationale. Il va falloir non seulement négocier toute une batterie d’accords dont certains remontent à l’aube des indépendances, mais aussi hypothéquer la circulation des biens et des personnes au sein de cette zone économique et monétaire.

Or, il est important de souligner qu’entre le Tchad et le Cameroun, par exemple, les échanges de biens et services entre les peuples de ces deux pays remontent parfois à la période précoloniale. Certains de ces peuples entretiennent parfois une proximité ethnique, communautaire et religieuse séculaire sur laquelle se sont tissés des liens économiques.

C’est une réalité anthropologique similaire qui complexifie la création par les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) d’une zone économique et monétaire distincte de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Il se traduirait mécaniquement, des manques à gagner substantiels et immédiats entre le Burkina Faso et la Côte-d’Ivoire, le Mali et le Sénégal, le Mali et la Côte-d’Ivoire.

C’est bel et bien ces réalités intangibles, qui ont justifié la prudence des nouvelles autorités sénégalaises à sortir de l’UEMOA pour rejoindre l’AES, voire la normalisation inéluctable en cours entre le Bénin et le Niger après quelques mois de brouille diplomatico-économique.

En somme, pour le Tchad, comme pour tous les États actuellement tributaires du FCFA, la souveraineté monétaire doit être pensée comme l’un des maillons d’une stratégie de développement globale pour être un outil véritable de progrès.

Une sortie du Tchad du FCFA, pour être efficace, viable et pérenne, devrait être envisagée, au minimum dans le cadre d’une démarche collective des pays de la zone CEMAC. Les espaces macro-économiques intégrés s’imposent aujourd’hui et pour longtemps comme les seules entités de développement viables.

Quel pays de l’Union Européenne, ne pâtirait pas aujourd’hui d’une sortie unilatérale de la zone euro ? L’exemple du Brexit britannique est à cet égard un édifiant cas d’école.

Eric Topona Mocnga, journaliste au service Afrique-Francophone de la Deutsche Welle à Bonn (Allemagne).

 

[1] Kako Nabupko, Du Franc CFA à l’Eco, Demain la souveraineté Monétaire ? Fondation Jean Jaurès/Editions de L’Aube, Paris, 2021, PP. 13-14

En paraphrasant l’ancienne devise Olympique : « Citius, Altius, Fortius », il est permis d’affirmer à l’aune du processus transitoire en cours au Tchad que le système Deby-fils va toujours « Plus Vite, Plus Haut, Plus Fort » dans la « Hougoura[1] », soit, un continuum de mépris, de défiance, d’effronterie, d’ostracisme à l’égard d’une partie de la population au demeurant, narguée, outragée, offensée, humiliée sciemment et à satiété. Une frange de la population dont l’interminable purgatoire, confinant à l’ogonie, ne suffira pourtant pas à expier les torts congénitaux aux yeux du régime.

Les marqueurs institutionnels et politiques de cette « Hougoura » sont perceptibles notoirement hier et aujourd’hui dans la composition significativement déséquilibrée des Gouvernements et du Conseil National de Transition ; dans les forfaitures de la CONOREC ; dans les oukases de l’organisation et des résolutions du DENIS ; dans les outrances des processus électoraux référendaire constitutionnel et de la présidentielle, mais aussi dans les anomalies organiques que sont l’ANGE et le Conseil constitutionnel dans leur constitution et fonctionnement. 

Ajouter à cela, qu’il suffit d’un instantané de la hiérarchie militaire (généraux et officiers supérieurs) ou administrative (SG, DG et DAF des ministères et des entreprises publiques ; gouverneurs, préfets et consorts sous-préfets) pour constater l’évidence de la prégnance et de la dynamique de la relégation que subit cette partie de la population, quoique non assumée publiquement par le régime.

Mais la promulgation par le désormais Président de la République, le 16 août 2024, des lois respectives n° 013, 014 et 015/CNT/2024 dont il résulte, notamment la cartographie des circonscriptions électorales, franchit le Rubicon en officialisant la formalisation de la population tchadienne en sociétés de classes, d’ordres (ou de castes) à l’image de l’Ancien Régime en France, avec pour déterminant la géographie du pays.

À rebours du progrès civilisationnel dont il résulte l’abolition des privilèges de la naissance, ou encore la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui d’une part, prescrit l’égalité des citoyens et d’autre part, proscrit la discrimination fondée sur l’origine ethnique ou le lieu de naissance, la couleur de la peau ou la religion. À rebours de la Constitution de la 5e République dont le régime Deby-fils est pourtant le seul commanditaire et auteur, sauf à considérer qu’il ne croit lui-même pas un traitre mot des dispositions, le nouveau découpage électoral consacre formellement et littéralement la rupture d’égalité entre Tchadiens sans pour autant avoir été motivée par un impératif d’intérêt général. Il en est ainsi désormais :

  • des « Supers-Tchadiens » aux Borkou-Ennedi-Tibesti (BET), Kanem, Lac et Biltine. En grossissant à peine les traits, on pourrait dire que ceux-ci ont dans l’inconscient collectif, les attributs et privilèges de la classe de la noblesse.
  • ensuite des « Tchadiens de droit commun » aux Batha, Ouadaï, Guéra, Salamat et Chari Baguirmi. En exagérant à peine, cette population mêle à la fois ce qui correspondrait à la classe de clergé (sans le privilège) et celle de la bourgeoisie, mais aussi beaucoup de la classe de tiers-état. Ils peuvent néanmoins prétendre à la noblesse des premiers mais à condition de n’avoir pas d’ambition politique, d’orgueil, de fierté ou d’amour propre.
  • et enfin, des « Sous-Tchadiens » aux Mayo-Kebbi, Tandjilé, deux Logones et Moyen-Chari. Ceux-ci relèvent essentiellement du domaine de la classe des tiers-état. Pour eux, les portes closes de la fonction publique et si certains ont la chance d’y être, ils subiront la loi d’airain du plafond de verre ou du simple collaborateur dévoué, voire soumis, y compris lorsque leur compétence et leur productivité en font des valeurs étalons. Pour d’autres, rien, si ce n’est simplement la vulnérabilité des fonctions sans statut.

Si l’objectif des concepteurs de cette loi, était d’assurer une représentativité des vastes territoires désertiques du Nord, l’institution sénatoriale prévue par cette même Constitution de la 5e République est plus appropriée pour en être l’instrument et le réceptacle comme en atteste le droit comparé. En effet, aux USA et au Canada, deux pays marqués par des disparités entre les États ou Régions à forte densité démographique et d’autres, à très faible densité, mais pourvus de vastes étendus de territoires comme le sont les régions du Tchad, c’est la chambre haute, autrement dit, le Sénat qui assure la représentation et la défense des intérêts des États ou régions et à certains égards, des groupes sous-représentés dans la population générale comme les peuples autochtones (les indiens par exemple au Canada).

En ce qui concerne, la chambre basse, dite encore l’Assemblée nationale, elle assure de manière universelle et intemporelle sous toutes les latitudes, une représentation démographiquement proportionnelle à la population. Et c’est là, sa seule raison d’être. Sa composition repose sur un ratio immuable d’un ou d’une député (e) pour un seul et même quantum de population, indistinctement sur l’ensemble du territoire national. Ceci justifie au demeurant le caractère national du mandat des députés et procède de l’équation :  un homme ou une femme = une voix.

Dès lors, d’où peut bien venir l’inspiration des têtes pensantes du régime pour proposer ce projet devenu depuis, une loi inique et scélérate, mêlant l’abjection à l’ignominie doublée de la fourberie, si ce n’est la « Hougoura » et son corollaire : le sentiment que le régime et ses affidés peuvent tout se permettre sans rien craindre. Pour eux, il n’existe plus de limite à l’indécence et à l’indignité morale, éthique et religieuse dans la conduite de l’action publique. Pas de peur du jugement de l’Histoire ; plus de crainte du délitement du fragile tissu de la cohésion nationale à moins que ce ne soit le but recherché. Foin de la bienséance politique. Comme diraient, les sbires de l’ex-dictateur Burkinabé, Blaise Compaoré, à l’époque de leur splendeur : « on vous fait, et il n’y aura rien ».

Car comment comprendre qu’en dépit des suppliques répétées et de la force de l’argumentaire juridique, politique, sociologique et anthropologique des personnes aussi raisonnables, averties et clairvoyantes que peuvent l’être Messieurs Laona Gong Raoul, Béral Mbaïkoubou, l’Abbé Madou et des milliers d’autres citoyens célèbres ou anonymes de tous les horizons géographiques du pays, tous mus, autant qu’ils le sont, par la sauvegarde de la fragile unité nationale, ce projet de loi a poursuivi ne varietur, son parcours législatif accéléré jusqu’à son aboutissement ce 16 août 2024. Le cours de science politique d’un Takilal Ndolassem (pour une fois, sorti de son rôle de « fou du Roi »), administré magistralement au ministre d’État de l’Administration, complètement groggy par l’évidente démonstration, n’y changera rien non plus. Soit !

Mais alors :

  • quel désaveu pour Messieurs J.-B. Padaré ; Issa Doubraigne et tous les chapeaux à plumes du MPS du Sud du pays, enfourchant le narratif soporifique des 12 chantiers du Président Déby-fils, et de sa coalition Tchad Uni ! Peuvent-ils encore écumer l’arrière-pays méridional en professant l’unité, l’égalité des citoyens et la non-discrimination quand leurs propres militants ne peuvent prétendre à une représentativité équitable à l’Assemblée nationale concurremment aux « camarades » du même parti au Nord du pays ?
  • quelle méfiance peut bien inspirer le système à l’égard du Sud du pays dès lors qu’il ressort des résultats de la dernière présidentielle que le candidat Déby-fils est arrivé premier dans toutes les provinces du Sud, sauf trois. À moins qu’il y ait comme un doute sur la sincérité et la fiabilité des résultats instrumentés par l’ANGE et validés par le Conseil constitutionnel !
  • quel mépris pour le tchadien, d’ascendance allogène ou du Nord, vivant au Sud comme on en trouve dans tous les coins et recoins les plus isolés, totalement intégré à la population locale et à qui cette loi fait subir la perte de chance d’espérer devenir député surtout dans les grands centres urbains cosmopolites comme peuvent l’être : Sarh, Koumra, Doba, Moundou, Pala, Laï, Bongor, etc. ?
  • quelle double peine pour le Sud du pays subissant, en raison de la rigueur climatique rendant peu hospitaliers certains territoires du Nord, les transhumances à la fois du bétail et des hommes, augmentant ainsi de manière exponentielle la pression démographique et conflictogène que d’être moins bien représenté à l’Assemblée par rapport aux territoires désertés du Nord ?
  • quelle sera la prochaine étape dans l’imaginaire débordant de la « Hougoura » des têtes pensantes du régime ? Sans doute, une loi sur le « statut du Sud » à l’image des lois du régime de Vichy de 1940 et 1941 sur le statut des Juifs ; ainsi exclus de la fonction publique, des mandats publics, des professions libérales, commerciales et industrielles ?

« Toujours plus vite, plus haut, plus fort dans l’exclusion et l’ignominie ». Telle pourrait bien être la devise du régime de la 5e République du Tchad.

Abdoulaye Mbotaingar

Docteur en droit, maître de conférences à l’université

[1] Une expresse de l’arabe darija tchadien, mais qu’on retrouve également avec la même teneur dans certains pays du Maghreb comme l’Algérie ou le Maroc. Le propos de l’article, dont le signataire n’est pas linguiste, est d’en donner des déclinaisons dans le contexte politique du Tchad.

L’Université du Tchad qui a longtemps basculé dans le précipice à cause de l’élasticité de l’année, de l’amateurisme et de l’immixtion des vendeurs d’illusions, retrouve ses lettres de noblesse, à travers la qualité dans la transmission du savoir.
 
Traduisant dans les faits les nouvelles exigences pour un enseignement supérieur de qualité, le ministre d’État, ministre de tutelle, Dr Tom Erdimi a assaini et engagé des reformes l’Enseignement Supérieur. Des réformes appréciées par de nombreux étudiants tchadiens.
 
Les Universités du Tchad qui faisaient la fierté du pays à travers la qualité de son enseignement du savoir, avaient rompu depuis belle lurette avec les bonnes habitudes où l’année académique commence fin septembre et s’achève en juin. Les mauvaises habitudes s’étaient installées avec les événements douloureux que notre pays a connus. Ces habitudes ont conduit certains étudiants à fuir le pays pour aller massivement dans les pays voisins. Le Tchad a donc vu sa jeunesse quitter massivement le pays au moment où la manne pétrolière coulait à flots.
 
Les étudiants n’ont pas tort puisque l’année académique ne prend pas fin dans le temps légalement imparti. Ainsi, un étudiant inscrit en première année termine son cursus LMD (Licence Master Doctorat) en cinq (5) ans au lieu de trois (3) ans. La responsabilité de cette élasticité de l’année est partagée entre étudiants, enseignants et gouvernants.
 
L’élasticité de l’année académique a été un véritable enfer pour les étudiants et les administrateurs des académies. Le phénomène d’une année qui commence et se termine l’année suivante en pleine année académique a impacté négativement la réputation de nos universités.
 
L’actuel ministre de l’Enseignement Supérieur, Dr Tom Erdimi, a pris le pari de mettre fin à ce phénomène de chevauchement des années académiques. Aujourd’hui, le résultat est là, les étudiants et les enseignants vont profiter de leurs vacances. Les étudiants pourront se débrouiller pour économiser un peu d’argent, voire aider les parents dans les travaux champêtres pour certains, et paître les brebis pour d’autres. Quant aux enseignants, ils mettront ce temps à profit pour peaufiner et enrichir leurs cours à travers la recherche.
 
L’exemple du ministre Tom Erdimi est à suivre puisqu’il s’est fixé des nobles objectifs qu’il a pu atteindre en s’appuyant sur des collaborateurs compétents et intègres. Il est temps qu’on responsabilise des cadres en fonction de leur compétence et intégrité pour booster les différents secteurs clés du pays. C’est à ce prix seulement que l’économie et le problème de l’emploi de la jeunesse seront résolus. Les hautes autorités du pays devront s’en inspirer et puiser sur le vivier des cadres qui prennent de l’initiative. En revanche, il est temps de démettre ceux qui ont pour seul objectif de s’enrichir en s’appuyant sur des cadres incompétents cooptés sur fond du népotisme.

MS Lasah

Comme le comique de répétition, les élections présidentielles au Tchad se suivent et se ressemblent, à la gloire et à l’éternité des Deby, mais corrélées à la densification du cauchemar de la population devant plus que jamais faire le deuil  de l’eau, de l’électricité, des routes, des écoles,  des hôpitaux et des dispensaires de qualité, de l’emploi, etc.  Au pays de Toumaï, « tout change pour que rien ne change ». 

Des célébrations d’un autre âge

Le comique de répétition, c’est d’abord et trivialement dans la constance des célébrations de la victoire d’un autre âge par des tirs à l’arme lourde, évidemment mortels mais que le gouvernement laisse faire et justifie par un argument, lui aussi d’un autre âge et sans condamnation ni enquête. Faut-il du sang, des vies humaines et des larmes des familles, tirant déjà le diable par la queue, pour donner de l’éclat à une élection dont la réalisation et la mise en scène sont fidèles aux scripts connus d’avance par le public ? Des victimes dont il est interdit aux services de soins de communiquer à la presse le nombre au nom d’un secret médical dont le gouvernement réinvente la nature et le régime juridique. Ce n’est rien de moins qu’une double peine pour les victimes invisibilisées et interdites d’empreinte sur la mémoire collective nationale.

Preuve de la forfaiture électorale
 
Le comique de répétition, c’est ensuite dans la célérité et la confusion conduisant le président du Conseil constitutionnel à administrer en mondovision la preuve de la forfaiture de l’Agence Nationale de Gestion des Élections (ANGE). En effet, les procès-verbaux (PV) par bureau de vote, en trois copies sont en principe convoyés à la fois par la province vers N’Djamena par les délégués respectifs de l’ANGE et ventilé à leur arrivée entre le ministère de l’Administration du territoire, le Conseil constitutionnel et L’ANGE elle-même. Dès lors, comment l’ANGE peut-elle avoir pu traiter informatiquement les plus de 26000 PV et consolider les résultats alors même que le Conseil constitutionnel censé les avoir reçus en même temps qu’elle, prenait à témoin l’opinion publique pour attester de leur réception le même jour ? Un miracle que même la providence ne sert plus et encore moins la science. Qui plus est, outre le caractère fastidieux du traitement manuel, pour des raisons d’intégrité, le protocole de traitement prescrit plusieurs niveaux de validation par PV saisi, ce qui alourdit le délai de compilation. Même avec un logiciel amélioré de numérisation permettant un traitement automatisé de PV, un tel résultat paraît impossible dans ce laps de délai. À la limite, si encore, les ANGES provinciaux avaient le pouvoir de compiler et traiter les PV localement comme cela se fait dans les démocraties qui se respectent, pour ne transmettre électroniquement à l’échelon central à N’Djamena que les tableaux Excels, la consolidation nationale des résultats en une journée pourrait paraître raisonnable. Or, le code électoral ne confère pas ce pouvoir aux ANGES provinciaux qui d’ailleurs n’ont pas pris des dispositions en personnels et en équipements pour ce travail, contrairement à ce qu’affirme le gouvernement déployant des trésors d’imaginations pour défendre la forfaiture, sauf à en avouer une autre ? Des experts, mais un peu bras cassés.
  
Expertise en tripatouillage

Le comique de répétition, c’est aussi dans la prévisibilité de l’assujettissement irréfragable de la chaîne de la gouvernance des élections au pouvoir MPS, mais également de l’opacité et de l’artificialité des résultats que celle-ci proclame. Seul un naïf pourrait être convaincu par les vernis du changement de dénomination de la CENI à l’ANGE et du lifting purement cosmétique du nouveau Code électoral ou encore de l’autonomisation du Conseil constitutionnel de la Cour Suprême. Le président des Transformateurs qui depuis la primature voit et subit au quotidien les limites et entraves à l’exercice, était pourtant le seul à croire et défendre dans les médias et meeting, l’amélioration qualitative de l’objectivité de la gouvernance des élections. Est-ce de l’autopersuasion ou de l’incantation ? Mystère ! Il doit s’en mordre les doigts, tout comme l’Union Européenne qui assure pourtant l’essentiel du financement du processus électoral de l’ANGE, mais dont les observateurs qu’elle a parrainés n’ont pas reçu l’agrément espéré dans un cynisme très travaillé.
 
Les présidents respectifs de l’ANGE, de la Cour suprême et du Conseil constitutionnel ainsi que le ministre d’État de l’Administration du territoire sont notoirement connus pour être des soldats à l’expertise pointue en ingénierie de tripatouillage et d’entourloupe juridique et institutionnelle du régime. Il n’y a qu’à se souvenir de la fameuse Commission Ad hoc n° 1 du DNIS à qui le pays doit non seulement la prolongation de la transition et les pleins pouvoirs au président de la transition, mais surtout son éligibilité à la présidentielle en violation flagrante de la Charte africaine de la démocratie et des résolutions du Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l’Union Africaine (UA). Il n’y a encore qu’à se souvenir de la légalisation du Consil Militaire de Transition (CMT) pour des prétendues « vacances d’intérim » du Président de la République au décès de Deby père, en contradiction flagrante avec la Constitution d’alors du pays. Et selon les observateurs de la Francophonie, deux versions à la fois de la constitution et du code électoral en vigueur sont en circulation au Tchad. Encore une de leur trouvaille ! D’où la tentation d’opérer quelques rappels que les circonstances ne rendent pas superflus.

Centralité du ministère de l’Administration

La tentation est grande de rappeler avoir prévenu sans mérite que les résultats des présidentiels ne seront pas fonction des suffrages exprimés, mais de la distribution arbitraire de voix opérée depuis les bureaux du ministre de l’Administration du territoire ; l’ANGE et le Conseil constitutionnel ne tenant qu’un rôle de simple paravent[1]. La célérité des résultats et les scores respectifs de Déby fils et de Pahimi Albert comparés à ceux de Succès Masra en sont la preuve éclatante. Sans mépris pour Mr Pahimi Albert, son score comme l’affirme le politologue Roland Marchal, ne peut s’expliquer que par la volonté du système de miner la légitimité et la popularité de Succès Masra et ainsi de l’humilier. La célérité et l’enthousiasme à féliciter l’héritier, est au demeurant, le continuum de son positionnement politique classique dans l’accompagnement des Déby depuis son tête-à-queue dans le dos de Monsieur Kassiré Koumakoye en 1996. Il en sera rétribué comme d’habitude, à l’instar d’ailleurs de tous les sept autres candidats qui se sont dépêchés, à qui le premier, pour féliciter l’heureux vainqueur.  Un début de réponse sûrement à la question du pourquoi de la sur-candidature des ressortissants du sud aux élections présidentielles[2]. Il en résulte qu’au Tchad, qu’importent les conditions du vote et du dépouillement, c’est le mécano du back-office électoral, c’est-à-dire de l’arrière-cour, qui détermine des résultats.   

Mise en garde contre l’idylle mortifère

La tentation est aussi grande de rappeler avoir prévenu du caractère mortifère pour le souffle de l’espoir suscité dans le pays par l’idylle du chef des Transformateurs avec l’héritier Deby en vertu de l’Accord de Kinshasa[3]. Cette idylle, manifestement furtive, a peut-être permis aux Transformateurs d’organiser la campagne présidentielle dans les conditions de confort matériel et financier, mais pour quelle issue ? Si ce n’est leur concours à la légitimation de la normalisation de la succession héréditaire à la tête d’une République.  Le régime n’a jamais été et ne sera jamais disposé à ouvrir la compétition présidentielle ; mais il a toujours besoin de sparing partener. La légitimité populaire manifeste pour ne pas dire stratosphérique de Succès Masra devrait, nous semble-t-il, le mettre hors de portée de ce statut avilissant dans lequel se complaisent le commun des chefs de partis politiques alimentaires au Tchad. Le recours devant le Conseil constitutionnel est certes nécessaire par souci de conformité à la légalité, mais il n’y a rien à attendre de cette institution aussi gangrénée si ce n’est davantage par les marqueurs du MPS que l’ANGE. La démission de la primature maintenant ne permettra pas non plus de rétablir la vérité des urnes, mais remobilisera la troupe pour les élections législatives et locales où il faudra faire front et masse avec l’opposition crédible dont le GCAP ; aussi bien pour la réforme du code électoral, la révision des listes que des candidatures communes en étant la locomotive. Après seulement, il sera possible au regard des rapports de forces électorales conférant au pire, une minorité de blocage, de négocier et de conclure éventuellement un accord programmatique transparent de gouvernement avec le régime. Si tant est qu’il permette d’améliorer le quotidien de la population.         

Paix du boucher avec le mouton à l’abattoir

La tentation est encore grande de rappeler qu’on peut ne pas être pour le conflit et encore moins pour la guerre et même l’abhorrer comme la grande majorité des Tchadiens.  Mais il y en a assez de cette stabilité et de cette paix péroré mécaniquement, depuis les tourelles des chars de guerre et des automitrailleuses lourdes ; ou encore depuis des fenêtres des V8 en parade, ou des scintillantes résidences de tours d’ivoire, en intimidant, en terrorisant et en narguant une population démunie dans toutes les latitudes. Cette paix du régime est bien celle du boucher avec le mouton à l’abattoir, du maître avec l’esclave dans la plantation ; du chasseur avec le gibier dans une battue ; du braqueur avec sa victime pendant le forfait ou encore, de l’usurier avec l’emprunteur indigent désormais à la rue. La victime peut avoir marre, et même trois fois marre de la paix de celui dont le genou entrave le cou et l’asphyxie. Ne pas le crier haut et fort n’est nullement une expression de son consentement à l’asservissement.

Orée d’un nouveau long chapitre de Deby à la tête du pays
Elle est enfin de rappeler que Deby père avait présidé aux destinées du Tchad pendant 31 ans. Son fils a repris le flambeau à 37 ans. Il débute son premier mandat de Président tout court à 40 ans. La constitution actuelle limitant l’éligibilité à deux mandats consécutifs, il devrait rendre le pouvoir après son second mandat en 2034. Mais au regard de son appétit pour le pouvoir qui n’a d’égal que celui de son feu père, il n’aura pas beaucoup de mal à trouver des experts en ingénierie institutionnelle, les mêmes d’ailleurs que ceux en exercice ou d’autres de la lignée, pour lui proposer des kits de modification de la constitution pour sceller la fin de la limitation des mandats comme son père naguère en 2006. Tchadiens, vous avez aimé le père, vous adorerez le fils.
 
Reste qu’il a fait des émules dans les rangs des juntes militaires qui essaiment désormais l’Afrique. Brice Olingui GUEMA du Gabon et Assimi Goïta du Mali viennent de lui emboîter le pas en organisant des assises nationales sur- mesure, comme le DNIS Tchadien, destinées à prolonger la transition et/ou normaliser le pouvoir transitoire par leur éligibilité à l’élection présidentielle. Ils seront suivis sous peu par Ibrahim TRAORÉ du Burkina Faso dont les assises sont déjà dans les tuyaux. Viendront certainement par la suite, Mamadi DOUMBOUYA de la Guinée et Abdourahamane TCHIANI du Niger.  Le Tchad à défaut d’être précurseur dans aucun domaine économique, social, scientifique, culturel et sportif, l’est en cette matière au grand dam de la Charte africaine de la démocratie dont il signe ainsi la désuétude ou mieux, le requiem. Il en est de même du désœuvrement désormais des membres de la CPS de l’UA. 


[1] https://www.ialtchad.com/index.php/details/item/3195-masra-fin-de-l-illusion-du-co-pilotage
[2] https://www.ialtchad.com/index.php/details/item/3230-schisme-electoral-entre-nord-et-le-sud
[3] https://www.ialtchad.com/index.php/details/item/3079-accord-de-kinshasa-ou-mirage-d-une-co-gouvernance
 

Abdoulaye Mbotaingar
Docteur en droit, maître de conférences à l’université

Une constante des élections présidentielles depuis celles de 2001, est la sur-candidature des ressortissants du Sud et la quasi ou mono candidature de ceux du Nord du pays. Est-ce-à-dire, en paraphrasant Jacque Chirac que la démocratie est un luxe pour le septentrion tchadien ?
 
L’historique et l’actualité des présidentielles y compris celles en cours en 2024, montrent que la concurrence pour la conquête et la conservation de l’électorat n’a lieu qu’à l’égard des populations autochtones du Sud. Celle du Nord ou supposé telle, et peu importe où celle-ci réside sur le territoire national, est réputée être une clientèle électorale captive pour le régime MPS et son chef : Deby père hier et son rejeton aujourd’hui. Et cela, de manière totalement assumée par les tenants du régime au pouvoir.
Par exemple et sans être exhaustif :   

Le président Lol Mahamat Choua, malgré la longévité de sa carrière, son audience politique national certaine, sa critique du régime jusqu’à 2008, n’a pas renouvelé sa candidature aux présidentielles, après l’expérience de 1996 

Ibni Oumar Mahamat Saleh, au firmament de sa popularité politique en 2008 n’aura pas l’occasion de concourir aux élections présidentielles de 2011 ; il l’a payé de sa vie. Idem de Yaya Dillo en 2024  

Mahamat Ahmat Al Habbo avait un boulevard pour porter une candidature commune aux présidentielles de 2021, selon l’aveu même de Saleh Kebazo qui souhaitait lui passer la main. Celle-ci ne verra jamais le jour.  

Mahamat Allaou Taher, président du RDP, nourrissait probablement des velléités de concourir à l’élection présidentielle en cours. Il découvre à son corps défendant que son statut de président est contesté, le siège de son parti est mis sous séquestre et sa propre liberté de mouvement est entravée avec le concours d’une Cour suprême jouant plus que jamais son rôle d’instrument de conjuration. Mais depuis, Allaou Taher, réinvesti président du RDP, écume le Kanem et le Lac pour battre campagne en faveur du candidat de Tchad uni. Faut-il y voir un lien ? Seuls les esprits mal tournés franchiront le pas.

MM Nassour Ibrahim Neguy Koursami,  Ahmat Hassaballah Soubiane et Rakhis Ahmat Saleh, ont vu leurs candidatures recaler par le très vénérable Conseil constitutionnel.   
 
C’est sans doute un fait du hasard, mais un hasard constant et prévisible l’est-il encore ?  C’est vrai en mathématique avec les phénomènes aléatoires à large échelle. Mais en politique, il est permis d’en douter. Il en résulte qu’un homme ou une femme politique ressortissant du septentrion du pays qui dispose d’un fort potentiel et est susceptible de mobiliser aussi bien au Nord qu’au Sud du pays ne doit jamais émerger et s’il y parvient, ne doit pas pouvoir se présenter à l’élection présidentielle face à un Deby. Et pour ne rien négliger, on y convoque au soutien, des dignitaires moraux (religieux, imams et oulémas, sultans, chefs de canton, chefs de races, les « cadres du Nord », l’armée, la police, les services et le bouquet final : les affres des régimes de Ngarta, de Malloum ou les « événements de 1979 ».  Et cela, alors même que les 40 années de pouvoirs du « Nord » et c’est un euphémisme, ont à minima rétabli, le balancier des atrocités, des oppressions et de la mal gouvernance. Il faut maintenir vive la mémoire de cette période sombre non pas pour un « plus jamais ça », mais au contraire pour entretenir le clivage afin d’empêcher la communion et in fine la culture du sentiment du vivre ensemble et donc de faire Nation.
 
Inversement, certes les élections présidentielles de par le monde, réservent souvent la surprise des candidatures inopinées, mais celles-ci restent anecdotiques. Au Tchad, depuis les présidentielles de 2001, et à une autre échelle de grandeur et de stupéfaction, dans les élections suivantes (2006, 2011, 2016, 2021, 2024), des candidatures, excusées de peu et sans mépris pour les intéressés, sorties de nulle part, sont légion dans les rangs des ressortissants du Sud. Qu’est-ce qui peut expliquer à défaut de le justifier qu’une personne certes respectable, mais dont la surface, l’épaisseur et l’envergure politiques et financiers ne permettraient de concourir qu’à une élection de chef de village, puisse valider sa candidature à une élection présidentielle qui est la mère voire la quintessence de la compétition politique ? Qui plus est, de manière itérative de présidentielle à présidentielle ? Un esprit malsain en conclurait que ce sont des candidatures suscitées et financées par le régime à une seule fin : empêcher l’émergence d’une candidature représentative et capable de fédérer en particulier les forces politiques issues du Sud. Ils n’ont jamais pourtant fait le poids face à Yorangar  Ngarledji en 2001, face à Saleh Kebzabo en 2016 et ne pèseront pas le poids d’un atome face à l’ouragan Succès Masra en 2024, mais sont toujours dans le décor à quelle fin ? Mystère !     
 
Cela étant, l’incurie managériale du Mouvement Patriotique Salut (MPS), parti au pouvoir, depuis 34 ans n’épargne aucune province, préfecture, canton, village, carré et Férik de Rig-Rig à Adré et de Mbaïbokoum à Bardaï. Non seulement elle obère le quotidien de la population dans son ensemble, mais compromet l’avenir de sa jeunesse et donc du pays à l’heure où les autres planifient l’Émergence. Pourquoi dès lors, laisser penser ou faire croire que ce régime est le seul à même de garantir les intérêts matériels, religieux et moraux du septentrion ? Un régime toujours prompt à accuser les adversaires de communautarisme, mais qui organise l’impossibilité pour les autres candidats de faire campagne dans certaines régions du septentrion alors même qu’il dispose et organise à sa guise sa propagande dans les moindres recoins méridionaux.
 
L’alternatif au pouvoir MPS n’est pas une garantie de la transformation du Tchad en pays de Cocagne. Mais pour sûr, tout autre candidat et peu importe le porte profil de formation et de carrière, à condition d’avoir l’onction de l’élection démocratique, ne peut faire pire que le pouvoir MPS avec qui le pire n’est d’ailleurs jamais sûr. Puisque non content d’avoir fait tomber le pays dans le fond de l’abysse, il continue de creuser pour l’enfoncer encore davantage.  Par ailleurs, l’élection d’un autre candidat que celui du MPS ne sera pas sans effet psychologique sur la population en termes de respiration démocratique, de libération d’énergies pour les initiatives individuelles et collectives qu’elles soient entrepreneuriales ou sociales. Mais aussi de l’engouement pour l’écriture collective d’une nouvelle page du pays.
 
Que pensent les intellectuels tchadiens en cours à la Cour, dans les Palais du prince et sur les plateaux de télé et radio d’État de ce schisme électorale entre le Nord et le Sud ?  Forts en gueule pour professer et ânonner les platitudes et lieux communs du « vivre ensemble » et de l « ’unicité et unité du pays » sans y croire et les pratiquer eux-mêmes, ils deviennent aphones ou sont mezza voce dès qu’il s’agit de défendre les opprimés et les discriminés, les veuves, orphelins et retraités, les victimes de sévices et abus du système sécuritaire du régime ou encore de l’iniquité judiciaire, devenu la marque de fabrique de la Cour suprême du pays.
 
Le Tchad est certes malade de ses forces de défense et de sécurité, et surtout de ses généraux à la liste interminable, de son administration, de sa justice, des hommes et femmes politiques alimentaires, bref de ses « Sept plaies »[1] et sans doute davantage. Mais il l’est aussi particulièrement de ses intellectuels manifestement intéressés, mais sans courage pour l’assumer au grand jour.   


[1] A. Mbotaingar, https://www.ialtchad.com/index.php/details/item/2373-les-sept-plaies-du-tchad

Abdoulaye Mbotaingar

L’élection à marche forcée de l’héritier Deby à la présidentielle du 6 mai 2024 sera pour Emmanuel Macron, « le sparadrap du capitaine Haddock » [1]. Elle ruine déjà la politique africaine dont le locataire de l’Élysée voudrait pourtant convaincre d’en avoir débarrassé les oripeaux d’une Françafrique qu’il abhorrerait[2].  

 

Le Maghreb mis à part, le président Macron semble n’avoir plus d’appétence pour l’ex pré-carré africain. Il n’en parle plus ; ni à l’occasion de ses adresses solennelles, ni dans ses conférences de presses courantes. Son gouvernement et les officiels ne répondent plus aux attaques, mises en causes et insinuations parfois grossières qui servent de carburant à la dynamique de conservation de pouvoir des trois juntes de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le caractère drastique des mesures de rétorsion sans précédent qu’il a fait adopter et qui n’épargnent ni les universitaires, étudiants, artistes, ni les acteurs de la vie économique et associative des pays membres de l’AES attestent qu’il n’est plus disposé à composer et à tendre l’autre joue aux dirigeants de fait de ces pays. À tort ou à raison, le triumvirat des putschistes Assimi Goita du Mali, Ibrahim Traoré du Burkina et Abdourahamane Tiani du Niger lui a fait passer l’envie des anciennes colonies africaines de la France.

Bases militaires : Du retrait total à l’allègement des effectifs

Sa « nouvelle frontière » est l’Ukraine qu’il considère impératif d’aider à se défendre contre l’ogre russe et la menace que celui-ci fait peser sur toute l’Europe Occidentale. La conjonction de la double occurrence de l’éviction humiliante de son armée des pays de l’AES et la guerre en Ukraine a accéléré la réflexion sur la perspective d’une fermeture à brève échéance de ce qui reste encore des bases militaires françaises en Afrique de l’Ouest et Centrale. Ainsi, la création par la France, aux soutiens des opérations de l’OTAN sur le flan Est, du « Commandement terre pour les opérations aéroterrestres en Europe (CTE) » avec les opérations « Lynx » en Estonie et « Aigle » en Roumanie génère des besoins en hommes, en matériels et équipements que le rapatriement de ceux déployés en Afrique Centrale et de l’Ouest, pourrait aider à pourvoir. Mais manifestement l’autorité militaire qui tient au maintien des emprises africaines pour des raisons géostratégiques si ce n’est de prestige, et aussi de gestion de ressources humaines[3], ne souhaite pas hâter le pas, d’où la mission de Jean-Marie Bockel, pour négocier un simple allègement des effectifs. Au premier rang des emprises à conserver, figure à une place de choix celles de Tchad[4].

Du Bouclier du régime au chantage à la coopération militaire

Sauf que cet attachement de l’armée française au Tchad est du pain béni et un filon pour le régime Deby fils[5]. En user jusqu’à la corde pour soumettre la France par le chantage à la dénonciation de la coopération militaire ou celui d’un rapprochement avec la Russie de Poutine et son nouvel instrument de prestation de services militaires marchands « Africa Korps », est un des crédos du régime de N’Djamena. Le voyage pour le moins opportuniste en Russie du chef de la junte Mhamat Idriss Deby et sa rencontre avec Vladimir Poutine le 24 janvier 2024 ; de même que l’accord de coopération avec la Hongrie de Victor Orban, faux nez s’il en est, de Poutine dans l’Union Européenne (UE), sont autant des signaux à forte intensité envoyés à une France désireuse de ne pas cautionner le plan de succession dynastique. Et ça marche.

L’exception tchadienne dans la diplomatie française

Alors même que le Quai d’Orsay publie communiqués et déclarations pour dénoncer les atteintes aux droits des manifestants au Sénégal, ou critiquer le report par le Président Macky Sall des élections générales et appelle au respect de la décision du Conseil constitutionnel du pays, la diplomatie française est restée aussi bavarde qu’une carpe s’agissant du Tchad alors qu’il s’y passe des atteintes aux droits humains encore plus graves. Ainsi, aucun communiqué de celle-ci pour dénoncer le caractère non inclusif du processus électoral en cours avec une composition exclusivement mono-partisane de l’Agence de gestion des élections (ANGE) et du Conseil constitutionnel. Un Conseil constitutionnel[6] qui vient de s’illustrer comme attendu, par l’invalidation de toutes les candidatures à valeur ajoutée, des tchadiens du Nord et musulmans pour faire « place nette » au seul héritier candidat comme ce fut les cas par le passé pour Deby père. Aucun communiqué non plus pour dénoncer l’exécution sommaire, lâche et ignoble du principal opposant, Yaya Dillo le 28 février 2024 par l’armée ou à tout le moins, pour appeler à une enquête internationale véritablement indépendante. Mieux, le porte-parole du Quai d’Orsay affirme sans ciller, ne pas vouloir faire de commentaires sur Yaya Dillo dont, dit-il, la France « a pris bonne note de sa disparition » [7]. Fermez le ban.

De même, pas de communiqué pour dénoncer la candidature et la prochaine élection à marche forcée de l’héritier Président de transition à la présidentielle du 6 mai. Et pourtant le Président Macron affirmait bien solennellement depuis le perron de l’Élysée que « la France n’était pas pour un plan de succession (…), elle ne sera jamais au côté de ceux et celles qui forment ce projet »[8]. Qu’importe la solennité de l’engagement du Président Macron, l’intérêt de l’armée commande et prime. À la poubelle donc, les principes et standards des droits de l’homme et de la démocratie dès qu’il s’agit du Tchad. Mais le fait est que par son silence, la France entraîne tacitement par une espèce de « gentlemen’s agreement », celui non seulement de tous les autres pays membres de l’UE, mais également celui de la Commission Européenne. Ainsi, à la poubelle, la résolution du Parlement Européen[9] réitérant la condamnation du coup d’État militaire perpétré par le Conseil Militaire de Transition (CMT) et demandant instamment à l’UE et à ses États membres « d’envisager l’ouverture d’une procédure au titre de l’article 96 de l’accord de Cotonou, qui pourrait conduire, en dernier recours, à la suspension de la coopération au développement de l’Union avec le Tchad jusqu’au rétablissement de l’ordre constitutionnel légitime » conformément à la Charte africaine de la démocratie et aux résolutions ad hoc de la Commission Paix et Sécurité de l’UA. Or on sait que l’essentiel du ressort de l’appui budgétaire du régime par les aides directes et indirectes et du financement du processus électoral provient de cet espace géographique européen et fonde celui-ci à avoir un minimum d’exigence en retour. Mais ce faisant, la France, avec dans son sillage, l’UE, donnent elles-mêmes le bâton pour se faire battre par leurs détracteurs qui ont beau jeu de dénoncer la politique du double standard : condamnation d’un côté des coups d’État et des violations des droits de l’homme et des principes démocratiques au Sahel et de l’autre, adoubement du putschiste Deby fils à qui tout est toléré même l’indicible.

De la Féodalité à l’envers des rapports

Par ailleurs, s’il est dans l’air du temps de dénoncer la féodalisation des dirigeants africains du pré-carré aux locataires passés et actuel du palais de l’Élysée ; c’est peut-être vrai ailleurs. Mais dans le cas du Tchad des Deby père et fils, c’est plutôt l’inverse. Ceux-ci tiennent la France par son tendon d’Achille à savoir, son armée qui d’une part, entend conserver vaille que vaille ses emprises du pays et en particulier, la base aérienne « Sergent-chef Adji Kossei » de N’Djamena, et d’autre part, voue une admiration sans bornes à la bravoure ou à la sauvagerie des combattants du désert tchadien, à la tactique de combat peu académique et coûteuse en vies humaines, mais manifestement efficace à ses yeux. La France n’a jamais réussi à rien imposer ou refuser aux Deby père et fils si ce n’est pas grand-chose. Au contraire elle leur a tout passé et tout pardonné ; la succession de Présidents en France n’y change rien. Des exemples sont légions : du parapluie financier au bouclier diplomatique en passant par l’assurance-vie militaire. Entre l’hérédité Deby et la France, le jeu c’est de l’ordre du : « pile Deby gagne, face la France perd ». La récente déclaration de J.-M. Bockel qui s’est permis d’affirmer à N’Djamena, en dépit de la retenue que prescrivent les usages diplomatiques, non seulement « son admiration » à l’héritier Deby, mais que l’armée française doit rester au Tchad alors même que l’héritier en question est déjà en précampagne électorale et que ses hommes viennent d’exécuter Yaya Dillo, son principal opposant, est une magistrale démonstration de l’emprise de N’Djamena sur Paris et de l’abîme de celle-ci.

Nécessaire banalisation des relations aux ex-colonies

Les convulsions actuelles de la relation de la France à ses anciennes colonies en particulier du Sahel, amplifiées par le kérosène des entrepreneurs politiques d’un néo-panafricanisme de tribune, jamais à court d’arguments et avec parfois la bienveillance opportune de la Russie d’un Poutine plus que jamais conquérant, dénote d’une fin de cycle ; d’un changement radical d’époque. La France doit en prendre acte en travaillant désormais à banaliser sa relation à ses anciennes colonies à l’instar de ce que font la Grande Bretagne et l’Espagne. En effet, le passé colonial et le passif de la Françafrique sont derimant pour la défense de son image, de ses bonnes intentions et la valorisation de sa coopération pourtant agissante, à paramètres relationnels constants. Qui plus est, en ne se débarrassant pas complétement des symboles qui cristallisent et catalysent sa détestation sur le Continent Noir que sont notamment le Franc CFA et surtout les ersatz des corps expéditionnaires que constituent ses bases militaires, elle contribue elle-même à remettre des pièces dans le jukebox d’un patriotisme d’opportunisme de ses opposants.

Paradoxe de la jeunesse tchadienne

Dans le cas du Tchad, aussi paradoxale que cela puisse paraître, les velléités de rapprochement du pays avec la Russie de Poutine trouve davantage d’échos favorables dans les rangs de la jeunesse très engagée dans l’opposition radicale aux régimes Deby père et fils. Et cela, alors même que la Russie avec Wagner, hier et Africa Korps, aujourd’hui, ne s’est jamais mise au service d’une opposition à un régime en place. Elle est toujours du côté du pouvoir pour lui garantir de se payer sur la bête, notamment en mines d’or, de diamant, de puits de pétrole. À cela s’ajoute l’indispensable accessoire du kit de mise sous cloche des libertés publiques et individuelles ; ce que connaissent tous les régimes partenaires de Wagner et qui confine à la vérité, à kit du régime d’exception. Bref, pour cette jeunesse tchadienne, le basculement d’alliance du pays reviendrait à tomber de « Charybde en Scylla ». En a-t-elle seulement conscience ? Peu semble lui importer. Seule compte pour elle, la rupture avec la France, source imaginaire ou avérée de ses frustrations et complice de son asservissement par le soutien quasi-inconditionnel aux Deby père et fils.

Quoiqu’il en soit, travailler à maintenir ses emprises militaires au Tchad, c’est d’abord pour la France, accroitre son propre désarmement diplomatique à l’égard du régime Deby fils, avec des effets collatéraux sur la vigueur de sa parole dans le monde. C’est ensuite renforcer le sentiment de toute puissance de Deby fils, qui fort de l’audience internationale, continuera d’asservir et de brutaliser son peuple. Mais c’est aussi alimenter, comme ailleurs sur le continent, le fantasme jamais démontré d’un pillage des ressources naturelles du pays par son armée. Enfin, c’est mener un combat d’arrière-garde ; au mieux, retarder l’échéance au risque de ne pas en maîtriser le calendrier et les modalités comme ce fut le cas au Niger, au Burkina et Mali.              

Abdoulaye MBOTAINGAR
Docteur en droit
Maître de conférences à l’université d’Orléans

 

[1] Hergé, « L’affaire Tournesol » in Les Aventures de Tintin, Casterman 1956.

[2] Voir, A. Mbotaingar, Emmanuel Macron et la succession Deby: de l’incompréhension à l’incrédulité, https://www.ialtchad.com/index.php/details/item/651-emmanuel-macron-et-la-succession-deby-de-l’incompréhension-à-l’incrédulité.

[3] V., É. Vincent, « Le désarroi des militaires français face au retrait des troupes d’Afrique », Le Monde, 26 septembre 2023.

[4] C’est au demeurant la raison pour laquelle dans les premières informations de presse, relatives au champ de la mission du représentant personnel d’E. Macron en Afrique, Jean-Marie Bockel, le Tchad n’était pas concerné au même titre que Djibouti.

[5] V. A. Mbotaingar, Retrait de l’armée française du Sahel : Fin de soutien au pouvoir tchadien ?, https://www.ialtchad.com/index.php/details/item/3025-retrait-de-l-armee-francaise-du-sahel-fin-de-soutien-au-pouvoir-tchadien

[6]  Décision n°007/CC/2024 du 24 mars 2024.

[7] Chr. Lemoin porte-parole adjoint du Quai d’Orsay, Point de presse du jeudi 14 mars 2024.

[8] Déclaration du 27 avril 2021 au côté de Felix Tshikedi alors président de l’UA.  

[9] voir, Résolution Commune n° B9‑0575/2022</NoDocSe>  du 14/12/22, notamment les points 1, 6, 7 et 13.

  1. Arts & Culture
  2. Musique
  3. Mode-Beauté

-Vos Annonces sur le site Ialtchad Presse-

  1. Divertissement
  2. Sports
  3. Mon Pays